LES PRÉCÉDÉES , LE LORD-MAIRE
{J^s jeunes lords descendent avec leurs serviettes à la main et en habit de chasse , pour voir le lord-maire. Six domestiques portant des torches entrent et se rangent en haie» *Qn annonce de lord- maire.)
KITTY BELL
îl vierilluimême,le lord-mai; e. pour monsieur Chatterton! Rachcl! mes enfaris! quel bonheur ! embrassez-moi.
\ELU court à eux et Les baise avec transport.)
Les femmes ont des accès de folie inexplicable»!
LE quaker , à part.
La mère donne à ses enfans un baiser d'amante suis le savoir.
m» beckford , parlant haut.
Ah! ah! voici, je crois, tous ceux que je cherchais réunis. Ah! John Beîl , mon féal ami , il fait bon vivre chez vous , ce me semble! car j'y vois de joyeuses figures qui aiment le bruit et le désordre plus que de raison. — Mais c'est de leur âge.
JOHN BELL
Mylord, votre seigueurie est trop bonne de me faire l'honneur de venir dans ma maison une seconde fois.
M. BECKFORD
Oui, pardieu, Bell, mon ami; c'est la seconde fois que j'y viens... Ah! les jolis enfans que Toilà !... Oui, c'est la seconde fois; car la
f>remière ce fut pour vous complimenter sur e bel établissement de vos manufactures, et aujourd'hui je trouve cette maison nouvelle plusbelle que jamais : c'est votre petite femme qui l'administre, c'est très bien. — Mon cousin Talbot , vous ne dites rien ! je vous ai dérangé, Georges, vous étiez eu fête avec \os
( 73 Y amis, n'est-ce pas?? Talbot, mon cousirv, vous ne serez jamais qu'un libertin, mais c'est de votre âge.
Ne vous occupez plus de moi, mon cher * lord.
LORD LAUDERDALE
C'est ce que nous lui disons tous les jonrs, mylord.
M. BECKEORD.
Et vous aussi, Lauderdale, et vous , Kingston ? toujours avec lui ? toujours des nuits passées à chanter, à jouer et à boire ? Vous ferez tous une mauvaise fin ; mais je ne vous
•en veux pas, chacun a le droit de dépenser su fortune comme il l'entend. — John Bell , j n'avez-vous pas chez vous un jeune homme nommé Chatterton , pour qui j'ai voulu venir
*• moi-même ? -j
CHATTERTON. qg
C'est moi, mylord, qui vous ai écrit.
M. BECKFORD
Ah î c'est vous , mon cher ? venez donc ici £3 • un peu, que je vous voie en face. J'ai connu ^ votre père, un digne homme s'il en fut ; un ^ pauvre soldat, mais qui avait bravement fait ^ son chemin. Ali! c'est vous qui êles Thomas j~ Chatterton ? vous vous êtes amusé h faire des vers, mon petit ami , c'est bon pour une fois , mais il ne fautpascontinuer.il n'y a personne qui n'ait eu cette fantaisie. Hé! hé! j'ai fait comme vous dans mon printemps , et jamais Littleton, Swift et Wilkes n'ont écrit peur
-les belles tînmes des vois plus galans et plus \badins que les miens.
Je n'en doute pas , inylonl. M. BECKFORD..
Mais je ne donnais a uX muscs que le temps perdu. Je savais bien ce qu'en dit Ben Jon- ,son : que la plus belle muse du monde ne peut suffire ànourrir son homme et qu'il fnjt avoir ces demoiselles-la pour maîtresses, mais jamais pour femmes.
{Laudevdale , Kingston cl les lord* rient.)
LAUDERBAT.E.
Bravo , mylord ! cVst bien vrai !
LE QUAKER
Tl veut le tuer h petit feu.
Rien de plus vrai , je le vois aujourd'hui , mylord.
M. BECKFORD
Votre histoire est celle de mille jeunes gens ; vous n'avez rien pu faire de vos mausdits vers , et à quoi sont-ils bons , je vous ,prie ? Je vous parle en père, moi, h quoi sont-ils bons ? — Un bon Anglais doit-il être jutî'le a« p*v/s? — Voyons nn peu, quelle, idée vous faites-vous de nos devpirs à;tous , tant que nous sommes ?
CHATTERTON, à part.
Pour elle ! pour elle ï je boirai le calice
jusqu'à la lie. — Je crois les comprendre,
fmylord: L'Angleterre est un vaisseau. Notre
■i.le en .a la forme : la proue tournée au nord,
Ne est comme à l'ancre au milieu des mers , urveillant le continent. Sans cesse elle tire e ses flancs d'autres vaisseaux faits à sou nage , et qui vont la représenter sur toute» ïs côtes du monde. Mais c'est à bord du rand navire qu'estnotre ouvrage à tous. Le ni , les lords, les communes , sont au pavil- >n , au gouvernail et à la boussole ; nous utres , nous devons tous avoir les mains aux ordages , monter aux mats , tendre les voiles t charger les canons : nous sommes tous de éauipage, et nul n'est inutile dans la maœuvre de notre glorieux navire.
M. BECKFORD
Pas mal ! pas mal ! quoiqu'il fasse encore e la poésie ; mais en admettant votre idée , ous voyez que j'ai encore raison. Que diable eut faire le poète dans la manœuvre ?
{Un moment d'attente.)
Il lit dans les astres la route que nous îontre le doigt du Seigneur.
lord talbot.
Qu'en dites vous, mylord? lui donnez-vous )rt ? Le pilote n'est pas inutile.
M. BECKFORD
Imagination ! mon cher I ou folie , c'est la îème chose; vous n'êtes bon à rien , et vons ous êtes rendu tel par ces billevesées. -—rai es renseignemens sur vous... à vous parler •anchement... et...
LORD TALBOT
Mylord , c'est un de mes amis , et vwus l'obligeriez en le traitant bien.,.
M. BECKFORD
Oh! vous vous y intéressez, Georges ? eh bien! ious serez content ; j'ai fait quelque chose pour votre protégé, malgré les recherches de Baie... Chatterton ne sait pas qu'on a découvert ses petites ruses de manuscrit; mais elles sont bien innocentes, et je les lui pardonne de bon cœur. Le Magisterial est un bien bon écrit; je vous l'apporte pour vous convertir, avec une lettre où vous trouverez mespropositions rils'agitde cent livres sterling par an. Ne faites pas le dédaigneux, mon enfant; que diable! votre père n'était pas sorti de la côte d'Adam; il n'était pas frère du roi, votre père, et vous n'êtes bon à rien qu'à ce qu'on vous propose , en vérité. C'est : un commencement, vous ne me quitterez pas et je vous surveillerai de près.
s-ciiATTEUTON ; il hésite unmoment , puis après avoir regardé Kitty Bell.
Je consens à tout, mylord.
LORD LAUDERDALE
Que mylord est bon!
JOHN BELL
Voulez-vous accepter le premier toast, mylord?
KITTY RELL , à Sa filh.
Allez lui baiser la main.
le quaker , serrant la main à Chatterton. Bien, mon ami, tu as été courageux.
LORD TALBOT
J'étais sûr de mon gros cousin Tom. — Allons, j'ai tant fait qu'il est à bon port.
M, BECKFORD
John Bell', mon honorable Bell, conduisezoi au souper 'de ces jeunes fous , que je les [>ie se mettre à table. Cela me rajeunira.
LORD TALBOT
Parbleu , tout ira*, jusqu'au quaker. — Ma i, mylord, que ce soit par vous ou par moi, oila Chatterton tranquille; allons!... n'y ensons plus.
JOHN BELL
Nous allons tous conduire mylord. (À Kitty }ell.) Vous allez revenu- faire les honneurs, î le veux. (Elle va vers sa chambre.)
chatterton^ au quaker.
N'ai-jc pas fait tout ce que vous vouliez ? Tout haut à Lord Beckford.) Mylord , je suis vous tout-à-l'heure, j'ai quelques papiers brûler.
M. BECKFORD
Bien , bien , il se corrige de la poésie , c'est »ien. (Ils sortent.)
ohn bell , revient à sa femme brusquement Mais rentrez donc chez vous , et souvenezous que je vous attends.
Kitty Bell s\trrêie sur la porte un moment ,. et regarde Chatterton avec inquiétude.)
KITTY BELL , à part.
Pourquoi veut-il rester seul , mon dieu ! SCÈNE VII.
CHATTERTON , seul.
Allez , mes bons amis. — Il est bien étonnant que ma destinée change ainsi tout-àïoup. J'ai peine à m'y fier ; pourtant les ag-
( ™ ) parenccs y sont. — Je liens là ma fortune f
— Qu'a voulu dire cet homme en parlant de mes ruses ? Ah ï toujours ce qu'ils disent tous. Ils ont deviné ce que je leur avouais moi-même, que je suis l'auteur de mou livre. Finesse grossière , je les reconnais là !
— Que sera cette place ? quelque emploi de commis ? tant mieux , cela est honorable î Je pourrai vivre , sans écrire les choses communes qui font vivre. — Le quaker rentrera dans la paix de son âme que j'ai troublée , et elle ! Kitty Bell , je ne la tuerai pas , s'il ! es* L vrai que jeTeusse tuée. — Dois-je le croire ? j'en doute : ce que l'on renferme toujours ainsi est peu violent; et pour être si aimante, son âme est bien maternelle. N'importe, cela vaut mieux , et je ne la verrai plus. C'est convenu... autant eût valu me tuer. Un corps est aisé à cacher. — On ne lui eût pas dit. Le quaker y eût veillé , il pense à tout. Et à présent , pourquoi vivre ? pour qui ?.. pour qu'elle vive , c'est assez... allons... arrêtez- ] vous , idées noires , ne revenez pas...» Lisons eeci... {Il lit le journal.) «Chatterton
» n'est pas l'auteur de ses œuvres... Voilà » qui est bien prouvé. — Ces poèmes ad- » mirablessontj tellement d'un moiue nommé » Rowley, qui les avait traduits d'un autre » moine du dixième siècle, nommé Turgot.. » Cette i mposture , pardonnable à un écolier, y> serait criminelle plus tard. . signé.. . Bale!..» Baie? Qu'est-ce que cela? que lui ai-je fait?... De quel égoût sort ce serpent? — Quoi linon nouieat clouifc^na gloire éteinte, mon bon- '
leur perdu! — Voilà le juge !.. Et le bien*-
àiteur !... voyons, qu'offre-t-il... (IL déca-
tïièie la lettre , LU., et décrie avec indignation.)^
Jne place de 'premier valet de chambre dans
a maison !.. Ah !'. pays damné ! terre du
îédaiu ! sois maudite à jamais!.. (Prenant
ajiole d'opium.) 0 mon âme, je t'avais vendue!
e te rachète avec ceci... (// boit V opium.)
kirner sera payé!— -Libre de tous! égal à-
ous à présent! — Salut, première heure
e repos que j'ai' goûtée ! — Dernière heure
o ma vie , aurore du jour éternel, salut !
-Adieu humiliation, haines, sarcasmes,
avaux dégradans , incertitudes , angoig-
> , misères , tortures du cœur , adieu !
quel bonheur , je vous dis adieu ! — Si
)u savait ! si Von savait ce bonheur que
ii.. on n'hésiterait pas si longtemps ! — O
ort, ange de délivrance , que ta paix est
niée ! j'avais bien raison de t'adorer , mais
n'avais pas la force de te conquérir. — Je
isque tes pas seront lents etsûrs. Regardc-
»i , ange sévère , leur ôter à tous la trace
mes pas sur la terre... (// jette au Jeu tous
papiers.) Allez, noblespensées écrites pour
is ces ingrats dédaigneux , purifiez-vous
as la flamme c t y e m on tez a u ci cl a v ec m o i !
lève les yeux au ciel et déchire lentement
ses poèmes , dans l'attitude grave et exaltée
l'un homme qui fait un sacrifice solennel.)