‹ Chatterton, drame en trios actesChapitre 4 sur 25 · KITTY · texte numérisé non relu

KITTY

Il pleurait ! Allons, taisez-vous! ne parlez de cela à personne; vous irez rendre ce livre à M. Tom quand il vous appellera; mais ne le dérangez jamais, et ne recevez de lui aucun présent. Vous voyez que depuis trois mois qu'il loge ici, je ne lui ai même pas parlé une fois , et vous avez accepté quelque chose, un livre. Ce n'est pas bien. — Allez. .. allez embrasser le bon quaker. — Allez, c'est bien le meilleur ami que Dieu nous ait donné- ( Les en/uns courent s'asseoir sur les genoux

du quaker, )

LE QUAKER

Venez sur mes genoux tous deux, et éeoutez-moi bien.— Vous allez dire à votre bonue petite mère que sou cœur est simple, pur et véritablement chrétien , mais qu'elle est plus enfant que vous dans sa conduite , qu'elle n'a pas as&çz réÉéchi à ce quelle vient de vous

ordonner, et que je la prie de considérer que rendre à un malheureux le cadeau qu'if a fait, c'est l'humilier et lui faire mesurer toute s* misère.

kitty bell s'élance de ta place.

Oh! il a raison! il a mille fois raison. — . Donnez, donnez-moi ce livre, Rachel. — Il faut le garder, ma fille! le garder toute ta vie. — Ta mère s'est trompée. — Notre ami a toujours raison.

le quaker , ému et lui baisant la main.

Ah! Kitty Bell! Kitty Bell! âme simple et tourmentée ! — Ne dis point cela de moi. — 11 n'y a pas de sagesse humaine. — Tu le vois Lien, si j'avais raison au fond, j'ai eu tort dans Fa forme. — Devais-je avertir les enfans de l'erreur légère de leur mère? — Il n'y a pas, 6 Kitty Bell , il n'y a pas si belle pensée à laquelle ne soit supérieur un des élans de ton cœur chaleureux , un des soupirs de ton âme tendre et modeste.

(0/2 entend une voix tonnante, y kitty bell, effrayée.

Oh! mon dieu! encore une colère. — La voix de leur père me répond là. (Montrant son cœur. ) Je ne puis plus respirer. — Cette voix me brise le cœur. — Que lui a-t-on fait? Encore une colère comme hier au soir. (Elle tombe sur un fauteuil. ) J'ai besoin d'être assise. — N'est-ce pas comme un orage qui vient? et tous les orages tombent sur moi pauvre cœur.

LE QUAKER

Àh! je sais ce qui monte à la tète de votre seigneur et maître; c'est une querelle avec les ouvriers de sa fabrique. — Ils viennent de lui envoyer, de Norton à Londres, une députation pour demander la grâce d'un de leurs compagnons. Les pauvres gens ont fait bien vainement une lieue à pied ! — Retirez-vous tous les trois... vous êtes inutiles ici. — Cet homme-là vous tuera... c'est une espèce de vautour qui écrase sa couvée.

( Kitty Bell sort, la main sur son cœur, en

•'appuyant sur la tête de son fils, qu'elle

emmène arec Rachel. ) SCÈNE II.

LE QUAKER, JOHN BELL, un groupe

d'ouvriers.

le quaker , seul, regardant arriver John

Bell.

Le voilà en fureur.. Voilà l'homme riche , le spéculateur heureux; voilà l'égoïste par excellence, le juste selon la loi.

JOHN bell ; vingt ouvriers le suivent en silence et s arrêtent contre la porte. — Aux

ouvriers avec colère.

Non, non, non, non! — Vous travaillerez davantage , voilà tout.

un ouvrier , à ses camarades.

Et vous gagnerez moins, voilà tout.

JOHN BELL

Si je savais qui a répondu cela, je le chaînerais su r-le- champ comme l'autre.

LE QUAKE».

Bien dit , John Bell ! tu es beau précisément comme un monarque au milieu de ses sujets. JOHN BELL.

Comme vous êtes quaker , jene vous écoute J>as , vous ; mais si je savais lequel de ceux-là vient de parler! An !... l'homme sans foi que c?lui quia dit cette parole! Ne m'avez-vous. pas tous vu compagnon parmi vous ? Comment suis je arrivé au bien-être que Ton me \oit ? Ài-je acheté tout d'un coup toutes les naisons de Norton avec sa fabrique ? Si j'en suis le seul maîtreà présent , n'ai-jepas donné lexemple du travail et de l'économie ? N'estce pas en plaçant les produits de ma journée que j'ai nourri mon année ? Me suis-je montré paresseux ou prodigue dans ma conduite ? — Que chacun agisse ainsi, et il deviendra aissi riche que moi. Les machines diminuent totre salaire, mais elles augmentent le mien; j'en suis très-fâché pour vous , mais très-content pour moi. Si les machines vous appartenaient, je trouverais très-bon que leur production vous appartînt, mais j'ai acheté ks mécaniques avec l'argent que mes bras ont gagné : faites de même, 6oyez laborieux , et surtout économes. — Rappelez-vous bien ce sage proverbe de nos pères : gardons bien les sous , les schellings se gardent eux-mêmes. Et à présent, qu'on ne me parle plus de Tobie; il est chassé pour toujours. Retirez-vous sans rien dire, parce que le premier qui parlera sera chassé comme lui de la fabrique , et n'aura

ni pain , ni logement , ni travail dans le village, (Ils sortent.) LE QUAKER.

Courage, ami ! je n'ai jamais entendu au parlement un raisonnement plus sain que U tien.

john bell, revient encore irrité ettenuyant le visage.

Et vous , ne profitez pas de ce que voui êtes quaker pour troubler tout partout oo Vous êtes. — Vousparlez rarement, mais vou» devriez ne parler jamais. — Vous jetez ai milieu des actions des paroles qui sont comme des coups de couteau.

LE QUAKER

Ce n'est que du bon sens , maître John ; ef quand les hommes sont fous , cela leur fait mal à la tête. Mais je n'en ai pas de remords l'impression d'un mot vrai ne dure pas plui que le temps de le dire ; c'est l'affaire d'un moment.

JOHN BELL

Ce n'est pas là mou idée : vous savez que j'aime assez à raisonner avec vous sur la politique; mais vous mesnrez tout à vatre toise, et vous avez tort. La secte de vos quakers est déjà une exception dans la chrétienté et vous êtes vous-même une exception parmi les quakers.— VnTis avez partagé tous vos biens entre vos neveux ; vous ne possédez plus rien qu'une chétive subsistance, et vous achevez votre vie dans l'immobilité et la méditation. — Cela tous convient , je le veux ; mais c*

fltrc je nt yeux pas , c'est que, dans ma maiion , vous veniez , en public, autoriser me* inférieurs à l'insolence.

LE QUAKER

Eh ! que te fait, je te prie, leur insolence f ^

Le bêlement de tes moutons tVt-il' jamais J

empêché de les tondre et de les manger ? — ,

"Y a-t-il un seul de ces hommes dont tu ne <

puisses vendre le lit?... Y a-t-ildans le bourg ■ * Q

de Norton une seule famille qui n envoie ses q .g

petits garçons et ses filles tousser et pahr ^ ,C

en travaillant tes laines? Quelle maison ne H g

t'appartient et n'est chèrement louée partoif ^ .

Quelle minute de leur existence ne t'est don- . %

née ? Quelle goutte de sueur ne te rapporte ^

un schelling ? La terre de Norton , avec les pj I

familles, est portée dans ta main comme le *-j

globe dans la main de Charlemagne — Tu es ^ g

Je baron absolu de ta fabrique féodale. ^ £

JOHN BELL. ^

C'est vrai, mais c'est juste.— La terre est • h à moi parce que je l'ai achetée ; les maisons, pQ £ parce que je lésai bâties; les habitans, parce a

que je les loge ; et leur travai , parce que ]« g S le paie. Je suis juste selon la loi.

LE QUAKER. W

Ta loi est-elle selon Dieu ? H

JOHN BELL. g

Si vous n'étiez, quaker, vous seriei pend* ^

pour parler ainsi.

LE QUAKER

Je me pendrais moi-même pluiêt que de

( io)

parler autrement, car j'ai pour toi une amitié véritable.

JOHN BELL

S'il n'était vrai, docteur , que vous êtes mon ami depuis vingt ans, et que vous avez sauvé un de mes enfans , je ne vous revenais jamais.

LE QUAKER

Tant pis, car je ne te sauverais plus toimême , quand tu es plus aveuglé par la folie jalouse des spéculateurs que les enfans par la faiblesse de leur âge. — Je désire que tu ne chasses pas ce malheureux ouvrier. — Je ne te le demande pas, parce que je n'ai jamais rien demandé à personne , mais je te le conseille.

JOHN BELL

Ce qui est fait est fait. — Que n'agissent-ils tous comme moi? — Que tout travaille et serve dans leur famille. — Ne fais-je pas travailler ma femme, moi? — Jamais on ne la voit, mais elle est ici tout le jour : et tout en baissant les yeux, elle s'en sert pour travailler beaucoup. Malgré mes ateliers et mes fabriques aux environs de Londres , je veux qu'elle continue à diriger du fond de ses appartemens cette maison de plaisance,, où viennent les lords, au retour du parlement , de la chasse ou de Hyde-Park. Cela me fait de bonnes relations que j'utilise plus tard. — ■ Tobie était un ouvrier habile , mai» sans prévoyance. — Un calculateur véritable ne laisse rien subsister d'inutile autour de lui. —Tout doit rapporter, les choses animées.

t inanimées.— La terre est féconde , Tarent est aussi fertile , et le temps rapporte Went.-Or, les femmes ont des années omme nous , donc c'est perdre un bon re- Jem. que laisser passer ce temps sans empto ■ . ^Tobiea laissé sa femme et ses filles dan, [adresse; c'est un malheur très-grand pour lui , mais je n'en suis pas responsable.

LE QUAKER

Tl s'est rompu le bras dans une de te. machines.

JOHN BELL

Oui ; et même il a rompu la machine.

LE QUAKER

Et ie suis sûr que dans ton cœur tu regrettes P us le ressort de fer que le ressort de chair et de sang : va, ton cœur est d aç.er comme tes mécaniques. - La soc-é.é dev.end^comme ton cœur, elle aura pour Dieu lin' ot d'or et pour empereur un W°"«ju'£ — Mais ce n'est pas ta faute, tu agis fort b.en ITlon ce que tu as trouvé autour de to, en tenant sur la terre; je ne t'en yeux pas du Tout, tu as été conséquent, c'est une quahté „".' Seulement, si tu ne veux pas me laisser parler, laisse-moi lire.

( // reprend son livre et se retourne dan, ton

fauteuil. ) john bell ouvre Im porte de sa femme avec force.

MistressBclilvenexici.

( 12 ) SCÈNE m.

les PRKciubws , KITTY BELL.

eittt bell, avec effroi, tenant ses enfans par la main. Ils se cachent dans la robe de leur mère par crainte de leur père.

Me voici.

JOHN BELL

Les comptes de la journée d'hier, s'il tous plaît? — Ce jeune homme qui loge là-haut n'a-t-il pas d'autre nom que Tom , ou Thomas?... J'espère qu'il en sortira bientôt. kitty bell ; elle va prendre un registre sur une table , et le lui apporte.

Il n'a écrit que ce nom là sur nos registres en louant cette petite chambre. — Voici met comptes du jour avec ceux des derniers mois* john bell; il lit les comptes sur le registre. Catherine! vous n'êtes plus aussi exacte. ( Il s'interrompt et la regarde en face avec un air de défiance. ) Il veille toute la nuit ce Tom? — C'est bien étrange. — Il a l'air fort misérable. (Revenant au registre, quil parcourt de s y eux.) Vous n'êtes plus aussi exacte. KITTY BELL.

Mon dieu ! pour quelle raison me dire cela ?

JOHN BELL

Ne la soupçonnez-vous pas; mistrest Bell?

KITTT BELL.

Serait-ce parce que les chiffres sont mal disposés ?

JOHN BELL

La plut sincère met de la finesse partout

îe pouvez vous pas répondre droit et regar- 1er en face ?

KITTY BELL

Mais enfin, que trouvez-voui là qui voui âclie ?

JOHN BELL

Test ce que je ne trouve pas qui me fâche, ît dont l'absence m'étonne...

kitty bell , avec embarras.

Mais il n'y a qu'à voir, je ne sais pas bien.

JOHN BELL

Il manque là cinq ou six guinées; à la première vue , j'en suis sûr.

KITTY BELL

Voulez-vous m'expliquer comment ?...

john bell , la prenant par le bras.

Passez dans votre chambre , s'il vous plaît, rous serez moins distraite. —Les enfanssont désœuvrés , je n'aime pas cela. — Ma maison n'est plus si bien tenue. Rachcl est trop décolletée : je n'aime pas tout cela... (Rachel court se jeter entre les jambes du quaker. — A Kittjr Bell, qui est entrée dans sachambre à coucher avant lui. ) Me voici , me voici ; recommence* cette colonne et multipliez par sept...

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