‹ Chavornay (volume 2)Chapitre 1 sur 6 · HUE VIVIENNE · texte numérisé non relu

HUE VIVIENNE

IjcI ville de Pise est séparée tie la Méditerranée par une jurande plaine que la mer , en se retirant , a laissée à see. Le sol se ressent de son (»rigine; il est composé d'un sable aride et salin où la végétation n'a mordu qu'avec peine, et que la charrue n'a jamais effleuré. Un ^,ù7.on touffu couvre les parties les plus ancienne- I. i

ment quittées par les eaux ; les autres sont clairsemées de bruyères; des bois de chênes verts et de pins sont jetés çà et là par la nature , au milieu de ces agrestes prairies. C'est là ce qu'on appelle les Caséines de Saint-Rossore.

Fermées d'un côté par l' Arno , de l'autre par le Sercbio, elles forment, pour ainsi dire, la tête de ces longues Maremmes qui s'étendent de là jusqu'à la Campagne de Rome , et vont expirer aux Marais-Pomptins. Livrée aux instincts libres et aux seules forces de la nature, la Maremme de Saint-Rossore est, comme toutes les autres , abandonnée au pâturage. C'est une Tartarieen miniature, ou plutôt c'est l'Arabie, car elle est peuplée de chameaux : introduite au temps des croisades par un grand-prieur de Saint-Jean , cette colonie asiatique erre en liberté dans la solitude et imprime au paysage un caractère si étrange, si oriental , qu il faut un effort d'imagination pour se croire là eu Europe.

Le soleil se levait sur les hauteurs rougeutres du mont de Saint-Julien ; réveillé par les pre-

miers rayons, le merle secouait gaiement son aile sous 1 humide ramée, et s'envolait en sifflant; le daim, quittant ses fourrés, allait timidement à la découverte , et le sultan jaloux du pâturage, le fier étalon conduisait à Tabreuvoir ses cavales dociles. Agenouillés plus loin sur le sable, les chameaux indolents ruminaient en silence. Encore tout baignés de rosée, les arbres, les gazons, les bruyères étincelaient de mille feux au soleil levant; on eût dit une pluie de diamants ; chaque fleur , chaque feuille , chaque brin d'herbe en était chargé.

Foulant d'un pied distrait toutes ces pierres précieuses dont le matin jonchait la terre, un jeune homme marchait à grands pas à travers les hauts herbages. Absorbé dans le monde intérieur , il paraissait insensible au grand spectacle de la nature ; le monde extérieur n'existait pas pour lui. Il passait avec indifférence , et sans rien voir, des prairies aux bois , des bois aux bruyères; il allait tout droit devant lui , emporté par une force aveugle et tyrannique. Il atteignit ainsi les sables mouvants; là, il s'arrêta devant

une bîirricn' qnil ne pouvait fmncliir, lu mer était devant lui. H ulla tDniber (îe lassitude au pied des dunes qui dominent la grève. On est là aux portes de la ville ; mais qu'on en est loin ! Quoique si j)rès des hommes , rien n'y rappelle à riiomnie; on dirait quelque solitude j)rimitive au l)ord de Tooéan paeifique. Une forêt vierge , une plaoe déserle, des plaines immenses, une mer sans bornes, tels sont les horizons du paysage de quekjue eôté et aussi loin que puisse porter la vue.

Nul site n'est plus propre au recueillement, et n'invite plus à la méditation. Environné, pressé, par ce sentiment de rijiiini que l'aspect des mers et des forêts fait toujours naître , le jeune promeneur laissait son <ei1 errer au loin et se perdre dans rimmensité des Ilots. Tandis qu'il était là, seul , abîmé dans ses pensées , il sentit une rnain se poser sur son épaule; il se retourna en Iressaillant et vit un homme vêtu de peau de chèvre de la tête aux pieds debout derrière lui ; un chapeau rond orné de rubans et de plumes était rnballu sur son front ; une large ceinture de buf-

lie lui serrait les llaiicy et sa jambe était couverte d'une longue guêtre de cuir: il portail une lance à la main et un gros cpcroii de fer au pied; son cheval à longs crins paissait , tout sellé , à la lisière du bois.

— Toujours triste! dit-il au jeune homme d'une voix rude , mais amicale.

Celui-ci pour toute réponse lui serra alïectueusèment la main avec un sourire mélancolique.

Le nouveau venu était un vieux berger des montagnes de Pistoie qui , depuis longues aujiées, avait la garde des troupeaux de Saiiit-Russore. 11 était à peu près le seul habitant des Caséines , et il régnait sur la Maremme en monarque absolu. Il avait vu Byron galop|)cr sur sa bruyère, etShelley périr au seiji des mers.

— Tu me rappelles l'Anglais, reprit-il en se reportant au souvenir de Shellcy ; coîume loi, il était toujours triste et pensif: il venait aussi s'asseoir au pied des dunes et il restait là de longues journées à regarder la mer; je ne sais quel chagrin secret le rongeait, car jai passé bien des fois près de lui sans qu'il m'ait jamais adressé la

parole. Tout à coup il ne vint plus; je sus qu'il était parti pour Livourne , qu'il avait pris une barque au port et qu'il s'était allé perdre dans la haute mer; quelque temps après on retrouva son corps là-bas au-delà de la Magra ; son ami éleva sur la grève un bûcher de bois de pin ; le corps fut placé dessus et Ton y mit le feu. Ce furent là les derniers devoirs qu'on lui rendit parce qu'il était hérétique et qu'étant mort sans absolution il ne pouvait être enseveli en terre sainte; mais c'est égal , ce fut un spectacle bien triste et bien beau , et je garderai de ce pauvre étranger un long souvenir.

— Hélas! dit le jeune homme après avoir écouté en silence le récit naïf de la catastrophe de Shelley et des poétiques funérailles que lui fit Byron , celui-là cherchait la solitude parce qu'il n'aimait plus, taudis que moi !...

Un long silence régna; debout et appuyé sur sa lance , le vieux pâtre ne songeait pas à le rompre , il voyait souffrir son ami , il n'en demandait pas davantage, et son œil humide errait sur les

flots. La mer était d'un bleu calme et limpide ; des oiseaux blancs se jouaient à la surface des eaux, et, sortis des bois un à un, quelques chameaux se promenaient nonchalamment sur le sable des grèves. Echauffés du soleil, les pins et les algues marines confondaient leurs parfums robustes et viviGants; Tair en était tout imprégné.

— Que puis-je faire pour soulager ton mal? reprit le pâtre après un silence qui ne fut troublé que par le gazouillement des vagues; et de quel mal souffres-tu donc? Que vas-tu faire dans ces villes où Ton te rend si malheureux ? Reste avec moi ; j'ai une cabane ; nous chasserons le daim dans les bois, et mes troupeaux ont du lait pour nous deux.

— Je le voudrais , je voudrais revenir aux jours paisibles de mon enfance. Je dépouillerais avec joie , pour ton rustique habit de peau , ces habits mondains, livrée banale et servile dont la société revêt ses esclaves et qui n'allait pas à ma taille de montagnard ; mais je l'ai prise; je la porte comme tous les autres; je ne

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peux plus m en aflraiicliii'. El pourtant je suis (.les vôtres; iDoi aussi je suis né dans les montajjnes ; ma mère était comu)c la tienne une iillc des champs; elle m'a nourri du lait des troupeaux , et j'ai passé au village mes premiers jours. Comme loi j'ai respiré en naissant Tair Irais des pâturages, et grandi au milieu des pasteurs; mon horizon avait pour limite un toit de chaume, et mu lierlé jalouse et indépendante frémissait à lidée des plus légères entraves; une pauvreté libre était tout mon rêve. llclas ! une moitié seule de mou rêve s'est accomplie : je suis pauvre encore comme à num berceau , mais j'ai perdu ma liberté ; la vie m'a chargé de lérs cl mon cœur est en servitude. Qu'ai-je lait? qu'ai-je lait de m'envolersi loin de mes montagnes et de venir , comme un oiseau de passage égaré , m'abattrc sur les palais des grands de la terre ? Je subis la ()eine de mon aveugle im[)rudence et j'ai mérité mon châtiment. Dieu me [)unil avec justice d'avoir quille mn caste et déserté ma patrie.

— Mais alors pourquoi n'y rclonrnes-lu pas?

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si cette cliaîuo (ju oji t\i mise le paraît si lourde, pourquoi lie })as la rompre? pourquoi t'obslmer dans ton malheur?

— Oli ! que c'est bien là le langage d'un homme simple et nail, et que le cœur d'où partent de telles paroles doit être heureux dans son innocence et sa sérénité! Ami , tu ne sais pas ce que c'est que le monde ; une fois dans ce courant impétueux, Ton ne peut plus le remonter.

— Mais quand on le veut bien ?

— C'est qu ou ne le veut pas; va, le monde csl un puissant magicien : quand il vous a louché de sa baguette , on courbe docilement la tcle sous le joug et Ton perd jusqu'au désir de la délivrance. On se sciit blessé , on ne veut pas guérir; on estcaplit , on ne veut pas être libre ; renégat endurci, on persévère dans l'apostasie, et, tout en regretlant le vrai Dieu, on n'en continue pas moins à servir les idoles. Tel lu me vois en ce moment; je secoue en vain ma chaîne; en vain je pleure ma patrie; je me résigne à l'esclavage et à l'exil ; c'est moi-même qui m'y con-

damne et je m'y dévoue obstinément. Je suis à ce point inconséquent que malgré mes plaintes, je préfère encore mon angoisse et mes pleurs aux paisibles félicités de mes montagnes. Eh ! nesaisje pas d'ailleurs qu'elles me les promettraient en vain? Elles ne sauraient plus me les donner. Le monde s'acharne à sa proie ; il ne la lâche plus, et tout ce que j'aurais fui je le retrouverais au désert.

— Mais enfin , tu as une famille, des parents, des amis?

— Je n'ai plus de famille et je n'ai pas d'amis. Mon père , qui était un homme simple et bon comme (oi , est mort depuis longtemps ; ma mère est morte aussi. J'étais leur unique enfant , et , resté orphelin , sans liens , sans carrière , sans parents , je me suis senti écrasé sous le poids de ma solitude. Un jour, je me suis trouvé à l'étroit dans mes vallées ; j'ai pris en dégoût mon berceau; l'amour des choses nouvelles , la passion de l'inconnu m'ont saisi ; j'ai vendu mon modique patrimoine pour acheter l'expérience du monde, la connaissance des

hommes, et je me suis mis à voyager pour voir et pour ne pas mourir sans avoir vécu. Mais pourquoi te dire toutes ces choses? Je te parle une langue que tu n'entends pas , et tu ne saurais sympathiser à ma tristesse. J'ai fait divorce avec mes frères : ce qui les touche ne me touche plus ; ce qui fait couler mes larmes ne fait pas couler les leurs ; leurs passions et leurs joies ne sont pas les miennes ; je suis solitaire au milieu d'eux.

— C'est égal , je t'aime , et je n'ai pas besoin de m'élever à tous vos raffinements de civilisation pour partager ta tristesse et pour pleurer avec toi.

Chavornay (c'était le nom du promeneur solitaire) était né dans les Alpes d'une famille très-pauvre et très-obscure. Son père était laboureur, et sa mère une simple villageoise. Il avait montré de bonne heure un caractère sérieux et une humeur solitaire et aventureuse. Il suivait clandestinement les chasseurs de chamois dans leurs périlleux voyages, et les pécheurs du lac dans leurs expéditions les plus

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Iiasardeuses: estaient là ses joies les plus vives, et il trempail et retrempait son âme et son corps à celle robuste école

Ces plaisirs intrépides étaient pour sa mère un sujet éternel d'anjoisses et d'alarmes. C'était une fenmie d'élite , un esprit inculte , mais vaste , un grand caractère et un grand cœur ; elle avait accepté avec une résignation courageuse l'humble eondilion où elle était née et où la fatalité de sa naissance l'avait enchaînée; mais elle avait des instincts bien supérieurs à son état ; aucune position sociale n'eût été trop haute pour elle , et elle eût été à sa place dans la plus élevée comme elle s'était résignée à la plus basse. Elle était belle et avait eu dans sa jeunesse des tentations terribles et des aspirations plus terribles encore ; elle avait rêvé un grand avenir, un grand théâtre, un grand amour; elle sentait en elle les germes de facultés qui voulaient éclore , et de passions qui voulaient se produire. Mais la pauvreté avait trompé ses rêves et refoulé tous ses instincts. On avait laissé en friches cette noble intelligence , et ce cœur magnanime avait été Irisé. Mariée à un homme de sa condition , elle

LK PATnK. !.•)

s'était acoomnioiéo à celte cliélive oxistpiice , a|)rès en avoir rêvé une si niagrniHquo , et jamais une ))laintc , jamais un murmure n'avait Iralii les secrètes douleurs de la victime.

Ce mari était un homme bon , borné, labo

rieux; à force de travail et d'économie, il avait

amassé une petite fortune ; mais il était d'une

santé faible et mourut jeune. Restée seule aveo

^^ son fds unique, la veuve rési<Tnée, mais jamais

^.. V, «éteinte, avait reporté sur cet enfant bien-aimé

7/^ ]•- toute sa tendresse, tout son amour. Elle l'aimait

I ^ j^ll'autant plus ardemment, qu'elle se sentait re- '.^ /êpia'b'^ en lui; il était sa vivante image. Elle retrouvait en lui ses instincts, sos aspn-ations, tous ses rêves, et cette soif de périls qui le dévorait et qui, tant de fois, la faisait frémir, n'était que ce besoin de vie et d'action qu'elle avait trop connu , et qui avait fait le tourment de sa jeunesse. Heureuse et effrayée de celle douce et redoutable conformité, elle mit toute sa sollicitude à préserver cet enfant chéri des blessures qu'elle-même avait reçues, et h lui faire un bouclier de son expérience.

Son premier soin fut de contenir sa fougue par Tétude, du moins c'était son espoir , et de lui épargner, dans tous les cas , l'ignominie de Tiguorance. Elle recueillit son modeste héritage ; elle y ajouta par son travail, et vint s'établir dans la ville voisine pour faire suivre les écoles à son fils. Elle ne savait encore à quelle carrière elle le vouerait; elle attendait qu'il manifestât quelque aptitude particulière, et, à tout hasard, elle lui faisait toujours faire ses études ; mais elle mourut presque subitement avant d'avoir fixé ses résolutions.

Chavornay sentit cette perte profondément , car sa mère était ce qu'il aimait le plus au monde ; il ne s'en consola jamais. Quand il se vit orphelin , isolé , abandonné sur la terre , il tourna tout à fait à la mélancolie, et devint morne et concentré. La vie de collège avait déjà modifié son caractère, les premiers contacts avec les hommes avaient été des froissements et des chocs j il avait été opprimé, parce qu'il n'était pas des riches, et dès les premiers pas, il avait été blessé des inégalités sociales et des jni-

ques partialités dont elles sont la source. Ses habitudes taciturnes , son amour de la retraite avaient été tournés en ridicule j on Tavait baptisé r Astrologue par dérision, parce qu'on l'avait surpris quelquefois regardant les étoiles , et il avait senti dès-lors, comme par une intuition précoce, qu'il prendrait mal les hommes, et qu'il ne saurait pas s accommoder avec Texistence. Et puis cette vie de collège lui était odieuse. L'esclavage pédagogique est le plus lourd de tous les esclavages ; le jeune captif se débattait en frémissant sous sa chaîne, comme l'aigle en cage, et il regrettait son enfance si libre , si indépendante, si pleine d'émotions et de périls. Quand il pouvait échapper un instant aux fers de ses tyrans, il escaladait quelque clocher de la ville , pour voir de loin ses montagnes , et il redescendait tout en pleurs.

Pourtant , il avait pris goût à l'étude et acquis une instruction forte, sérieuse, variée; mais, quand il fallut faire choix d'une carrière fixe , il ne put ou ne sut pas se décider. Il ne se sentait d'aptitude pour aucune; il aurait eu du penchant

Ui LK PATHK.

pour la prédication , et il y avait en lui quoique chose du prêtre, mais il avait le mal du siècle; il ne croyait pas ; or, que prêcher aux fidèles , quand on n a pas la foi? Ce projet instinctif ne souffrait pas l'examen , il fui ahandonné aussitôt que conçu, nialfjré les conseils des amis officieux, qui trouvaient ses scrupules hien chevaleresques et sa conscience hien timorée : « Prêchez toujours, lui disaient-ils ; la foi viendra, eten attendant vous aurez un état. >» Mais Tidée de faire métier de l'autel et de trafiquer des choses saintes le révoltait et lui semblait la plus scandaleuse et la plus abominable de toutes les profanations.

Dans cette perplexité , il prit le parti de n'en prendre aucun; il était majeur, il réalisa son petit patrimoine ; c'était bien peu de chose : mais le caj)ital lui assurait plusieurs années de vie; il résolut d'en profiter pour voyager quelque temps; il avait lu jusqu'alors les écrits des hommes, mais les hommes, il ne les avait pas vus; fatigué, presque honteux de ne connaître la vie que dans les livres , il voulut vivre à son tour et devenir, comme l'Ulysse du Dante,

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del mondo esperto ,

E (legli vizii nmani e del valore.

Il verrait ensuite à se décider et à choisir une carrière, quand Taiguillon de la nécessité viendrait presser ses résolutions. C'est ainsi que les chevaliers de Malte n'enlraieiil dans Tordre qu'après avoir fait leurs caravanes. Ce projet était sage; aussi fut-il blâmé de tout le monde. Chavornay n'en tint compte, et partit.

Après avoir parcouru déjà la France , la Suisse et plusieurs villes d'Italie, le cours de ses voyages l'avait conduit à Pise. Les Caséines étaient devenues sa promenade de prédilection ; il aimait le silence et le calme de ces poétiques solitudes; et, à force d'y venir, il avait fait connaissance, puis amitié, avec le pûlre de Saint- Hossore. Il revoyait en lui son père, et ses occupations champêtres le reportaient à ses premières années. Il se plaisait dans son entretien , naïf; il aimait à lui faire raconter sa paisible existence , et à chaque rencontre il se faisait initier par lui au gouvernement des troupeaux et 1. 2

à tous les secrets du pâturage. Il lui semblait entendre dans la voix du pâtre un écho des jours primitifs ; il respirait auprès de lui je ne sais quel parfum d'un autre âge. Cet homme était simple comme ces pasteurs bibliques dont il continuait la vie nomade au centre de la vieille Europe; la jeunesse du genre humain respirait en lui ; il était le type vivant de cette société pastorale dont les traditions ont gardé pour nousmêmes vieux enfants de la civilisation, une poésie, une fraîcheur qui nous charme encore et nous apaise. Sa hutte de roseaux était la tente du patriarche, avec ses croyances candides, ses mœurs régulières , ses vœux bornés , sa paisible ignorance; Chavornay, au contraire, c'était le siècle avec ses doutes, ses passions inquiètes et tumultueuses , ses aspirations vagues , audacieuses , ses sciences inquisitives , ses espérances et ses désespoirs.

Dans ses mauvais jours , quand le spleen s'emparait de lui , et que l'esprit de ténèbres lui livrait combat, il fuyait la ville, les hommes; il se fuyait lui-même , il cherchait le pâtre de la Ma remme , il s'asseyait sous son chaume , il rom-

pait son pain noir , et ce retour au berceau du monde le calmait toujours.

L'intimité de ces deux hommes était touchante par leurs contrastes mêmes; ils formaient les deux extrémités de la chaîne; mais, par une confusion de rôle peu rare aujourd'hui, le vieillard, ici, était le jeune homme, et le jeune homme était le vieillard. Rapprochés par la naissance , mais éloignés par l'éducation , ils sympathisaient par les sentiments tendres , les seuls qui soient universels. La fibre humaine est une , elle vibrait en eux à Tunisson : à ce signe , ils s^étaient reconnus pour frères et citoyens de la même patrie.

Ils passèrent ensemble toute cette journée à parcourir les Caséines ; le soir, ils se séparèrent au bord de TArno , Chavornay pour retourner à Pise, le pâtre à son habitation. Le soleil penchait vers son déclin , et le fleuve , embrasé des derniers rayons , roulait ses flots d'or dans son lit muet et sablonneux. Chavornay le remontait lentement et la tête basse , en songeant aux orages qu'il allait affronter de nouveau ; tout à

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coup il sVntendit jippeler par son nom; relevant la tête en sursaut, il aperçut une galère au milieu du fleuve, et dans cette galère une femme. II n'en vit pas davantage ; sa vue se troubla , ses genoux tremblèrent , et il se trouva dans la galère sans savoir comment il y était entré.

La duchesse Hélène était à la proue de la galère, enveloppée tout entière dans un jjrand cachemire blanc, et à demi couchée sur des carreaux de soie ponceau. Une mantille de blonde était jetée négligemment sur sa tête , pour la préserver du serein , et , soulevée par la brise, elle ondoyait capricieusement sur ses

épaules. La duchesse était blonde; ses cheveux, d'un or cendré, avaient fait sensation en Italie; on en parlait sans cesse . les hommes par admiration, les femmes par jalousie. L'Hélène grecque n'en avait pas de plus beaux.

Ce nom d'Hélène , dont on l'avait baptisée en naissant , lui avait porté bonheur ; c'avait été pour elle comme un sceau prophétique de grâce et de beauté; jamais femme n'avait mieux mérité de le porter , jamais aucune n'en avait soutenu la gloire avec autant d'éclat. Grande et svelte , elle avait la taille de la Diane chasseresse , unie à la souplesse des Grâces de Canova. Mais, ce qui n'appartenait qu'à elle, ce que l'art grec n'a pas rêvé , même en ses nuits d'extase, c'était une langueur intime, harmonieuse, qui présidait à tous ses mouvements et qui jetait l'âme en des émotions indéfinissables. Jamais rien de brusque ou de précipité ne choquait en elle ; sa démarche était calme , même un peu nonchalante, son geste lentet moelleux, et, toujours simples , ses attitudes étaient toutes em- |)reines d'une ineffable mollesse. 11 y avait dans

sa personne quelque chose de la biche blessée et du cygne endormi.

■— Nous vous avons attendu pour être de la partie , dit-elle à Chavornay , de cette voix douce et vibrante qui va droit au cœur. Pourquoi n'êtes- vous pas venu? Est-ce coquetterie, ou si vous devenez tout à fait sauvage?

— Ce n'est ni l'un ni l'autre ; je devais depuis longtemps une visite à mon ami le pâtre de Saiut-Rossore , et je suis venu la lui rendre.

— Quand donc nous mènerez-vous dans ce que vous appelez ses états ? Vous me l'avez promis, et je suis curieuse de connaître ce nouvel Évandre.

— Vraiment , duchesse , dit un jeune homme placé au gouvernail, vous êtes trop bonne de vous occuper de ces gens-là ; c'est trop d'honneur que vous leur faites. En conscience, quel intérêt peuvent-ils avoir pour vous?

— Ils en ont beaucoup , ne fût-ce que celui delà nouveauté et de l'originalité. Que leur reprochons-nous , nous autres gens du bel air ? Leurs manières âpres , leur rudesse , leurs hu-

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meurs larouchos? Mais ces défauts sont des vertus; changez les noms, c'est de la droiture, de Ténergie, de la flerté. Entre nous , monsieur le comte, nos belles manières ne vous semblentelles pas bien fades, et nos conversations bien frivoles et bien banales? Nous sommes, convenez-en , souverainement ennuyeux.

— Allons! ma cbèrc, dit le duc d'Arberg à sa femme , vous êtes une démocrate ; je vous l'ai toujours dit.

— Le duc a raison , s" écria le comte Campomoro ( c'était le nom du jeune bomme qui était au gouvernail), cette confusion des rangs est intolérable. On ne peut pas voir tout le monde , et ces gens-là , après tout , ont beau faire , ils ne sont pas des nôtres.

— Je me pique, messieurs, d'être d'aussi bonne maison que vous , et j'ai été élevée dans des principes fort peu républicains ; mais l'expérience m'a convertie ; en voyant ce qu'est devenue aujourd bui notre noblesse, je commence à croire que les idées nouvelles ont raison , et que le génie a déserté Jiotre camp et passé de

LA GALKllE. 25

l'autre côté. Croyez-moi , l'avenir du monde pourrait bien appartenir à ces iiommcs que vous n'aflectez peut-être de dédaigner tant que parce que vous les craignez.

— Oh ! pour les craindre , non ; s'écria le comte avec impétuosité; et la victoire n'est pas encore à eux; ils ne nous trouveront pas disposés à leur céder le champ de bataille. Qu'ils essaient de nous le disputer , s'ils l'osent !

En prononçant ces paroles, le comte Campomoro regardait fixement Chavornay , de manière à lui faire entendre clairement qu'elles n'avaient pas dans sa bouche un sens politique.

— Pour moi. je l'avoue, ajouta-t-il avec une intention pleine de malignité, c'est peut-être une faiblesse ; mais , je m'en confesse en toute humilité, je ne comprends pas ce qu'on peut trouver à ces gens - là , et j'ai un invincible dégoût pour tout ce qui est peuple , surtout pour ceux qui veulent sortir de leur état pour aspirer au nôtre.

Chavornay était resté jusque-là en-dehors du

débat ; la duchesse avait si bien plaidé sa cause qu'elle ne lui avait rien laissé à dire ; le mot insolent de Campomoro lui fit monter le rouge au front : c'était une agression directe et une personnalité qui avait l'intention d'être blessante. Quoique son éducation lui eût ouvert les portes les plus aristocratiques, et que sa distinction naturelle le fît marcher l'égal des plus grands noms, la tête ne lui avait pas tourné , comme à tant d'autres. Né du peuple, il était resté peuple, et il ne donnait à personne le droit de lui rappeler son origine, en l'oubliant lui-même; il l'oubliait si peu qu'il s'en faisait gloire, et qu'il était fier dans le monde de son titre de plébéien , comme les autres le sont de leurs titres de duc et de marquis ! Le mot du comte était donc une insolence gratuite.

— Les opinions sont libres , répondit Chavornay d'une voix sèche et hautaine. Quant à moi , mon père était laboureur , ma mère paysanne , et je désire qu'on ne l'oublie pas.

La présence de la duchesse le contint et l'empêcha d'en dire davantage ; mais le ton avec le-

quel ces paroles furent prononcées , fit sentir à Campomoro qu'il avait dépassé le but, et qu'il lui fallait rompre; il ne répliqua pas.

— Retournons à Pise , dit la duchesse, pour changer la conversation ; il commence à faire frais.

— Je vous l'avais bien dit , ma chère ! répondit le duc de Tair satisfait d'un homme qui voit s'accomplir ses prophéties ; vous ne voulez jamais me croire , Hélène ; l'air de l'Arno est perfide, et je crains fort que cette promenade ne soit une imprudence. Dans l'état de santé où vous êtes , on ne saurait prendre trop de précautions; vous ne vous ménagez pas assez.

— Allons , Fritz , ne vous fâchez pas , et ne me grondez pas ce soir. Vous ne rêvez plus que rhumes et refroidissements ; au lieu de vous tant alarmer des dangers de celte soirée, admirezen plutôt la beauté.

La soirée, en effet, quoique fraîche, était d'une limpidité parfaite ; la lune était pleine et si resplendissante qu'elle effaçait les étoiles ; quelques-unes seulement luttaient encore, et je-

laieiitde inouiuiiles lueurs dans les prolondeurs du Hrmainent ; mais ia lune, en s'appruchant d'elles, les éteignait comme les autres; elle régnait dans le ciel en souveraine absolue et jalouse. Bien des jours de nos climats septentrionaux sont moins clairs que ces nuits méridionales. Les moindres détails du rivage étaient visibles; quoique fort avant dedans les terres, ce mont de Saint-Julien ,

Perche i Pisan vcdcr Lucca uou pouuu.

paraissait sortir des tlols , et les clochers de la ville étincelaient comme au soleil. L'Arno, alors assez bas et très-lent, élait sillonné de larges bandes phosphorescentes, et la chaloupe, à peine en mouvement, glissait comme un cygne endormi sur Tonde molle et silencieuse.

On vira de bord ; un vent de ponant assez frais permit de mettre à la voile et de remonter TArno , dont le courant n'oppose en cet endroit qu'une faible résistance. Les promeneurs s'étaient chargés eux-mêmes du soin de diriger la chaloupe, ou plutôt la galère, car c'est le nom

qup la duchesse lui donnait, en honneur des antiques galères de la république de Pise. On s'était partagé les rôles : Campomoro était au gouvernail, le duc avait pris les rames; mais c'élait une véritabje sinécure, car le vent était assez vif pour qu'on nVùt pas besoin de recourir à la rame. Le rôle le plus difficile était échu à Chavornay; il avait le gouvernement de la voile; les périlleux plaisirs de son eiifanee l'avaient rendu expert dans cet exercice , et la duchesse ne se croyait en sûreté que sous sa conduite.

Elle n'avait pas changé d'attitude; languissamment couchée sur le divan disposé pour elle à la proue, et les pie:ls croisés l'un sur l'autre, elle respirait dans son abandon une volupté chaste; sa pudique indolence excluait toute idée profane. Sa lèvre était sérieuse et mélancolique; sa prunelle, d'un bleu foncé, nageait, vague et distraite, sous ses longs cils bruns ; ])as un nuage ne troublait la sérénité de son front. Il régnait dans tout son être un sentiment de calme si profond , si doux , que l'œil s'y reposait dans une

tranquille extase, comme sur une de ces fleurs délicates qu'on se plaît à admirer sur leur tige, sans songer à les cueillir. Le caractère de cette beauté sereine était d'inviter i'àme à la contem' plation , et de ne pas provoquer à la parole. On avait auprès d'elle des accès de silence immodérés. On était là sous l'empire d'un charme qu'on craignait de rompre en ouvrant la bouche, et qu'on prolongeait avec sollicitude. C'était déjà une faveur que d'être admis à la voir. On la regardait, on était heureux , on ne demandait rien déplus. Et qui aurait voulu consentir à s'en aller témérairement risquer dans les hasards de la conversation , ces paisibles félicités?

Les trois hommes réunis autour d'elle étaient sous l'influence immédiate de cette voluptueuse fascination. Campomoro, que ses devoirs de pilote retenaient bien loin d'elle à la poupe , oubliait, eu la regardant, les soins de son gouvernail. Penché sur les rames inutiles, le duc luimême oubliait son rôle de mari, et, les yeux flxés sur sa femme, il s'envolait par la pensée au temps

des désirs douteux et des premiers soupirs. Chavornay, le plus rapproché d'elle, était assis presque à ses pieds, et plus d'une fois même il les avait effleurés de la main, pendant la manœuvre ; c'était celui des trois qui paraissait le moins occupé d'elle , mais il était rêveur , et ses regards furtifs rendaient un culte, à la dérobée, à cette suave beauté. Ainsi ces trois hommes enchaînés aux pieds de cette femme étaient rapprochés et divisés par elle ; c'étaient trois ennemis ; ils l'aimaient tous les trois : le duc en époux épris , le comte en conquérant impatient de vaincre et sûr de lui , Chavornay en homme timide et fier , orgueilleux peut-être , qui se réserve parce qu'il doute , et qui attend.

Les troix rivaux étaient du môme âge, ils avaient vingt-cinq ans ; mais ils ne se ressemblaient pas phis de visage que de caractère ; le plus beau des trois était Campomoro; il était impossible de l'être davantage; c'était la tête de Mars sur le corps de Milon ; l'orgueil et l'audace se disputaient son grand œil brun; on sentait en lui un homme fait pour la lutte et accoutumé à

32 LA GALÈKE.

la victoire. Né en Corse, il avait dès sa première enfance fortifié et assoupli son corps dans la rude gymnastique dos montagues. Mais, si Téducalion pliysicjuc avait fait de lui un athlète, son éducation morale avait été nulle; il était Tesclave de ses instincts; or, tous ses instincts étaient violents et oppresseurs, el Tidée de leur commander ou de les combattre ne lui était jamais venue. Héritier d'un grand nom et d'une grande forlune , adulé dès le berceau par sa famille , dont il était le dernier rejeton , il avait vu tout plier, tout s'bumilier devant lui, et il ne connaissait pas le devoir; altier , personnel , absolu , il allait tout droit devant lui sans s'inquié> ter de ce qu'il fallait renverser pour passer , et fouler aux pieds pour atteindre le but. C'était un de ces égoïsmes dévorants que l'obstacle indigne comme une insulte, qui se croient tout dû , tout permis, el qui absorberaient en eux la création tout entière, s'ils avaient une puissance égale à leur volonté.

S'il ne se livrait pas avec l'emportement d'un barbare à la fougue impétueuse et à la brutalité

LA G.VLKiU:. 51

de CCS premiers mouvements, c'est (ju'à défaut tle frein moral, réducalion du monde elle commerce des hommes Pavaient modiOé et lui avaient appris l'art des ménajjemenls. Ce n'est pas qu'il ne fût brave , il n'avait jamais reculé devant aucune affaire; mais , au fond du cœur, il regardait le duel comme une duperie où l'on s'expose à être tué pour avoir été offensé , et l'expédient national du couteau lui semblait plus sûr , plus raisonnable et tout à fait légitime. Plus d'une fois , dans sa vie , il avait eu besoin de se souvenir du Code pénal.

Chez lui, toutefois, comme chez tous les montagnards, la violence n'excluait pas la ruse ; pour arriver plus sûrement à ses fins et pour mieux couvrir sa marche , il savait fort bien , quand il le fallait, quitter la grande route pour les chemins de traverse, et il ne se fût pas montré très-scrupuleux , dans l'occasion , sur les moyens de se défaire d'un ennemi ou d'écarter un rival. Le comte, en un mot, n'était qu'un sauvage passé au vernis de la civilisation.

Sous le rapport de rintelligence c'était j)eu 1. 5

de chose ; son esprit inculte était rebelle à toute espèce d'études, et, absorbé dans les frivolités du monde , il avait fait peu d'efforts pour dompter sa résistance; aussi était-il plus ignorant qu'il n'est permis de l'être même à un gentilhomme deBaslia. Cela ne l'empêchait pas d'avoir une haute opinion de lui-même , sans parler de sa noblesse dont il était plus vain qu'un parvenu ; la gloire du grand insulaire lui avait tourné la tête comme à tous ses compatriotes. Il n'est pas de Corse aujourd'hui qui ne se croie , dans son for intérieur , un petit Napoléon.

11 n'avait pas en amour des idées plus saines ni plus relevées : au fond du cœur il méprisait les femmes et ne recherchait en elles que des instruments de plaisir et des jouets gracieux. Son sang méridional avait d'indomptables fougues, mais c'est là du désir , ce n'est pas de l'amour. En rattachant au mystère de la création des êtres les émotions les plus grandes , les enthousiasmes les plus passionnés , les dévouements les plus absolus, Dieu a voulu que la loi la plus nécessaire fût en même temps la plus douce et

!a plus sublime ; mais le Corse n'était pas homme à s'élever à rintelligence des lois divines; apôtre des plaisirs faciles et des promptes conquêtes , il dépouillait l'amour de son divin caractère et le réduisait au pur instinct. La science de la tendresse était un livre fermé pour lui , et les exquises voluptés du cœur échappaient à ses sens grossiers ; il confondait tout , il prenait la convoitise pour l'affection , la jouissance pour le bonheur et l'ardeur pour la passion ; peut-être était-ce moins sa faute que celle des femmes qui l'avaient si mal instruit dans l'art d'aimer , car les femmes sont traitées comme elles veulent l'être ; elles n'ont à se plaindre que d'ellesmêmes.

On conçoit qu'avec une pareille éducation et de telles doctrines, Campomoro fût peu délicat sur le chapitre de la possession : avoir , pour lui, c'était posséder. 11 lui était au fond assez indifférent qu'une femme se donnât à lui en sortant des bras de son mari et qu'elle y retournât au sortir des siens ; il ne se sentait aucune répugnance pour les lèvres tièdes encore des baisers

5G LA GALEHE.

d'un autre, el la double possession ne lui in5[>irait aucun dcpoùt; il se sci'ail niûme résig^né à ii'êlreque le cinq ou sixième en ran[r, pourvu qu'il fût sur la liste el qui! fût sûr d'avoir son tour. 11 attendait d'ordinaire , pour faire la coui* à une femme, qu elle lut mariée et uiênie qu'elle eût fait choix d un cavalier servant; le mari , disait-il , m'assun; mes garanties ; le sijjisbé , ma liberté ; ainsi , j'ai les bénéfices etpas les ehar^yes.

Le mot peint Phomme; il en peiiit malheureusement beaucoup d'autres. Absorbées dans les étroits calculs d'ime ambition mesquine el banale, ou dans les bas trafics d'une insatiable cupidité, nos tristes [générations ont perdu la pudeur de l'Ame el la di;}iî!li'; des mœurs. I^a fleur de l'amour s'est ilélrie au jardin du monde; la charrue de fer Ta tuée dans sa racine ; quelle main bienfaisante la rej)lantera sur les ruines? Quels yeux fortunés la verront relleurir au coeur de rimmanilé?

Le Corse , maljjré ses défauts et à cause de ses défauts mêmes, ne laissait j)as d'être un rival redoutable pour un liomme fier et délicat. Or,

LA GALEKK. 57

Ja fierté et la délicatesse étaient les deux vertus doininantes de Chavornay; il avait eu amour de jiobles scrupules et, daus le doute, il se tenait à 1 écart. C'était donner beau jeu à ses rivaux. Une possession j)arla»jéo lui taisait horreur ; ses dégoûts sur ce point étaient invincibles, l'^t puis , sé[)aré en cela du ^jros Iroupeau de sch contemporains pour qui la loi jurée n'est qu'un masque et le parjure une ruse de {guerre, il croyait, lui , à la sainteté de la parole humaine dans le maria{}e, comme dans tout autre contrat, et il était trop fier et iroj) vrai pour se faire jamais la cause ou le coniplice d'une déloyauté; la conseiller à son profit lui semblait une double ignominie; aussi élait-ii un séducteur bien gauche, et sur ce point il se rendait justice pleine et impartiale. Bien différent de Caniponioroqui trouvait commode Tombre d'un nmri, \oire même d un sigisbé , il ne com|)renait Tamour d'une femme mariée, quand on a le malheur de n'y pouvoir résister, qu'avec reiilèvcmcnt. De cette manière, il n'y a , du n)oins , ni pcrlidie , ni duplicité.

Mais ce n'était pas sur ce point seulement que le Corse et lui différaient. La vie de Chavornay était tout en dedans comme celle de Campomoro était tout extérieure; habitué dès Tenfance, et par suite des leçons un peu rigides de sa mère , à se replier sur lui-même et à réagir contre tout ce qui n'avait pas l'assentiment de Tintelligence, il était toujours le maître d'un premier mouvement , et il mettait sa force à commander à ses appétits , comme Campomoro mettait la sienne à leur obéir. Ce n'avait pas été sans combats et sans de longs efforts qu'il avait pris cet empire sur lui-même et réduit ses instincts à une subordination si sévère ; et il ne les tenait pas tellement assujettis qu'ils ne se révoltassent souvent et qu'il ne fût parfois terrassé par eux. Lui aussi connaissait la tyrannie des passions, et s'il avait réussi à les régler un peu , il s'en faut qu'il les eût tuées ; elles n'avaient fait que gagner en profondeur ce qu'elles avaient perdu en emportement ; c'est-à-dire qu'au lieu de s'épancher au dehors et de s'user par leur propre expansion, elles se roulaient sur elles-mêmes , et rongeaient

le cœur qui les contenait. De là vient qu'il y avait deux hommes en Chavornay : Tiin froid , réservé, circonspect: c'était Thomnie extérieur; l'autre , ardent , tendre , impétueux : c'était l'homme interne ; mais peu de regards étaient descendus dans le secret de son intimité , et on portait sur lui les jugements les plus contradictoires , les plus vrais à la fois et les plus faux.

Tel était le fond de son caractère. Quant aux formes , elles étaient brusques ; souvent même elles l'étaient trop , et sa rudesse arrivait aux limites de la dureté. Il y avait dans sa parole et dans toute sa personne une âpreté naturelle qui n'avait pas la volonté d'être offensante , mais qui l'était à son insu. Souvent il la déplorait comme un malheur; d'autres fois il la trouvait commode pour tenir à distance les importuuités indiscrètes , et pour remettre à leur place les familiarités qui s'imposent. Quoique ce défaut de formes lui aliénât bien des gens , on pardonnait quelque chose à son origine alpestre.

Nous avons vu qu'il avait, comme Campomoro, reçu l'éducation des montagnes; et, quoi-

i4) l.A IJALÈIU:.

qu il lui lût iiilérieur en beauté, sa taille ne le cédait pas à la sienne, et son corps égalait le sien en vigueur. Mais si, sous ce rapport, le parallèle était possible entre eux , il ne Tétait plus sur le terrain de rintellinonce : là le eonUe était battu sur tous les j>oinls. Malgré ses prétentions patriciennes et ses aristocratiques dédains, il lui fallait céder le pas àChavornay; il n'était pas de force à le lui disputer. Son orgueil se cabrait en vain dans son ignorance; un orgueil plus puissant, plus légitime , le maîtrisait et le réduisait au silence; il était condamné à reconnaître intérieurement la supériorité de son rival , et il le haïssait d'autant plus.

Voilà les deux hommes qu'un caprice de la destinée avait jetés sur la même route et enchaînés aux [)ieds de la même femme, quoique la nature et la société les eussent faits si dissemblables; leurs antipathies naissaient du fond de leur être, et, indépendamment même de toute rivalité, elles étaient invincibles. C'étaient deux individualités également passionnées et toutes deux inllexibles, qui ne pouvaient s'approcher

sans se lieurter violemment , comme ces corps célestes que les lois éternelles condamnent à graviter à dislance , et dont le nioiudre choc entraînerait une catastrophe.

Mais les hostilités étaient suspendues, et les deux rivaux avalent posé les armes après une première escarmouche ; mie trêve involontaire avait été tacitement conclue. Les yeux ikés sur la duchesse, ils ne voyaient plus qu'elle. Esclave de ses instincts, le Corse égarait sa pensée en de charnelles convoitises; Chavornay sentait son cœur s'épurer et une chaste flamme s'allumer en lui : l'un poursuivait d'un œil ardent, audacieux , les mystères voilés de ce corps mol et suave; l'autre cherchait Lame immortelle cachée sous ces formes divines. L'un ne voulait que ce corps, l'autre voulait aussi cette âme, et la brise emportait dans l'espace leurs rêves et leurs désirs.

Mais que faisait le duc, assis entre ces deux rivaux , qui , tous deux au fond du cœur , conspiraient contre lui? Plein d'une sécurité que justifiaient son amour et l'exquise probité d'Hé-

lène, le duc n'était point jaloux ; il était si vain de sa femme , elle était si digne à ses yeux de tous les hommages, que, bien loin de s'alarmer de ceux qu'on lui rendait , il se fût offensé qu'on ne les lui rendît pas. L'assiduité et les soins empressés des deux jeunes étrangers lui paraissaient la chose du monde la plus simple et la moins suspecte. Leur admiration flattait sa vanité de mari ; il n'aurait pas su y démêler des vues intéressées. Et si, par un hasard impossible , le soupçon se fût glissé dans son cœur , un regard jeté sur sa femme l'eût fait rougir de ses doutes, et l'eût traîné repentant à ses pieds : ce front noble et serein était le trône de l'honneur.

Cependant la lune avait presque atteint son zénith ; quoique si lente, qu'elle semblait immobile , la galère approchait de la ville, et le silence régnait : la duchesse le rompit.

— Monsieur le comte , dit-elle à Campomoro , ne nous chanterez-vous pas , ce soir , quelqu'une de vos chansons corses?

Campomoro n'eut garde de se faire prier;

car c'était uu de ses moyens de séduction les plus puissants ; il était musicien d'instinct , à peine connaissait-il les notes , mais il avait une voix magnifique ; et , quoique l'art ne l'eut ni assouplie, ni même réglée , il en tirait un parti merveilleux. Il entonna donc tout de suite une chanson de contrebandier qu'il affectionnait, parce qu'elle allait à sa voix , et plus encore à son caractère énergique. Une fois lancé , il ne s'arrêtait plus , et personne ne songeait à l'arrêter, la duchesse moins que tout autre , car, musicienne elle-même , elle trouvait un singulier charme dans cette musique agreste comme la terre où elle est née , et sauvage comme les passions qu'elle exprime.

Cliavornay écoutait le Corse dans un jaloux silence: c'était là un triomphe qu'il ne pouvait lui disputer; il n'avait pas de voix. Et ce qui ajoutait aux angoisses de son impuissance , c'est que jamais le comte n'était si beau qu'en chantant les airs de son île : c'est alors qu'il était vraiment l'homme des montagnes ; il portait plus fièrement sa tête ; son regard était plus al-

44 LA GALÈUE.

tier, son {jeslc plusimpôrieux. Tantôt c'était le hardi contrebandier foulant aux pieds les lois sociales, ou le bandit bravant les balles et les tourmentes; tantôt c'était Paoli lui-niênie appelant à la liberté la patrie de Napoléon.

Et lui, lils aussi des nionlaf^nes, lui, dont renfance avait «jrandi au sein des mélodies alpestres; lui, qui avait tant de lois entendu le chasseur de chamois entonner son canticjue de mort sur les glaciers , et le j)iÀlre des hautes Alpes sonranz paisible et mélodieux; lui, dont Tamc était pleine encore du chant des j)écheurs et des hymnes saintes de la liberté, il était sans voix, condamné à liouominie d'un mutisme imbécile , incaj)able de donner une forme à ces mille harmonies intérieures qui vibraient en lui et y mouraient sans échos. Oh! avec quelle profonde amertume il tiaitait alors de marâtre cette nature avare qui lui avait tout refusé! Qu'il eût avec joie payé de sou sang une heure de Lablache ou de Rubini !

Mais, fidèle à lui-même, il ne laissait rien paraître de ses jalouses faiblesses. Son regard

lA GALÈKE. 45

iroid , son maintien calme ne témoijjnaiont rien (le ce qui se passait en lui ; j)lus l'homme intime était agité, plus il se cachait soigneusement dciTière l'homme du monde. Les yeux fixés sur rheureux chanteur, il était forcé de rendre hommage, malgré lui, à sa décourageante beauté ; et ii désespérait , si jamais une lutte ouverte venait à s'engager entre eux , de vaincre un pareil rival. Cette idée Taccablalt, et la mélancolie consumait son cœur.

Quant au comte, il sentait sa puissance et jouissait pleinement de son triomphe. Il venait de terminer un air de handit vif, impétueux, indépendant :

— Voici maintenant, dit-il, le chant des mariniers d'Aleria.

Ce chant, on plutôt cette complainte, est la dernière hymne d'un naufragé. Un pécheur^ sorti du port par une matinée radieuse , est surpris en pleine mer par la tempête; près de périr, il accuse les destins de l'avoir trompé, et il pleure tout ce qu'il a laissé sur le rivage. Lent et monotone comme le murmure de rOcéan , le funèbre cantique est le dénoue-

ment du drame simple et populaire, dont Léopold Robert, en mourant, nous a légué le premier acte dans ses Pécheurs. C'est aussi l'éternelie histoire de tous les désenchantements , de toutes les illusions perdues. Tombée dans les tons mineurs , la voix du comte avait pris une expression nouvelle. Des notes sonores , éclatantes , elle avait passé aux notes sourdes, voilées ; plus grave et plus profonde , elle avait je ne sais quoi de vibrant , de lugubre , qui allait remuer le fond des entrailles : c'était le dernier soupir d'une âme au désespoir , une inconsolable désolation.

La duchesse était profondément émue ; la musique agissait fortement sur cette organisation délicate et nerveuse , et ici , peut-être , quelque arrière-pensée morale ajoutait-elle à l'effet du chant; peut-être prêtait-elle à ces simples paroles un sens idéal et figuré ; et , se mettant elle-même en scène, accusait-elle aussi les destins de l'avoir trompée ; peut-être voyait-elle , dans le naufrage du pêcheur , le naufrage de ses propres espérances. Qu'elle fût ou non sous l'empire d'une préoccupation personnelle, son

émotion était visible ; et elle cherchait si peu à dissimuler son attendrissement, que Chavornay vit briller une larme au bord de sa paupière.

Que devint-il à cette vue? L'amour, la jalousie , la haine se disputèrent son cœur et y soulevèrent un affreux orage. Celte larme où toute son ûme était suspendue , ce n'est pas lui qui Tavait fait couler , c'était un autre , c'était son rival ! Mais ce rival , du moins , ne la verra pas , il ne saura pas sa victoire : ce trophée le rendrait trop fier , il exalterait trop ses espérances. Plein d'une rage concentrée, Chavornay s'était levé brusquement et debout contre le mût de la galère , il s'était placé devant la duchesse , de manière à la cacher tout entière aux yeux de Campomoro. Le stratagème avait réussi , le chanteur ne vit pas couler ces larmes dont son rival était si jaloux , et il fut ainsi frustré du prix de la victoire; son succès était gâté. Mais , malgré cette triste consolation , Chavornay n'en demeurait pas moins vaincu , et il était au désespoir. Il avait vu son étoile tomber du ciel. Celle du Corse y brillait d'un éclat victorieux.

48 LA GALÈUE.

Les honneurs de la soirée lui apparlennicnt sans parlatre , el il n'élait pas homme à user de la victoire en vainqueur généreux ; il en écrasait son rival.

Cependant la galère était rentrée dans Pise, et avait remonté le fleuve jusqu'au palais Laniranelii , le |)lus beau du Lung'Arno , quoiqu'il ne se fasse remarquer que par la sévérité el la sobriété de son architecture. Ce nom de Lanfranchi reporte tout d'un vol aux jours de la république et aux tourmentes civiles du moyen âge. Les Lanfranehi marchaient en tète de ce parti gibelin , auquel Pise fut si constamment fidèle , et Dante a immortalisé leur nom dans l'épisode infernal de ce terrible Ugolin, leur rival, puis leur victime. Ils n'ont point de postérité dans la cité déchue. Le palais , seul héritier de leur nom , n'est plus aujourd'hui qu'une espèce de caravansérail ouvert par la cupidité du nouveau maître au premier venu que la médecine, le hasard ou l'ennui amène à Pise. A ce titre, il a ajouté à la vieille gloire de son nom , une gloire contemporaine ; il a été

LA GALÈKE. 49

habité par Byron. Il Tétait alors , c'est-à-dire neuf ou dix ans après le poëte , par le duc d'Arberg.

On aborda. Une jeune fille assise sur l'escalier du quai semblait attendre avec anxiété le retour de la galère.

— Qu'as-tu donc , Souqui , et que fais-tu là ? lui demanda la duchesse avec bonté.

— Hélas , madame la duchesse , vous m'avez fait bien peur et je suis bien heureuse de vous revoir. Ne vous voyant pas revenir, j'avais été au-devant de vous jusqu'au bout du Lung'Arno, je craignais qu'il ne vous fût arrivé quelque malheur. Mais, Dieu soit béni! je m'étais trompée.

— Tu es une bonne fille , lui dit Hélène en la baisant au front, et le Ciel te bénira parce que tu aimes ta maîtresse et que tu la sers fidèlement.

Souqui était une des femmes delà duchesse; c'était sa favorite et plutôt l'enfant de la maison qu'une mercenaire. Elle avait pour sa maîtresse un dévouement aveugle et presque fanatique; elle était si heureuse de la voir qu'elle bondis-

sait de joie sur le Lung'Arno et baisait furtivement le bord de son chale.

— Quelle vie douce est la vôtre ! dit Chavornay à la duchesse , en lui donnant le bras pour monter l'escalier du palais , tout le monde vous aime.

— C'est vrai , on m'aime plus que je ne mérite de l'être ; je devrais être bien heureuse.

Pourquoi ne Test-elle pas? se demanda Chavornay. A-t-elle un chagrin secret, et ce chagrin quel est-il?

lE mm.

Les promeneurs furent reçus à la porte du salon par un petit homme en habit noir et en cravate blanche.

— Ah ! ah ! dit-il d'une voix servilement familière , madame la duchesse a été réveiller les nymphes de TAruo; prenez garde qu'elles ne s'en vengent par un rhumatisme aigu ou une bonne céphalalgie.

■^'"iy^

— Vous le voyez , dit la dnehesse à Chavornay dont elle n'avait pas encore quitté le bras, c'est une conspiration permanente organisée contre moi ; le docteur et le duc s'entendent, et ils me rendront malade à force de me le faire craindre. Allons, docteur, ce n'est pas généreux de vous ranger du coté du plus fort.

— Du plus fort , madame ! dites du plus faible, car je suis contre vous , et Ton sait que toute la force est du côté du beau sexe. Ce que j'en dis, du reste, est par excès de zèle pour votre santé; le motif doit faire pardonner l'importunité.

— En débitant ces fadeurs il s'inclina profondément en donnant à son échine toute la courbe qu'elle pouvait comporter.

C'était le médecin de la maison , un certaiii docteur Vital , Allemand de naissance, et que le duc faisait voyager avec lui ; sa flgure plate et blême tenait de la chouette, elle avait quelque chose de sinistre et paraissait plus blême encore sous une grosse chevelure noire tout ébouriffée. Il avait le cœur plat comme le visage; né dans

LE BALCOiN. 55

les derniers rangs du peuple , il s'était prostitué aux grands, et s'était luit, par intérêt et par ambition, Tadulateur de 1 aristocratie; obséquieux et rampant, il s'était introduit dans la maison d'Arberg par la flatterie , et la flatterie l'y avait maintenu ; il espérait faire fortune à la faveur de ce haut patronage, et la médecine n'était pour lui qu'un moyen de parvenir.

11 appartenait sous le rapport de la science à cette classe de savants myopes qui ont des yeux pour ne point voir ; absorbés dans les menus détails de la matière, ils nient l'esprit qui l'anime, parce qu'il échappe à la courte vue de leur intelligence ; la créature leur cache le créateur , et ils voient l'arrangement sans soupçonner l'arrangeur. Us vous diront combien de poils a la chenille , combien de pattes a le ciron ; toute recherche au-delà leur paraît oiseuse et folle ; ils ne voient pas même la loi , comment s'élèveraient-ils à la notion du législateur? Acharnés sur le fait et le fait cru , comme Ugolin sur son crâne, ils travaillent à rapprocher d'eux les limites de l'inconnu au lieu de les reculer , et ils

nictlenl lous leurs soins à borner les horizons de la connaissance humaine , tandis que le devoir de la science et son droit est de les étendre indéfiniment. Morcelant tout ce qu'ils touchent, parce que la partie est plus facile à saisir que le tout, et le détail plus que Lensemble , ils entassent fragment sur fragment, débris sur débris, puis ils s'égarent eux-mêmes dans ces confus labyrinthes; le fil leur manque pour s'orienter ; ils perdent le fruit de leurs ingrats labeurs , ils ne savent rien édifier sur ces lambeaux épars et stériles. Armés du scalpel assassin et fatigués euxmêmes de tant de destruction , ils sont là , immobiles, impuissants au milieu des ruines qu'ils ont accumulées , semblables à ces sauvages qui, las du carnage, et la massue à la main , errent embarrassés sur le champ de bataille , ne sachant que faire de tous les morts dont ils ont jonché la terre.

Et si, remuant toutes ces dépouilles, fouillant tous ces décombres, un génie ardent, novateur, s'efforce de rappeler à la vie quelqu'un des cadavres jetés pêle-mêle dans cette morgue im-

pie; s'il ose s'emparer, pour les réunir, de tous ces membres dispersés et mutilés d'un même corps ; si , de faits en faits , montant à ridée et poursuivant le Créateur dans la créature , il porte dans sa science un esprit religieux et sacerdotal , et qu'il s'élève à la recherche des causes, à Tintelligence des rapports, malheur à lui î la tourbe éclate en invectives ; elle crie à l'audace , à l'orgueil , quand elle ne crie pas à la démence ou à l'impiété. Jalouse par impuissance, intolérante par faiblesse , elle pousse jusqu'à la fureur le fanatisme de la médiocrité , et ferait boire encore la ciguë au divin maître de Platon. Voilà pourtant ce que ces gens-là ont fait de la science ! Ils ont converti son temple auguste en une sorte d'ossuaire d'où la vie est proscrite , et où l'on ne rend plus de culte qu'à la mort. L'idole qu'on y sert est un squelette.

C'est là l'école où le docteur Vital avait fait son noviciat. Les leçons des maîtres avaient fructifié; cantonné dans un petit coin de la science humaine, le plus petit possible , il im-

6(i LE BALCON,

molait l'idée au fait qui n'en est que la forme et l'emblème, c^est-à-dire qu'il niait imperturbablement ce qu'il ne voyait pas, en vertu de ce qu'il voyait mal. Prenant les bornes de son étroit cerveau pour les bornes de la pensée universelle, infinie, il s'arrêtait en chemin et voulait arrêter les autres à son point; il traitait hardiment de folie toute investigation supérieure, toutes ces mystérieuses divinations du génie qui font les grands hommes , et il eût volontiers envoyé aux Petites-Maisons tous les idéalistes passés, présents et futurs, à commencer par son maître Hippocrate. Au lieu de tourner la science à la gloire de Dieu et à la grandeur de la race humaine, il la tournait à la négation de l'un et à la dégradation de l'autre. L'homme était à ses yeux le dernier anneau de la chaîne des corps visibles, non le premier anneau de la chaîne invisible des esprits. Il ne cherchait pas les liens qui attachent l humanité au monde supérieur, afin de rendre ces liens plus étroits et plus forts; mais il cherchait ceux qui la garrottent encore au monde inférieur, afin de les resserrer

davantage. Il faisait de la science dans un esprit chagrin , avec le foie , non avec le cœur. Pessimiste par envie , sa joie la plus vive était de mettre à nu comme Cliam et d'étaler toutes les plaies de la nature humaine ; il se complaisait à rapetisser Thomme , à le calomnier , et quand il Pavait bien traîné sur la claie, il était satisfait et reconnaissait alors en lui son frère , semblable à ces nègres qui ne sauraient adorer leur fétiche qu'après l'avoir noirci dans la boue.

La pensée n'était pour lui qu^une sécrétion de cerveau ; il vous disait cela sérieusement , et il avait fait un gros livre pour démontrer que l'âme n'est que la circulation du sang : c'était là sa thèse de prédilection,

— Toute la question est de s'entendre , disait-il quand il craignait d'avoir compromis sa carrière en allant trop loin. Horace se moque des auteurs dramatiques de son temps , qui , ne pouvant mener leurs pièces à terme , faisaient tomber tout à coup des nues quelque divinité qui se chargeait du dénoiiment : c'est ainsi que tout le moyen âge en a agi avec la médecine.

Quand un ignorant ou un visionnaire était au bout de ses argumentations, il vous jetait au beau milieu de la discussion ce grand mot : Ame ! qui effarouchait les timides et clouait la bouche aux simples. On n'a pas 1 idée à quel point ce mot vide de sens a contribué à obscurcir la science et à en retarder la marche. Il y avait des douleurs de l'âme, des affections de Tame , des besoins de Tâme, tout était âme, et le pauvre corps n'était plus compté que comme le très-humble serviteur de cette souveraine imaginaire. Mais nous avons changé tout cela , et nous savons à quoi nous en tenir aujourd'hui sur toutes ces folles imaginations. J'ai démontré victorieusement, dans mon grand ouvrage sur la circulation , que l'âme n'est autre chose que le sang, qui, par son mouvement de va-et-vient ; porte la vie à toutes les parties du corps. Otez le sajig, la vie cesse. Bien entendu, ajoutait-il en se tournant vers le duc, dont il craignait d'alarmer les scrupules religieux , qu'il ne s'agit ici que de médecine. Quant à la religion , c'est autre chose ; cela regarde les théologiens , et nous

LE BALCOJN. S9

autres médecins nous n'avons rien à voir làdedans. Chacun son métier.

Cette distinction sublime mettait notre Esculape à son aise: protégé par elle, il se plongeait en toute sécurité dans les eaux bourbeuses du matérialisme, et y nageait avec délices : c'était l'élément naturel de cette épaisse intelligence ; elle s'y plaisait et ne comprenait pas qu'on put se trouver mal là où elle se trouvait si bien.

Rien ne pouvait être plus antipathique à la duchesse qu'un pareil homme : c'était son médecin, ce n'était que cela , et si elle avait eu le choix , ce n'est pas certes sur lui qu'il fût tombé. Mais elle l'avait reçu de la main du duc qui était sous son joug, et elle le tolérait par condescendance. Sa présence ne lui en causait pas moins un malaise involontaire et lui gâtait tout à fait son intérieur ; sa bassesse et ses adulations la dégoûtaient, et il avait beau user avec elle de ménagements , par égard pour ce qu'il appelait les préjugés de l'éducation et les illusions du beau sexe , le fond perçait toujours, et ses ménagements étaient si

gauches et si embarrassés, qu'elle Taimait encore

mieux franc et mémo cru qu'hypocrite.

— Monsieur le duc, reprit le docteur , veuillez m'excuscr si je ne fais pas ce soir votre partie d'échecs ; il faut que j'aille répondre à un professeur de Gœttingue qui m'attaque à propos de mon grand ouvrage sur la circulation , une espèce de philosophe manqué qui m'accuse de matérialisme, comme si un médecin pouvait être autre chose, toujours, bien entendu, en définissant les termes. Je vais lui écrire de belle encre. Concevez-vous, monsieur le comte, conlinua-t-il en se tournant vers Campomoro, dont les idées allaient à son esprit et dont la familiarité flattait sa vanité , qu'il y ait encore des idéologues dans ce siècle de lumières? C'est à mourir de rire ; autant vaudrait se déclarer tout d'un temps disciple de Confucius.

Cette dernière pointe était visiblement dirigée contre Chavornay , que le docteur haissaitcomme son ennemi naturel , et parce qu'il le craignait, et parce qu'il voyait en lui un reproche vivant : tous les deux étaient nés dans le peuple ; mais

Chavornay s'en faisait gloire , tandis que Vital en rougissait comme trune infirmité quMl n'aimait pas qu'on lui rappelât , de même qu'un boiteux n'aime pas en rencontrer un autre boiteux. Ravi de son trait d'esprit contre les idéologues , il quitta le salon immédiatement après Tavoirdécoclié, désespérant sans doute d'en trouver un plus acéré; il avait disparu qu'on l'entendait encore rire dans l'escalier.

— Voilà un habile homme! dit le comte, qui avait des vues sur lui et qui regardait comme un coup de haute politique de mettre dans ses intérêts le médecin de la femme qu'on désire.

— C'est dommage , répondit Chavornay , qu'il prenne l'effet pour la cause comme le chien prend la pierre pour le bras qui l'a lancée.

— Toutes les fois , ajouta la duchesse , qu'il se met à disséquer notre pauvre nature humaine, il me rappelle ce musicien de l'autre jour qui avait brisé sa guitare sur le pavé dans un accès de folie , et qui niait la musique parce qu'il n'avait plus dans la main que des morceaux de bois.

— Allons, ma chère, interrompit le due, vous êtes prévenue contre mon pauvre docteur , et quand vous vous y mettez vous êtes impitoyable. Le comte a raison et il n'y a ici que lui de juste : Vital est un habile médecin, très-convenable et fort à la mode ; j'ai confiance en lui et vous m'obligerez, Hélène, de lui témoigner un peu de bienveillance. Mon cher comte, le cœur vous dit-il d'une partie d'échecs?

Campomoro s'en fût bien dispensé , car en se mettant au jeu il laissait en tête à tête la duchesse avec Chavornay , et cette idée lui était insupportable ; cependant il accepta la proposition , de peur de laisser pénétrer, en la déclinant, le motif de son refus; mais il n'eut pendant toute la partie, qu'un œil sur l'échiquier.

La duchesse s'assit entre les joueurs pour suivre les coups , Chavornay avait passé sur le balcon. Accoudé sur la balustrade de fer, et accablé du sentiment de sa défaite , il regardait tristement couler le fleuve qui venait d'en être le théâtre ; il avait toujours devant les yeux l'incomparable beauté du comte, assis à la poupe

de la galère comme un triomphateur sur son char; il avait Toreille encore tout ébranlée et Pâme toute frémissante de cessons mâles et puissants ; il voyait briller aux cils de la duchesse cette larme divine et terrible qui avait soulevé en lui une si furieuse tempête. Faisant sur luimême de tristes retours, il tombait dans le découragement et concluait au désespoir ; sa rêverie devenait de plus en plus sombre et il descendait avec effroi dans son cœur troublé par de naissants orages.

11 se croyait seul sur le balcon , il ne Tétait plus. La duchesse l'avait rejoint sans qu'il l'eût aperçue , et, reprenant la conversation au point 011 elle l'avait laissée en montant l'escalier :

— Vous me croyez donc bien heureuse ? lui dit-elle de cette voix qui faisait vibrer toutes les fibres de son cœur.

— Comment ne le seriez-vous pas? à moins que vous ne soyez ingrate envers la destinée.

— C'est vrai , dit-elle en étouffant un soupir ; je suis bien ingrate. Et vous , étes-vous heureux?

— Oh 1 moi c'est autre chose ; il y a long-

temps que j^y ai renoncé : on naît lieureiix ou malheureux comme on naît laid ou beau , et moi je suis né sous une mauvaise constellation ; il y a longtemps que j'ai pris mon mal en patience; ne pouvant le guérir je m'applique à le supporter.

— Est-il des maux incurables? et, s'il y en a , quels sont-ils?

— Bienheureuse ignorance î Dieu vous la conserve , madame ! craignez de le tenter en voulant en sortir. Vous savez l'histoire de l'idole voilée des Égyptiens ; ceux qui voulaient la voir la voyaient, mais ils mouraient à sa vue.

— La défaite est poétique, mais elle ne me satisfait point; toute tristesse a sa cause. Au reste, je ne veux pas forcer vos confidences, ni porter une main indiscrète sur vos blessures. On vous aime ici comme vous êtes.

— Je sais que vous êtes la plus tolérante des femmes comme vous en êtes la plus belle , et il n'y a pas de blessures que votre main n'adoucît. Mais je vous dis que vous ne ferez rien de moi ;

Li: BALCON. Go

j'ai une iialnre in^ralo et rebelle , vous ne sauriez la clianfyer.

— Plus lentreprise est difficile, plus elle me sourit; j'aime les obstacles, et vous savez bien que l'impossible est le dieu des femmes.

— Et croyez-vous qu'il ne soit pas celui des liommes? Mais, je vous le répèle, madame, je suis un espèce de sauvage que vous ne réussirez jamais à civiliser ; jjardez vos leçons pour de plus dignes.

— Ce ne sont pas des leçons que je prétends vojis donner; ce sont des soins si vous êtes malade , et des consolations si vous êtes triste.

— Ah! madame, je recevrais à «enoux vos consolations et vos soins; mais il y a des maux que vous ne sauriez guérir , car vous ne sauriez les comprendre. J'ai n)al pris la vie, voilà tout. Hélas! ce n'est pas ma faute. Né dans un monde, l'éducation, le hasard m'ont jeté dans un autre. Je regrette celui que j'ai quitté, sans pouvoir ni vouloir y rentrer ; et , quant à laiitre , je sens qu'il serait fait pour moi, et pourtant je ne suis pas m'y faire. Ainsi, je ne suis

plus du premier , et je ne serai jamais du second . Je tiens de ma mère des instincts grandioses , et je forme des vœux supérieurs à mon état; romanesque, immodéré, j'ai soif d'aventures, et j'ai des aspirations effrayantes. La misérable vie que je traîne me paraît une dérision , et j'en rougis comme d'un opprobre ; j'ai besoin d'air, de mouvement, d'action; j'étais fait pour le combat, pour la victoire , peut-être; j'appelle la guerre , la tribune , les émotions fortes , les hasards, les dangers , et je sens que je me fusse déployé à mon aise dans une grande existence , comme l'aigle qui veut l'espace pour étendre ses ailes. Ce n'est pas avec le monde seulement que je suis aux prises , la lutte avec moimême est plus terrible encore ; tantôt dans mes rêves de vertu stoïque et de renoncement, je poursuis un idéal qui fuit devant moi sous la forme d'un ange , et qui se change , au moment où je crois l'atteindre , en un démon railleur et sceptique dont le sarcasme me glace et me rejette en arrière; tantôt, las de m'acharner aux pas d'un fantôme , je me replie , je me roule sur

LE BALCOiN. 67

moi-même, je m'abîme dans mon néant, je m'impose à vingt -cinq ans l'insensibilité du vieillard; mais là encore je suis vaincu : ce calme factice ne saurait durer; ces décevants fantômes que j'ai cessé de poursuivre , ils me poursuivent à leur tour ; ils viennent me troubler dans mes derniers asiles; ils reprennent pour me séduire leurs couronnes de fleurs et leurs voix mélodieuses. Emporté de nouveau sur leurs traces , je reprends mon vol vers les cieux, pour retomber bientôt dans les abîmes. Telle est ma vie : un orage sans trêve , un mécompte éternel. Et quand j'en vois tant d'autres s'accommoder de ce qui est, et prendre l'existence par ses bons côtés , je me demande pourquoi je ne sais pas , comme eux , pactiser avec elle et accepter ce que je ne puis refuser. Je descends alors au fond de moi-même , et , me consultant avec effroi, il me semble que je ne^ suis pas en harmonie avec le reste de la création , que je ne suis pas même un homme , mais une espèce d'être avorté, isolé au milieu de la famille humaine, immobile au sein du

(;h ll bai con.

niouvenieiit iinivorsel, lr;ij)[)é (i'Iinpuissnnce o\ (le soliludo; nioji orjjueil se révolte contre une infériorilé si [)eu niéfilée, si iiumiliante ; je prends en pilié mes rêves et moi-même , et alors, madame, je souffre horriblement: voilà ce (jue j'ai , puisque vous voulez le Svivoir. Connaissez-vous ix'nucoup (le remèiles à un pareil mal?

Ces derniers mo!s furent prononcés avec un sentiment (rnmerlumo et dMronie , qui n'était pas d'accord avec io ton jjénéral de cette confession mélancolique , faite (ruiie voix [jrave et sérieuse. La duchesse lova sur Chavornay un o^il étoiuié , comme pour ciierchor dans les siens la cause de celte disboiinnee (]ui Tavait choquée, cl où eiie pouviiit voir j)our elle-même un reproche ou un <lc(i. Fréoccu[)ée de celle idée et jalouse de comprendre , elle prulo!i.",ea lon^îtemps , sans son^jer à répondre, son iv;>ard inierro^jateui*.

— Mais pourquoi vous dire tout cela? reprit (-havornay d un ton brusipie ; à quoi bon vous occuper tant de moi? Et quel intérêt ces chos. ^; peuvenl-elles avoir pour vous? Qu'y a-

LE B.VI.COiX. ()0

t-il (le commun entre vony, jeune, aimée, heureuse, et moi, enfant perdu de la société? Je vous parle un langage que vous n'entendez j)as. Un profond soupir écha})[)é à la duchesse, et ce lut sa seule réponse, sembla dire à Chavornay, que si, en effet, ces choses avaient pu lui (Mre étran[i[ères, elles commençaient, hélas! à ne plus rêtie,et qu'elle éîait entrée, elle aussi , dans Tère du doute et des mécomptes. Toutefois, elle ne s'expliqua pas; sa peiisée demeura voilée, et Ton put prendre ce soupir pour TéjTiotion d'une sympathie affectueuse et d'une pitié sentie; mais une prcoccu{)ahon !oute personnelle, un retour inquiet sui' elle-même lavait seul provoqué; le regret du passé, un vajjue effroi de l'avenir , l'avaient tout d'un coup saisie ; il lui avait semblé entendre son histoire dans celle de Chavornay, et elle avait frémi des clartés prophétiques qu^il venait de jeter, sans le vouloir, sans doute, et par un hasard providentiel, dans son propre cœur. Muette et tremblante devant les sinistres perspectives qu'il ouvrait à ses yeux, elle avait été prise, maljjréelle,

d'un subit accès d'égoïsme. Pour la première fois , elle avait écouté d'une oreille inattentive et distraite la plainte d'un être souffrant , et déversé sur elle seule tous les trésors de sa sollicitude. Cette crise était nouvelle dans sa vie ; témoin vigilant de ces combats intimes , Chavornay ne s'y méprit pas , et tira de là je ne sais quels augures qui exaltaient ses espérances.

Mais il se tut; il ne fit pas de questions, et garda pour lui ses remarques. Peut-être en avait-il déjà trop deviné pour ne pas se taire. Sa clairvoyance même et sa pénétration le condamnaient au silence. Hélène, de son côté, n'était pas disposée à le rompre , et il régna longtemps. La lune brillait toujours aussi claire, aussi sereine, mais les quais étaient déserts ; nul bruit du dehors ne troublait les échos silencieux du palais Lanfranchi. De loin en loin seulement, la botte d'un passant attardé faisait retentir les dalles sonores du Lung'Arno; le chant de quelque pécheur, dont la barque invisible rasait la berge du fleuve , semblait sortir du sein des eaux. Mais la barque et le chant s'allaient perdre sous l'arche

des ponts ; le passant tournait la rue voisine, et Ion n'entendait plus rien que le frôlement à peine sensible de la robe d'Hélène, froissée par la brise contre la balustrade du balcon.

— Mais , ma chère , vous êtes incorrigible , dit tout à coup derrière elle la voix grondeuse de son mari ; il ne vous suffit pas d'avoir été chercher un rhume sur TArno , vous voilà encore là exposée nu-tête à Pair de la nuit ; vous voulez donc absolument vous rendre malade ; grondez-la , messieurs , et faites-lui entendre raison , car pour moi j'y renonce.

— Décidément , Fritz , répondit Hélène avec un sourire forcé , vous avez manqué votre vocation; vous étiez né garde-malade.

Elle quitta le balcon sans rien ajouter et s'alla jeter sur un sofa avec un geste qui n'était pas sans impatience ; un œil pénétrant eût pu voir passer à travers ce sourire forcé une ombre de tristesse. Emportée dans les hautes régions de la rêverie et de l'idéal , son âme était retombée de bien haut et la chute l'avait froissée : ce brus-

72 Li: liALCOiN.

(jiic leloiir (les inéditalions où cllectail plongée aux trivialités où la voix de son mari Tavait tout d'un coup ramenée , avait blessé ses instincis poétiques comme une noie fausse et discordante, jeléc au jnilieu dune symphonie de Beethoven, olienserait 1 oreille vA l'irriterait. Adieu les beaux songes et les rêves d'or î raccord avait été violemment rompu el range de Tharmonie avait repris eon vol vers les cieux.

Les yeux fixés sur la duchesse avec un mélange de pitié mélancolique et d'admiration exaltée, Chavornay avait pénétré le petit orage qui venait de s'élever dans cette âme poétique et rêveuse , et il avait démêlé le déj)it caché dans sa brusque repartie ; tandis que les deux autres en riaient, il y vit. lui, l'expression d'un regret profond el comme l'explication du soupir qu'il avait surpris sur le balcon. Non , pensait-il , elle n'est pas heureuse; Iheure du grand mécompte a sonné pour elle, ses illusions tombent feuille à feuille ; elle n'aime plus son mari ; et celte découverte , au lieu de l'attrister, lui inspirait une joie égoïste , comme s'il se fût agi de

LE liALCUlN. 75

perdre un ennemi et d'élevei* sur les ruines de sa fortune un bonlieur longtemps désiré.

Mais la présence de Campomoro cteijjnit cet éclair et rappela Cbavornay aux émotions de la galère; il lut blessé du premier r<^gard que le Corse jeta sur lui en tpiiltant le jeu ; il y avait ' dans ce regard de la colère et presque de la menace; il y répondit par une froideur glaçante et hautaine.

— A vous parler franchement , mon cher comte, dit le duc, (jui ne voyait ni ne devinait rien, ma victoire me fait peu d'honneur, vous avez fait des bévues d'écolier, vous n étiez pas du tout au jeu.

— C/est vrai , j ai joué sans application , j'étais distrait.

Et regardant tour à tour avec inquiétude Hélène et Chavornay , il semblait chercher dans leurs regards et leur maintien le résultat de ce long tête-à-tête, cause évidente de ses distractions. Du reste , il n'en continua pas moins à se comporter comme un homme qui a eu un succès et qui compte bien en tirer parti.

La nuit était avancée ; il fallait songer à la retraite ; alors une lutte sourde et muette s'engagea entre les deux rivaux : c'était à celui qui resterait le dernier ; aucun des deux ne voulait céder la place à l'autre , et ils seraient demeurés là toute la nuit, si la duchesse , prétextant la fatigue , ne se fût retirée la première dans son appartement.

lIîiE MÉPRISE.

Le duc Frédéric d'Arberg appartenait à l'une des maisons les plus riches et les mieux apparentées de toute l'Allemagne ; il avait même, par sa mère, des droits éventuels sur je ne sais quelle principauté microscopique de la confédération germanique. Il était l'unique rejeton de sa famille; resté orphelin presqu'au berceau, il

avait recueilli à sa iiinjorilé tout cet immense héritage. La l'orliine n'avait pas borné là ses faveurs: le jeune t'ucjoignaità tous ses avantages sociaux les avantages personnels; il était beau , bien fait , élégant : c'était, en un mot, ce que nos aïeules a})pelaient, dans leur idiome chevaleresque et niignard , un cavalier accompli. Qu'on juge si les séductions naissaient sous ses [kis!

Mais Frédéric était peu susceptible d'cnlrainement : c'était un esprit froid , méthodique , positif, calculant bien, et pas du tout un homme à faire des folies. Quoique maître de sa forlune de si bonne heure , il n'en avait point fait abus ; toutes ses dépenses étaient réglées , et Tordre de sa maison eût fait l'admiration d'un genlillionnne de campagne. D'ailleurs , sa vie de garçon avait été si courte que le temps lui aurait manqué pour faire beaucoup de folies , s'il en avait eu le goût : un prompt mariage avait fixé sa destinée.

On comprend que l'alliance d'un si noble héritier dût être recherchée par rarisloeratie allemande, et que les mères de famille lui dres-

IJNK MÉPKlSi:. 77

sassent bien des embûches; mais il était sur ses {Tardes, et ne donna dans aucun des pièges qui lui furent tendus. Il tomba dans ceux du hasard. II voyageait en Bohème; une imit qu'il courait la poste au clair de lune, et que, harmonieusement bercé par le cor des postillons, il s'abandonnait aux vagues rêveries d'un demi-sommeil , le cor se tut tout à coup et la chaise s'arrêta. H se trouvait dans un bois assez fourré que la lune perçait à peine de ses rayons blêmes , et le premier objet qui frappa ses yeux, en mettant la tête à la portière, fut une femme en blanc au milieu de la roule. Le duc n'était pas poêle: mais, flotlant encore entre le sommeil et la veille, il eut un moment de trouble et d'illusion. Il se demanda s'il était dans le monde des réalités ou dans le royaume des songes, et peu s'en fallut qu'il ne s'écriât en tendant les bras vers l'apparition mystérieuse : « Es-tu la sylphide de 1 air ou la fée de la forci? » Ce fut là le seul accès d'imagination qu'il eut dans toute sa vie.

L'inconnue n'était ni fée ni sylphide, mais une simple mortelle en voyage, ainsi que lui, et

qu'un accident arrivé à sa voiture avait forcée de mettre pied à terre. Le duc offrit ses services; les préliminaires furent bientôt franchis, on devint communicatif, et les imaginations s'enflammèrent. Telles sont les rencontres de voyage; après cinq minutes on est amis, intimes à la sixième, et, en se quittant à la septième pour ne jamais se revoir, on échange des protestations de dévouement sans bornes et d'éternel attachement. Une heure après on a tout oublié, quoiqu'au moment on fût sincère. Voilà pourquoi les voyages blasent ; ils font du cœur une grande route où tout le monde passe et où personne ne s'arrête.

Tel ne fut pas cependant le cas du duc : cette rencontre décida de sa vie. Tout, dans son inconnue, annonçait la grande dame; or, c'était là, aux yeux de Frédéric, le premier mérite d'une femme et sa suprême vertu; et puis elle était jeune , belle; elle avait la voix douce , la taille élancée; le lieu, la lune, l'imprévu, la jeunesse, firent le reste; et quand Hélène, c'est je nom dont il l'entendit appeler par un homme

en cheveux blancs, qui était son père, le quitta pour remonter en voiture , il lui sembla qu'on lui arrachait quelque chose , et il se jeta dans la sienne triste, inquiet, malheureux. Il avait vingt-deux ans !

Son premier soin, en arrivant à Prague , fut d'aller aux informations. S'il eût appris que son inconnue était une simple campagnarde sans naissance et sans fortune, la vanité, sans doute, l'eût bientôt guéri de son naissant amour ; mais la vanité elle-même conspirait contre lui; sa mystérieuse Hélène était tout ce qu'elle lui avait semblé. Elle était fille d'un gentilhomme français du Bocage, intraitable Vendéen, qui , après avoir guerroyé derrière ses genêts jusqu'au dernier moment, avait émigré en Allemagne. Il avait erré quelque temps de ville en ville, comme ses compagnons d'exil , et il avait fini par se fixer dans un château de Bohême, dont il avait acquis la riche seigneurie, en épousant la châtelaine; là, tandis que les trônes et les aristocraties croulaient autour de lui j il s'était livré tout à son aise aux habitudes

plus patriareales encore que féodales de sa vie

du BocafTe.

Les niansuéludes du Consulat i^ivaient peu touché, les avances de I Empire moins encore. A peine la Restauration avait-elle pu le décider à repasser la irontière ; encore ne la repassa- l-il d'abord qu'en simple observateur : c'était un voyage de reconnaissance ; il en revint indigné; on lui avait gûté son pays, i! n'en voulait plus; dans sa colère, il eût plus facilement pardonné au Buonaparte son usurpation , qu à Louis XVlli sa Charte constitutionnelle. D'ailleurs, il ne possédait plus rien en France; tous ses biens patrimoniaux avaient passé en des mains roturières; il était, comme on disait alors, étran» ger sous le toit de ses ancêtres. Il aima mieux, son manoir de Bohême, et y resta. Sa femme, d'ailleurs, avait peu d inclination pour la France; c'était une vraie Allemande, qui chérissait son pays par-dessus tout, et pour qui Texpatriation eût été une mort anticipée. Son mari l'aimait; et, indépendamment de ses propres antipatiiies, il ne lui eût pas lait celte douleur.

Un seul enfant était né de cette union étrangère , et cet enfant était Hélène. Elle avait alors dix-huit ans. Riche et noble héritière , elle réunissait donc en elle tous les avantages sociaux qui pouvaient la faire rechercher par un homme comme le duc d'Arberg. Aucune convenance n'était blessée; or, c'était pour lui le point capital; et, quand il se fut bien assuré de la solidité de ses bases, il se laissa enflammer sans résistance et pensa sérieusement au mariage. Quel bon tour à jouer à toutes ces mères de famille complaisantes qui pavaient de leurs filles les chemins où il passait 1 H songeait au moyen de se présenter convenablement au château qu habitaient Hélène et son père, lorsqu'une seconde rencontre lui aplanit les voies; huit jours après la première , il la revit dans un bal à Prague; ils se retrouvèrent en vis-à-vis dans une contredanse, et la jeune fille avait beaucoup rougi.

— Quel heureux hasard! lui dit-il, et que veut de nous le destin ?

Le destin avait pu se mêler du rapproch

ment, mais cette fois le hasard n'y était pour rien. La scène du bois n'avait pas fait moins d'impression sur Hélène que sur Frédéric; elle avait dû même en faire davantage sur une jeune fille à Tesprit de laquelle la vie solitaire et la lecture avaient donné un tour romanesque. La beauté de l'inconnu et son air grand seigneur l'avaient troublée ; elle était rentrée au château distraite et pensive , et son imagination s'était exaltée dans la dangereuse oisiveté de sa retraite : c'était le début d'un roman, elle voulait poursuivre le roman jusqu'au bout. C'est dans cette intention non avouée , qu'elle avait entraîné son pèreaubal, quoique d'ordinaire peu mondaine; mais elle avait espéré, celte fois, y rencontrer son élégant inconnu. Ses vœux exaucés, elle avait rougi à sa vue, comme s'il avait pu lire au fond de son cœur le secret de sa présence.

Plus recherchée que de coutume et non sans cause, sa toilette attestait des soins minutieux et le désir de plaire. Quoique moins belle et moins développée , l'Hélène de Prague était déjà rH<élène de Pise. La vanité du duc fut flattée

UNE MÉPKISK. 85

dVntendre proclamer reine du bal la femme qu'il regardait déjà comme sa fiancée. On dansa ensemble, on causa beaucoup, on se plut, si on ne se le dit pas, on ne se le cacha guère; bref, la cour fut offerte, acceptée , et le monde ne tarda pas à apprendre un mariage d'inclination , là où il s'attendait à un nîariage de convenance.

Les jeunes époux partirent pour Paris aussitôt après leur mariage ; resté veuf depuis quelques années, le père d'Hélène les accompagna. Malgré ses répugnances politiques , le cœur du vieux Vendéen n'avait pas rompu à toujours avec la France, et la voix du pays y criait souvent bien haut. Sous un prétexte ou sous un autre , il avait plusieurs fois repassé le Rhin, et maintenant que sa femme était morte et sa fille mariée, on pouvait supposer qu'il finirait par se dégoûter de sa vieille gentilhommière bohème, qu'il pardonnerait enfin aux Bourbons , à la France , et qu'il viendrait pacifiquement terminer ses jours sur les bancs du Luxembourg.

La vie parisienne ne saurait plaire à déjeunes

84 UXK MÉPRlSi:.

mariés; c'est trop de dissipalion et un entraînement trop lyrannique. Là me s'y disperse et s'y morcelle; on n'a pas le temps do s'y aimer. Hélène et Frédéric remirent donc à d'autres temps le séjour de Paris; et s'envolèrent vers l'Italie.

Leur père n'avait pas voulu être du voyage ; il était resté en France chez de vieux amis de Témigration, qui avaient fini par le désarmer, et, quelque temps après le départ de ses enfants, il était mort pair de France.

Les époux livrés à eux-mêmes avaient essayé d'abord de Florence; mais Florence n'est plus une ville italienne, c'est une colonie anglaise au milieu de l'Italie , et qui , pis est , une petite ville la plus bavarde , la plus fâcheuse qu'il y ait peut-être en Europe; ils en furent bientôt chassés et se réfugièrent, comme le poète dont ils occupaient le palais, dans la solitude de Pise dont le climat, d'ailleurs, convenait à la santé d'Hélène. Le couple étranger avait fait sensation surtout la duchesse; l'éclat de cette planète voyageuse avait éclipsé , dès son apparition , les étoiles les plus brillantes du ciel pisan , mais ils ne voyaient per-

sonne et vivaient retirés dans leur intérieur ; la petite ville se demandait la cause d'une retraite si obstinée et d'une répu«jnance si marquée pour la vie mondaine. C'était, disait-on , prolonger beaucoup le tête h tète. Le mari était-il jaloux ? ou si c'était la femme? Du reste, ils menaient grand train, et le grand-duc de Toscane, auquel ils avaient été recommandés d'Allemagne, leur envoyait souvent de Florence du gibier de sa iaisanderie.

Le secret de leur retraite était celui de leur amour, ils étaient venus pour s'aimer, comme les premiers chrétiens allaient au désert pour servir le nouveau Dieu. Pleins de l'égoïsme passionné des premiers transports, ils mettaient au ban de leur amour tout ce qui n'était pas lui. Six mois , ils avaient persévéré dans ce tête à tète exclusif, absolu ; funeste imprudence qui met trop tôt l'amour aux prises avec l'imperfection humaine , et qui hâte le jour effroyable où le bandeau tombe et où l'idéal et l'illusion viennent expirer au pied de la réalité ! Le soleil de ce jour néfaste s'était levé pour Hélène, et, quoi-

m UiNK MÉPRISE,

qu'il ne fît encore que poindre, il jetait déjà sur son avenir d'alarmantes clartés. Elle se comparait dans son effroi au voyageur égaré que le sommeil surprend au milieu du désert; tant qu^il dort, de gracieux fantômes viennent caresser sa paupière ; bercé par les songes , il rcve de la patrie où son âme aspire , et de la famille qui l'attend autour de son foyer veuf; son œil fermé voitdes lacs , des bois , des fontaines : au réveil , il a devant lui l'aridité des sables et la mort au bout. C'est ainsi qu'elle-même s'était réveillée. Pise avait vu se dissiper les songes dorés du cbateau de Bobême et la plaine aride se déroulait devant elle, triste, monotone, solitaire.

Hélène avait hérité de sa mère une âme poétique, que la vie retirée n'avait fait qu'exalterencore en la tournant à la rêverie et à Tenthousiasme. Son éducation avait été très-distinguée, recherchée même , mais libre et trop indépendante; elle avait flatté ses penchants au lieu de les discipliner , et acclimaté son ame dans les hautes régions delà poésie et de l'idéal , au point qu'elle ne pouvait plus vivre ailleurs. Elevée

presque seule dans le château paternel , elle avait ti'op peu vu le monde j)our être initiée par lui au sens des réalités ; ses rares et courtes apparitions dans les salons de Prague ne faisaient qu'enflammer son imagination ; elle prenait au sérieux tous ces masques ; ce pompeux néant Téblouissait : c'était, pour son esprit fasciné, comme la réalisation des fantaisies orientales; elle se croyait là , innocente jeune fille, au seuil d'un temple mystérieux dont les portes, encore closes à son âge, devaient un jour s'ouvrir pour elle ; et rêvant je ne sais quelles vagues délices , quelles félicités inconnues , elle jugeait des merveilles du sanctuaire par la magnificence du vestibule. Et quand, sortie émue et rêveuse de ces palais de fées , elle retournait aux fleurs de ses prairies et aux oiseaux privés de ses volières , elle peuplait sa solitude d'êtres purs et charmants comme elle , elle passait ses journées dans le commerce des invisibles.

Son père l'aimait trop pour la contrister par les froids conseils du vieil âge et les leçons tou-

SS UNE MÉPKISE.

jours dures de l'expérience. Elle ne sera que trop tôt initiée , disait-il ; laissez-lui ses rêves et ses illusions; et puis un père n'est pas un confident; s'il entrevoit quelque chose, il ignore plus qu'il ne devine ; le mystère virginal des premiers troubles est impénétrable à ses yeux; à peine est-il visible à la visjilante sollicitude d'une mère. Or, Hélène avait perdu la sienne au moment même où elle allait devenir son amie et le dépositaire de ses pudiques langueurs.

Quand vint la saison d'aimer, quand les Heurs les plus chères dépérissaient faute de soins et que ses oiseaux les plus familiers redevenaient sauvages, parce qu'ils étaient oubliés; quand elle s'oubliait elle-même des matinées entières à voir couler l'eau des prairies, et de longues soirées à écouter le rossignol des bois , alors que devintelle? Errant seule au milieu d'une nature vide, elle n'avait plus assez de fantômes pour animer le désert. La vue de sa beauté la troublait, sa voix la faisait soupirer ; et dans quel sein répandre ces soupirs furtifs? à qui coniier le secret

IJINE MÉPRISE. 89

de ces incompréhensibles émotions? Toute palpitante de sanglots involontaires, brisée par les élans d'une tendresse vague , immense , sans objet, elle embrassait la nature entière , comme dit Schiller, son poëtc de prédilection , et la nature, hélas! répondait par un froid silence à ses étreintes passionnées.

C'est alors que le duc d'Arberg lui était apparu dans cette nuit romanesque qui avait décidé de leur avenir à tous deux. Depuis la mort de sa mère , Hélène allait rarement dans le monde ; peu de jeunes gens venaient au château ; le duc lui fit une vive impression ; il était beau, il lui parut le plus beau des hommes; sa distinction, son élégance , la subjuguèrent; le type intérieur de la jeunesse solitaire était réalisé. Pour achever l'ouvrage du hasard, elle attacha une idée superstitieuse à leur fortuite rencontre, et l'on sait le reste.

Qui eut dit qu'un hymen si .volontaire , célébré sous de si doux auspices , portât en lui la source de tant de larmes! Le soleil paraît, on lève l'ancre , on part en chaulant et Ton ne voit

pas que le nuage enflammé du matin est gros

des orages de la journée.

Séduite par ignorance, entraînée parla nou-, veauté même des impressions , Hélène avait commis la grande méprise ; elle avait cru aimer Frédéric, et ce sont ses propres rêves qu'elle aimait en lui. Cette idole créée par elle , ellemême Eavait façonnée et parée , en répandant sur elle tous les trésors de sa poétique intelligence, de son urne ardente et crédule , et c'est ainsi transfigurée, et à travers cette auréole d'emprunt qu'elle l'avait adorée , comme les idolâtres adorent Toeuvre de leurs mains. Et comment ses yeux se seraient-ils dessillés, quand le monde, prosterné lui-même aux pieds de son idole, sanctionnait son erreur et ses illusions? Comment l'enfant naïve et inexpérimentée se fût-elle préservée , quand , nous-mêmes , vétérans des passions, nous, à peine cicatrisés des blessures du combat, nous allons tomber encore tous les jours , et après tant d'épreuves , dans / les pièges de ce mirage imposteur?

Les premiers temps tout alla bien : la verve

UiNE MEPRISE. 94

durait et le prestige avec elle. Le changement , le voyage, ici encore la nouveauté , ce grand élément d'espérance et de déception, tout cela prolongea 1 illusion printaunière ; mais après Télé vint l'automne ; la première feuille tomba, puis la seconde, et le vent glacé du nord agitait déjà la dernière au bout de son frêle rameau. Le long et imprudent tèle-à-téte du palais Lanfranchi avait décidé la crise ; Tépreuve était trop forte ; peu dliommes, et de supérieurs au duc, y eussent résisté, il y avait succombé; Hélène comprit qu'elle s'était trompée. Parce que Frédéric était élégant, amoureux, jeune, elle l'avait cru poétique comme elle , comme elle enthousiaste et passionné; lui prêtant une grande âme, parce qu'il était grand seigneur; de Tintelligence, parce qu'il était beau, elle s'était plu à réunir en lui toutes les harmonies : mais ces harmonies n'existaient qu'en elle , tous ces masques brillants étaient menteurs; iiscachaient le vide.

Le duc avait en lui tous les contraires de sa femme; habitudes, goût, nature, tout en eux

était opposé. Elle abordait, elle, toutes choses par leur côté grand et poétique ; lui , par le côté prosaïque et vulgaire, et il ne voyait dans la plus belle soirée d'Italie que le serein et le rhume.

Elle aimait le juste et le beau, indépendamment de tout, par cela seulement que c'était le juste et le beau , et son ame se révoltait d'inslinct contre tout ce qui n'était pas eux; le duc, au contraire , immolait en tout l'absolu au relatif et le droit au fait; une laideur acceptée était pour lui la beauté , et l'injustice était justice à ses yeux, pourvu qu'elle fût consacrée. Esclave de la mode et du préjugé , il voyait dans l'ordre établi Tordre éternel ; ce qui existait était bien parce que cela existait, et toute infraction aux lois conventionnelles de la société lui semblait une hérésie condamnable. Toujours et exclusivement préoccupé de la convenance sociale, il la prenait pour règle en tout , et il y conformait sa conduite et ses idées. Quand il avait dit : « Cela est convenable, » il ne lui restait plus rien à dire : c'était son éloge le plus hyperbolique et le plus raftiné.

UNK MKPRISi:. 93

Apôtre des idées reçues , et discipliné jusqu'à la routine, il pratiquait, en fait d'opinion, To* héissanee passive au plus haut degré , et suivait Tornière , sans dévier d'une ligne , avec un aplomb d'esprit imperturbable. L'horizon pour lui c'étaient les clôtures de la route ; s'il ne voyait ni au travers ni au-delà , ce n'est pas qu'il fermât les yeux ; il avait beau les ouvrir, il ne voyait pas , il n" avait la vue ni assez perçante ni assez longue. Son esprit, sans portée , n'atteignait à rien ; le monde supérieur de la pensée était un livre clos pour lui.

Si pauvrement dote du côté des facultés intellectuelles , il n'était guère plus riche sous le rapport des sentiments. Il n'en avait pas précisément de mauvais, il en avait même d'excellents, mais en germe , et aucun assez énergiquement développé pour imprimer à sa physionomie un caractère tranché; en la voyant si effacée, si terne , on se surprenait presque à regretter qu'en héritant du nom de ses ancêtres, le jeune patricien n'eût pas hérité de leurs instincts vio-

lents, superbes, mais forts; c'eût été du moins une individualité, et il n'en avait point. Et puis ces instincts de race ont pu avoir de la grandeur; ils n'excluent nécessairement ni les passions généreuses, ni les vertus magnanimes ; quelquefois même ils les supposent et ils s'allièrent souvent avec elles. Mais le duc avait répudié toute cette partie de son héritage , ou plutôt elle ne lui avait pas été léguée; ses aïeux l'avaient emportée avec eux dans la tombe. Ce n'est pas qu'il ne fût plein de sa naissance et qu'il ne partageât tousles préjugés de sa caste, mais c'était de la vanité, ce n'était plus de l'orgueil ; et ces prétentions féodales , jadis hautaines, aujourd'hui timides , presque honteuses, étaient descendues chez lui à des proportions si mesquines, à des subtilités si puériles, qu'elles avaient perdu le privilège d'être offensantes. 11 demeurait bien convaincu , dans son for intérieur, que la noblesse confère une supériorité personnelle , mais il n'eût osé le dire ailleurs qu'entre ses pairs; jaloux en secret de ce qu'il appelait son droit , il ne se fût pas mésallié : ce

UNE MÉPRISE. as

n'eût pas été convenable ; mais il pactisait sans impertinence apparente avec tous les rangs de la société. Au demeurant, il était bon, affectueux, et s'il n'avait pas Tâme grande, il l'avait sensible. Peu libéral, mais point avare, il calculait par esprit d'ordre, et son train de maison répondait à sa fortune et à son rang ; il était honorable sinon magnifique. Avec ses qualités et ses défauts , il devait mettre et mettait en effet les vertus civiques au-dessous des vertus domestiques, et il eût dans toutes les classes un excellent père de famille. Tel était au fond ce cavalier accompli , que la société avait si artistement façonné , type pur et complet de cetle aristocratie européenne, qui semble avoir pris à tâche de venger le bourgeois-gentilhomme du temps passé , en nous donnant le spectacle du gentilhomme bourgois.

Voilà ce qu'était Frédéric : on a vu ce qu'était Hélène. Filles de patries étrangères , ces deux âmes servaient des dieux rivaux, aspiraient à des cieux contraires. Où celle-ci cher-

96 uni: ftiÉPP.isi:.

cliait la vie, celle-là aurait liouvé la mort; et la félicité de Tune était pour l'autre une calamité. Jamais les méprises de Tamour n'avaient lié à une commune chaîne deux natures plus dissemblables.

Le premier symptôme du désenchantement d'Hélène avait été de rompre le tête-à-tête et de lever la consigne imprudente qui avait si longtemps scellé sa porte. Depuis que sa paix intérieure était troublée , elle avait senti le besoin de renouer avec le monde et l'avait appelé à son aide : secours tardif , qui ne pouvait plus la sauver, et qui , même invoqué plus tôt, aurait pu tout au plus différer Theure inévitable (les découvertes. La société pisane offre peu de ressources ; la duchesse ouvrit de préférence sa maison aux étrangers , qui lui en offraient davantage : c'est dans ce temps que Campomoro et Chavornay, bientôt après, avaient été introduits chez elle. Tous deux voyageurs , ils n'étaient à Pise qu'en passant; et les innocentes séductions du palais Lanfranchi avaient seules

prolongé leur séjour. Campomoro avait été présenté au maître de la maison , Chavornay à la maîtresse. Il en était résulté que Chavornay était plutôt Tami de la duchesse , Campomoro l'ami du duc. Et quand Tamour était venu , le caractère respectif des deux rivaux n'avait fait que les maintenir Tun et Tautre dans leur position primitive : Tun avait témoigné au mari plus d'amitié , l'autre plus de froideur.

La duchesse avait été frappée de la grande figure du comte , et la beauté de sa voix l'avait charmée; présent il avait du prestige, mais en son absence , elle avait toujours moins pensé à lui qu'à Chavornay , et ses sympathies avaient toujours été pour ce dernier. Son isolement, sa tristesse l'avaient touchée; et sa naissance plébéienne était pour elle un attrait et une originalité. C'était un langage nouveau , des idées, nouvelles et une physionomie qu'on ne pouvait plus oublier : quoique moins belle et moins régulière que celle du comte, elle était distinguée, fière, quelquefois même altière; mais cette âproté allait à sa na- '• 7

ture , et ne lui niesseyait pas. Il lui était apparu , au milieu du monde effacé des salons , comme une individualité fortement prononcée, dont le frottement n'avait pas adouci les aspérités ; sa brusquerie un peu sauvage lui plaisait; on sentait l'homme descendu hier de sa montagne , et qui y remontera demain aussi fier et aussi indépendant qu'il en est descendu. Et puis sa conversation était forte , variée, souvent éloquente ; quand il parlait il ne restait à l'ignorance de Campomoro et à la médiocrité du duc, que le parti du silence, s'ils ne préféraient être écrasés.

Telles avaient été les premières impressions de la duchesse; et Thabitiide d'un commerce journalier n'avait fait que les fortifier. Un jour d'absence était senti ; un plaisir qu'il ne partageait point n'était pas complet; il lui semblait que dans ses chagrins elle ne voudrait jamais d autre confident que lui : c'était là une affection bien tendre et de bien vives sympathies. Uélène ne s'était jamais encore demandé si ce n'était que cela et s'il n'y aurait point au-

UNE iMÉPRlSE. 99

ire chose. Pourtant elle recherchait volontiers le tête-à-tête avec lui ; elle se surprenait bien souvent à faire des comparaisons entre lui et son mari ; et Cbavornay sortait toujours vainqueur de ces épreuves.

lA CITADELLE.

La résignation d'Hélène avait beau être muette et circonspeete , le silence même est un aiguillon ; et plus, d'un côté, la réserve est grande, plus, de Tautre, la vigilance est éveillée. La duchesse avait trahi son secret par le soin même qu'elle avait mis à le cacher. Non , se répétait Chavornay en sortant du palais Lanfranchi , non elle n'aime

LA CllADELLt. 101

plus sou mari , il l'ennuie , et le prestige est à jamais détruit.

Ce problème résolu , un autre restait à résoudre , mais celui-là Cliavornay ne se le posait qu'en tremblant. Le cœur désormais libre, mais enchaînée encore au traité indissoluble , et liée par un serment volontaire , Hélène irait-elle accepter un autre amour et s'engager dans un nouveau lien? A peine relevée du pied d'un autel qui avait, la veille, toutes ses adorations, tout son culte , s'irait-elle a<jenouiller si vite au pied d'un nouvel autel ? etpasse-t-on ainsi, en un instant et sans transition , du temple d'un dieu dans le temple d'un autre? Le sens humain et tous les instincts nobles et délicats ne se révoltent ils pas à la seule idée d'une si brusque apostasie? jN'y avait-il pas de la folie à la rêver et une sorte d'ignominie à la solliciter à son profit en se taisant tout à la fois le prêtre et le dieu?

Toutes ces questions et bien d'autres, Cliavornay se les posait dans le secret de son âme , el il demeurait suspendu entre la crainte et le doute. Tout ébranlé encore des émotions de la

soirée, il voulut sonder sa plaie et se rendre compte de son état ; jusque-là , la fièvre lui avait ôlé le sang-froid ; on ne juge le mal que dans le repos qui suit Taccès. Loin de le rassurer cet examen Tépouvanta : il trouva en étudiant son cœur que le trait avait pénétré jusqu'au fond , et la seule idée de l'arracher lui causait une douleur si vive qu'il n'avait pas le courage d'y porter la main ; il sentait en lui tous les symptômes d'une passion forte , profonde et déjà si impérieuse qu'elle lui ôtait jusqu'à la volonté de la combattre. 11 n'était donc qu'un sophiste; ses raisonnements n'étaient que des désirs, ses résolutions , des espérances. 11 avait cru délibérer dans la plénitude de sa liberté , et déjà sou âme était chargée de fers ; il se croyait fort , intact , bien loin encore d'être entamé , et la brèche était faite et l'ennemi était au cœur de la place ; il fallait s'avouer vaincu.

Jamais encore il ne s'était fait une confession si sincère , si complète ; il eut quelque honte de sa défaite ; ses farouches instincts d'indépendance b'alarmèreut ; il se demanda avec inquiétude s il

était à ce point esclave qu'il ne put déjà plus briser sa chaîne? Et puis était-ce là une chaîne faite pour lui? qu'espérail-il et quel but après tout se proposait sa téméraire imprévoyance ? Était-ce à lui, homme obscur, homme pauvre, à se venir prosterner devant les idoles d'un monde qui n'était pas le sien , et n'imitait-il pas en aimant une duchesse d'Arberg, ces coupables enfants d'Israël qui abandonnaient leurs frères et leur Dieu pour aller sacrifier aux femmes étrangères.

Chavornay ne se faisait point d'illusion sur lui-même et il voyait bien que sa position dans le monde était fausse. Né avec tous les instincts, tous les goûts , tous les besoins d'une grande existence , il se trouvait sans moyens de les satisfaire et condamné par sa pauvreté à une vie chétive et misérable, il en souffrait quelquefois, plus souvent il s'y résignait; mais il ne se dissimulait pas que sa condition bornée le mettait en état d'infériorité dans un monde dont il ne pouvait partager les plaisirs ni les habitudes. L'égalité a beau éli'e proclamée dans les lois, elle n'est

pas encore dans les mœurs, encore moins dans les cœurs , et la supériorité sociale réside , quoi (ju'on en dise, dans la position et bien plus dans les avantages de la naissance et de la richesse que dans le caractère et dans Tintelligence. L'aristocratie naturelle, celle de Tesprit, est bien proclamée mais elle est loin encore d'avoir Lempire , et c'est de celle-là dont était Chavornay. Il appartenait à ces générations transitoires suspendues pour ainsi dire entre Tavenir qui leur est promis et le passé qui les enchaîne encore et les tyrannise ; elles ont le sentiment de leur droit, mais le fait est contre elles ; Taction sociale à laquelle elles aspirent ardemment leur est refusée , à moins qu'elles ne commencent par faire d'abord fortune etparse fabriquer un piédestal. Ainsi , leur vie est une lutte occulte , incessante, presque toujours stérile, et, si plus heureux que ses frères , quelque enfant de ces générations écrasées arrive au but , c'est déjà trop tard , il a consumé dans les privations et dans de sourds et obscurs combats ses plus belles années , et le temps de la jouissance , il l'a passé

dans rattenle. Oh ! si Ton pouvait pénétrer au fond de celte société qui s'agite dans Tombre et qui murmure , que d'âmes froissées on y verrait! que de vies manquées! que de droits méconnus ! que de vœux déçus quoique légitimes î que de nobles intelligences, que de grands cœurs étouffés sous le pied de la médiocrité triomphante et de la bassesse heureuse!

Chavornay avait la conscience de ce grand désordre, il le sentait d'autant plus vivement qu'il en était victime, et il y avait été ramené plus fortement encore depuis qu'il se trouvait en rivalité avec un homme si supérieur à lui par les avantages sociaux, pour une femme si loin de lui par la fortune et par la naissance. Elle m'accueille , pensait-il , mais c'est par condescendance, peut-être , et ces sentiments d'égalité qu'elle professe ne sauraient être sincères ; le préjugé est plus fort qu'eux; c'est le pivot autour duquel roule le monde où ils sont rois, comment ne lui seraient-ils pas dévoués ? Je ne suis pour elle qu'une singularité , mon encens n'est point assez recherché pour sa vanité palri-

ciennej elle préférera toujours à un esclave plébéien, un esclave (jentilhomme, et dédaignera le don volontaire de cette liberté jalouse à laquelle j'attache un si haut prix.

L'expérience du monde n'avait pas encore appris à Chavornay, qu'en fait d'amour, l'inégalité des rangs est moins sensible à mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie sociale, et qu'elle disparaît même tout à fait au sommet de l'échelle. Un gentilhomme fait tourner la tête à une bourgeoise , mais s'il se fait aimer d'une duchesse ce n'est pas à titre de gentilhomme. C'était donc faute d'être assez profondément initié dans les mystères de l'orgueil humain , qu'il s'exagérait les dangers qu'avait pour lui, sous ce rapport, la rivalité du comte.

Mais, indépendamment de ce danger chimérique , ridée qu'il lui faudrait disputer Hélène à un tel homme révoltait sa fierté, car, après tout, le Corse n'était qu'un homme à bonnes fortunes , et l'amour vrai répugne à de pareilles luttes; il veut bien disputer à lui-même l'être aimé ,. mais le disputer à d'autres et surtout à

de semblables rivaux , c'est à quoi il ne saurait consentir. La lutte, d'ailleurs, n'était-elle pas téméraire? était-elle égale? Parviendrait-il jamais à triompher d'un rival si beau, si peu scrupuleux , qui avait la liberté de ses mouvements et qui pouvait se livrer tout à son aise , et avec ses emportements de sauvage , à toutft la fougue de ses désirs et à Timpétuosité de son caractère entreprenant et audacieux? Lui, au contraire , ne pouvait prendre roffensive , et sa position même le condamnait à la réserve : c'est tout au plus s'il pouvait se laisser deviner. L'initiative lui était interdite ; il fallait qu'Hélène vînt à lu^; il ne pouvait aller à elle le premier, car elle était duchesse, et lui, qu'étaitil? L'idée qu'elle se pourrait méprendre sur la nature et sur l'origine de son amour, et n'y voir qu'un calcul intéressé indignait son cœur fier et ombrageux. Ainsi les rôles étaient intervertis par les positions respectives , et Chavornay arrivait à celte conclusion décourageante, que si la duchesse n'était pas une femme d'excep-

tion il ne serait jamais aimé d'elle , et y a-t-il des

femmes d'exception ?

Tandis qu'il se consultait ainsi avec lui-même il marchait les yeux et la tète basse , et ne voyait rien des objets extérieurs. Un bruit sec et sonore le tira brusquement de sa rêverie ; il leva la tête en tressaillant , et s'aperçut qu'il avait ])rodigieusement dérivé ; au lieu d'aller prendre la place des Cavaliers, où il demeurait, il avait descendu tout le Luiig'Arno et se trouvait alors au pied de la Citadelle. Le bruit qui l'avait réveillé se renouvela plusieurs fois : c'étaient les gardes-chiourmes qui faisaient leur ronde nocturne , et ils frappaient les barreaux avec un levier de fer afin de s'assurer que la lime des prisonniers ne les avait pas attaqués. Les échos de la rive opposée répétaient le choc , puis le silence renaissait plus profond et plus calme, pour être troublé de nouveau, à de courts intervalles, par le sourd gémissement des barreaux heurtés violemment. Cette sinistre épreuve contrastait avec la tranquillité de la nuit et jetait Tâme en

de tristes pensées. La ville dormait prolondément, et la lune répandait sur elle ses limpides clartés. La citadelle tachait le ciel de sa masse noire, elle levier inquisiteur des geôliers rendait encore plus lu}jubre la vue des sombres murailles. Mais, la visite finie, tout se tut, et le silence reprit possession de la nuit.

Il fut encore interrompu. Une voix lente et monotone sortit des flancs muets de la citadelle : c'était un prisonnier qui chantait une chanson d'amour pour abréger le temps et tromper les longues insomnies de la captivité. Ce chant plaintif attendrit Chavornay et le fit retomber sur lui-même , car, lui aussi était captif ; une force invincible Tenchaînait sur cette terre étrangère, et Tamour chantait aussi dans son cœur des hymnes de deuil et de désespoir. Mais le caractère de Tamour et son plus beau privilège est de grandir dans la souffrance; on s'attache à la femme aimée par les maux qu'elle cause, autant;, plus peut-être , que par le bonheur qu'on en reçoit; il y a dans les tourments subits pour elle la consolation et quelque chose de l'en-

ivremeiit du martyr; on souffre, ni.iis on veut souffrir ; l'épreuve n'est pas forcée, on Taccepte ; le sacriflce est volontaire , et nul calcul , nulle contrainte n'atténuele prix du dévouement. Ainsi l'honneur est sauvé et l'orgueil s'exalte, bien loin de rougir, car il est dans la loi de liberté , et la liberté élève l'âme et l'ennoblit. Plus Chavornay souffrait pour Hélène , plus Hélène lui était chère ; il l'aimait de toute la force de sa douleur et il aspirait à elle dans les élans d'une tendresse infinie et passionnée. Il lui semblait voir passer, sur les flots de l'Arno, cette femme si belle et déjà trop chère , qui tantôt lui jetait des sourires , tantôt s'armait d'un œil dédaigneux. Appelé tour à tour et repoussé par cette vision chérie, il s'élançait sur sa trace ou s'arrêtait glacé sous son regard , et il pleurait a mère ment. Saint baptême des larmes qui purifie l'amour et l'élève à Dieu par la douleur et parla passion.

Le chant de la citadelle avait cessé; mais Chavornay demeura longtemps appuyé contre le mur du quai. Cette crise violenle avait changé

peu à peu le cours de ses pensées ; il se fit en lui comme une révolution ; il se ressaisit luimême, pour ainsi dire , et reprit d'une main plus calme et plus ferme la balance de ses destinées. L'honneur, le devoir , tous ses principes accoururent à son aide; les préceptes de sa mère lui revinrent à la mémoire , et il se mit à envisager sa position en honnête homme. Avaitil le droit d'aimer cette femme? était-elle libre? pouvait-elle être à lui? était-il bien de le désirer? S'il Taimoit sincèrement et fortement, devait-il se réjouir qu'elle se détachât de son mari? ne devait-il pas plutôt s'en attrister et l'aider à retourner à lui? Ce métier de séducteur lui convenait-il; et, au lieu de voir dans Campomoro un rival, n'y devait-il pas voir un ennemi d'Hélène, dont il fallait la préserver pour elle, et sans préoccupations intéressées ?

Ces scrupules s'emparèrent de lui avec une telle énergie qu'il prit sur place, et à l'instant même, la résolution d'arracher le trait auquel tout à l'heure encore il ne se sentait pas la force (le toucher, de convertir son amour égoïste en

IhJ LA CITADELLE,

une amitié dévouée, et de détourner de la tête chérie d'Hélène les orages qui la menaçaient, en se plaçant entre elle et son ennemi. Mais cette conversion ne pouvait se faire tout d'un coup ; il était trop faible encore pour n'avoir pas tout à craindre; il fallait s'éloigner quelque temps d'elle, s'éprouver dans l'absence et ne la revoir qu'après avoir fait quelques pas dans la voie difficile de la guérison.

Cet effort de volonté fut suivi d'une exécution immédiate; quelques heures après, Chavornay était à Livourne.

Le lendemain, la duchesse était souffrante; soit prédisposition de cette organisation délicate, soit que les sinistres prophéties du duc et du docteur se fussent accomplies , elle s'était trouvée incommodée à la suite de la promenade de TArno, et avait du garder la chambre. Enveloppée dans une robe du malin, de couleur I. 8

claire, et ses longs cheveux blonds négligemment noués derrière la tête , elle était couchée sur une chaise longue, dans une de ces attitudes molles et chastement voluptueuses qui n'appartenaient qu'à elle et qu'elle prenait tout naturellement. Son petit pied , chaussé d'une pantoufle rose, posait sur un tabouret brodé par elle; sa joue était enfoncée dans les coussins, et la main appuyée sur le front. Le duc était auprès d'elle.

— Vous le voyez, ma chère, je suis condamné à avoir toujours raison contre vous. Je vous disais bien que cette promenade sur Teau était une imprudence. Que vous en reste-t-il aujourd'hui?

— Le souvenir d'une soirée divine , et de quelques heures ravissantes.

— Achetées par la fièvre , elles sont trop chères.

— Non , mon ami , elles ne sont pas trop chères ; la fièvre se guérit , et un souvenir agréable ne s'oublie pas.

— Je le veux bien ; mais enfin , il faut être raisonnable. Est-ce que le comte n'aurait pas tout

INTÉRIKIIU. 145

aussi bien chanté au salon? Quelle nécessité y avait-il à cette promenade?

— Si elle n'était pas nécessaire , elle était charmante; et, croyez-moi, Fritz, cela vaut bien une petite migraine.

Le duc n'était point convaincu , et secouait la tête d'un air incrédule et grondeur.

— Ah! reprit-il , en voyant entrer Vital , voilà du renfort qui m'arrive. Docteur, venez donc gronder la duchesse, et grondez-la bien fort, car nous n'en ferons iamais rien sans cela.

Pendant cette conversation, Hélène n'avait ^ pas changé d'attitude ; elle avait répondu à son mari d'une voix languissante et sans le regarder; sa main n'avait pas quitté son front ; elle tendit l'autre au médecin sans se déranger et sans parler.

— Nous en serons quittes, dit-il, après lui avoir tâté le pouls , pour un petit refroidissement. Je craignais pis que cela; quelques soins nous rendront maîtres du mal; mais, ajouta-til en s'établissant dans un fauteuil, permettez-

ik; intérieur.

moi, madame la duchesse, de vous gronder, puisque monsieur le duo m'y autorise, et parlons sérieusement. Vous n'êtes pas raisonnable, et je vous avais bien dit que cette promenade ne vous produirait rien de bon; vous voyez que mes conseils ne sont pas si mauvais et que vous vous repentez de ne pas les suivre. Vous savez que vous avez une santé délicate et qu'elle exige des ménagements; c'est même pour cela que nous avons prolongé le séjour de Pise , dont l'air vous convient et ne peut manquer d'exercer sur vous une influence heureuse ; mais tout le bénéfice du climat est perdu si vous le neutralisez par vos imprévoyances. La fraîcheur du fleuve vous est contraire et bien plus encore les intempéries de la nuit; vous en avez déjà ressenti les mauvais effets. Vous n'êtes plus ce que vous étiez dans les commencements; votre humeur est changée , vous êtes souvent pâle , et vous avez des accès de mélancolie que vous n'aviez point autrefois ; il y a là quelque désordre caché ; toute tristesse est le résultat d'une lésion d'organes ou d'une perturbation dans les flui-

IMÉKIEUU. 117

des ; il nous faut dès aujourd'hui rechercher la cause du mal afin de le combattre dans sa racine, avant qu'il ne s'invétère et que rjiypocondrie ne dégénère en maladie chronique. Est-ce du cœur que vous souffrez ou de la tête?

La duchesse ne répondait à cette longue enquête que par de légers signes de tête et attendait en silence le terme de ce qu'elle appelait sa persécution; mais le docteur allait toujours et poursuivait sa lourde autopsie , sans s'apercevoir que cette fleur tendre et sensilive se crispait sous ses gros doigts.

— Ne vous étonnez pas , conlinua-t-il , de l'insistance de mes questions, cela aurait pu* passer autrefois pour de l'indiscrétion, mais notre rôle est changé et notre mission est maintenant un véritable sacerdoce; le médecin a remplacé le confesseur; plus heureux seulement et surtout plus utile que nos prédécesseurs, où ils n'avaient à ordonner que de vaines formules ou des pratiques superstitieuses , nous avons , nous, de beaux et bons médicaments , bien efficaces

H8 INTÉKIEUR.

et bien sûrs. Que voulez-vous? les pauvres gens n'en savaient pas davantaj^e ; le progrès des lumières ne leur avait pas encore appris que toutes leurs douleurs, soi-disant morales, n'étaient que des douleurs physiques.

Arrière ! docteur à vue courte ; cesse de contrister par tes plats sophismes cette âme inquiète , créée pour l'idéal, et pour la foi. La Providence t'a fait l'honneur de confier à tes soins une organisation de choix , la plus exquise des natures; elle te donne à consoler les souffrances morales les plus intimes , les plus délicates, et tu ne vois là que des lésions d'organes et des perturbations de fluides! Va, pauvre et chétif écolier, retourne à l'école des maîtres; va demander aux républiques de l'Italie comment Pylhagore leur enseignait ton art, et aux Agrigentins comment Empédocle le pratiquait dans leur ville, alors qu'en récompense ils lui offrirent la royauté. Et votre maître à tous , cet Hippocraie, qui retrouvait, jusque dans les maladies , ce quelque chose de divin dont son ûme était possédée , qu'il rougirait, s'il revenait sur

IISTÉKIEUU. 119

la terre , de disciples comme vous ! Va te prosterner aux pieds de ces grands hommes et te former à leurs leçons ; si ton cœur se transforme et s'épure à leur parole; si, des bas lieux matériels où tu rampes , tu t'envoles avec eux aux célestes régions des esprits ; si , cherchant Dieu dans son œuvre, tu t'élèves à lui par la pensée, et qu'amollie enfin par les harmonies de la création et les saintes contemplations de l'ordre éternel , ta dure intelligence s'ouvre au sentiment de la grâce et de la beauté , alors reviens, revendique ce sacerdoce dont tu te seras rendu moins indigne, et veille, à genoux, sur cet ange terrestre dont Dieu t'a donné la garde.

Le duc écoutait en silence et avec un religieux recueillement les consultations du docteur ; il n'en était point choqué; ces deux esprits vulgaires se convenaient; tous deux allaient terre à terre et envisageaient les choses par les mêmes côtés. Le duc était loin d'accepter la supériorité de sa femme ; il se croyait au contraire bien supérieur à elle , et il était bien aise de voir le docteur se joindre à lui pour combattre, par le po-

120 INTERIEUU.

sitilet I autorité de la science, ce qu'il appelait sou exaltation de jeune fille. Il Taimait , et son inïportunité n'était au fond que de la sollicitude; peut-être aussi n'était-il pas fâché de faire sentir à sa femme sa su{)érioritc prétendue, et le mentor perçait trop souvent derrière Tépoux. Placée entre ces deux natures , également communes , la patiente était en butte à une double persécution : quand Tun avait fini , c'était le tour de l'autre; il n'y avait pour la victime ni trêve ni repos.

— Le docleura raison, ditFrédéric, quand Vital fut sorti; vous êtes changée et je ne vous reconnais plus moi-même; vous êtes triste, sérieuse, et vous n'avez plus votre sérénité d'autrefois. Avez-vous quelque chagrin secret? ilegrettez-vous l'Allemagne? la France? Voulezvous que nous y retournions? Que voulez-vous faire? Que manque-t-il à votre bonheur?

En prononçant ces paroles, le duc avait pris la main de sa femme et la pressait affectueusement dans les siennes. Alors seulement elle quitta l'attitude qu'elle avait conservée jusqu'à-

liMÉKIKUK. 124

lors; elle ôla sa main de son front, et, retournant sa tête à demi cachée dans les coussins , elle fixa sur son mari un long et doux regard.

Le duc était beau, mais de celte beauté régulière qui lasse à force de monotonie ; chacun de ses traits pris isolément était irréprochable, mais ils composaient un ensemble froid et sans expression ; il manquait à ce visage inerte la beauté de Tâme, cette beauté du dedans, comme dit si énergiquement le roi-prophète, sans laquelle la physionomie humaine est sans puissance. Ses cheveux d'un blond doré, mais trop clair, décrivaient sur son front des courbes gracieuses, mais ils ne pouvaient donner à ce front étroit et fuyant la hauteur ni la largeur qu'il n'avait pas, et qui sont les signes de Tintelligence. Son œil était d'un bleu pur et limpide, mais il était vague et saillant; quoique élégante et bien arquée, sa bouche était fade, et son sourire ondoyait dans les ambiguïtés d'une bonhomie équivoque : on pouvait prendre cela pour de la bonté, on pouvait le prendre aussi pour autre chose.

Ii22 INTÉRIEUR.

Les yeux fixés tristement sur ce visa{>e inanimé, Hélène s'efforçait d'y retrouver ce qu'elle avait cru naguère y voir, et y cherchait maintenant en vain. L'auréole était dissipée, et avec elle le prestige. C'était comme une statue qu'on sait par cœur à force de l'avoir étudiée, et qui a perdu tout le charme delà découverte e( de l'inconnu. Eu vain y cherche-t-on le spontané ,.rimprévu j l'irrévocable ciseau a fixé la forme, et, le mouvement intérieur n'existant pas, rien ne saurait la modifier. Ce qu'on a vu hier, on le voit aujourd'hui, on le verra demain. Tel était le duc ; jamais la passion n'illuminait ses traits de clartés inattendues ; jamais la pensée ne les transfigurait : c'était une eau froide et dormante dont nul vent n'agitait la surface immobile, et où le ciel ne se réfléchissait jamais.

Les regards d'Hélène restèrent longtemps attachés sur lui avec une impression de regret, d'angoisse dont il ne comprit pas la profondeur, et quand il lui fallut répondre à ses questions, et dire enfin la cause de sa tristesse, elle fut trop heureuse de pouvoir rejeter ce jour-là sur la

LMÉRIEUK. 125

migraine et sur la fièvre. Pouvait- elle lui répoudre : j'ai uu chagrin secret, c'est vrai ; vous voulez le savoir, le voici : je ne regrette ni TAllemagne, ni la France- je regrette les tendres erreurs de mon jeune âge, et Tillusion des premières amours? Je vous ai cru l'âme grande, vous l'avez étroite; je l'ai crue poétique, elle est vulgaire ; je vous ai cru de l'intelligence, et vous êtes frappé de médiocrité. Vous êtes fils d'une patrie, je suis fille d'une autre ; nous ne parlons pas la même langue, et nos âmes ne sont pas en communication. Voilà pourquoi je suis triste? Ne pouvant répondre ces terribles paroles, elle était évasive ou silencieuse.

Un laquais fit cesser ce pénible tête-à-tête eu annonçant Campomoro.

— Allez le recevoir, dit la duchesse à son mari, et veuillez m'excuser auprès de lui; je suis trop faible aujourd'hui pour recevoir personne.

Cependant elle se disait que si c'eût été Chavornay il eût été reçu; ignorant son départ, elle remarquait non sans quelque tristesse qu'il était

moins empressé que le comte; il lui semblait que sa présence eût été pour elle un soulagementet une heureuse diversion. Lui, du moins, l'aurait comprise. Jamais il n'avait remporté une victoire plus éclatante sur son rival; jamais la balance n'avait penché de son côté d'une manière si sensible; jamais Hélène ne s'était avoué si franchement à elle-même sa partialité pour lui.

Rendue à la solitude, à la liberté, elle se cacha la tête dans les deux mains , et se prit à fondre en larmes. Longtemps elle s'était obstinée à nier l'évidence et à jeter un voile épais sur le soleil : cette triste consolation ne lui était plus permise; elle avait en vain combattu , l'inexorable vérité avait triomphé de ses résistances, et pris, pour ainsi dire , d'assaut son âme épuisée et vaincue : toutes les illusions dont elle s'était fait un rempart, elle les avait vues tomber une à une jusqu'à la dernière; elles étaient là mortes à ses pieds. Elle contemplait d'un œil morne et découragé ces tristes dépouilles, et l'idée de l'avenir l'épouvantait:

Dans Tétat de dégradation où sont anjoiird'iiui les lois et les mœurs , le mariage est le saut de Leucate; peu damoursen reviennent. La société est fondée sur le mariage, et, par une étrange eouiradictiou , c'est la société ellemême qui le sape et qui conspire contre lui par sa facilité et par sa tolérance. La loi et les mœurs ont cessé d'être en harmonie , et, l'équilibre rompu, le désordre commence. Les mœurs et la loi ont à s en partager la responsabilité ; usées et faussées par le temps et par le déplacement des croyances, elles ont un égal besoin d'être refondues et de repasser par le grand creuset réformateur.

On ne saurait donner le nom de mariage à ces immolations sacrilèges où la victime est livrée, comme Iphigénie, au profit d'intérêts étrangers; l'amour n'entre pour rien dans ces accouplements arbitraires : mais, à ne parler que des unions consenties et voulues ardemment , le monde les environne de tant d'embûches, et elles portent en elles-mêmes tant de périls ; qu'il faut un honneur bien puissant

et une force de volonté rare pour résister à tous ces ennemis conjurés. Quand c'est la femme qui se détache la première , elle est doublement à plaindre, car le contrat subsiste toujours, et, condamnée à la clôture domestique, elle n^a pour se distraire , ni les mille soins du dehors , ni la liberté de l'autre sexe. Son intérieur est tout pour elle; si Torage y porte le trouble et la dévastation , sa vertu est incessamment menacée de périr sous les ruines.

Le masque tombe , Tépoux reste et Tamant s'évanouit. Voilà le moment 'critiqi:e ! Les femmes froides se consolent vite; ayant peu aimé, quand elles cessent d'aimer tout à fait, la révolution est bénigne et presque insensible ; elles se réfugient dans l'habitude, et s'arrangent sans peine une assez douce existence. Les femmes frivoles prennent leur parti encore plus lestement ; elles se jettent dans le courant du siècle, qui est pour elles un véritable Léthé , et l'on sait où ce courant mène. Rfais il est une classe de femmes, classe d'élite et de prédilection, qui ne sauraient composer aussi aisément avec leur

destinée; tendres et trop ardentes pour se passer d'affection, trop délicates pour consentir jamais à convertir en habitude un sentiment, troployaleset trop fières pour transiger avec l'honneur et pour s'engager dans les voies occultes et tortueuses de la duplicité, elles prennent au sérieux ce que les autres traitent à la légère, et le devoir leur livre de violents combats.

Telle était la duchesse ; le moment de la crise fut affreux pour elle. Quand son erreur lui fut connue, quand elle se fut bien convaincue qu'elle avait été la victime et de ses propres fascinations du grand malentendu de la jeunesse, son premier soin avait été de repoéliser l'idole et de lui rendre les prestiges dont l'impitoyable main delà nécessité Tavait dépouillée. Effort sublime, mais impuissant! On opère ce miracle une fois , à la seconde on échoue. En vain refit-elle mille et mille fois le tour de cette étroite intelligence , elle était pétrifiée dans ses limites , et la pierre en était à jamais scellée. En vain jeta-telle à pleines mains, dans ce sol ingrat, les poétiques semences de sa fantaisie, le sillon ne

428 INTÉHIEUR.

s'ouvrit pas pour les recevoir; elles périrent toutes en {ternie , et il n'y eut pas de moisson. C'est alors qu'elle était retombée sur elle-même, découragée , écrasée par le sentiment dune si incurable médiocrité. Elle n'avait plus trouvé de refuge que dans la résignation. Mais quand elle songeait qu'elle n'avait que vingt ans , que c'était pour la vie , et que la plus effroyable des solitudes, celle du cœur, était désormais son partage , elle se révoltait contre un pareil avenir , et ne se sentait pas de force à en porter le poids. C'est là ce quelle appelait sa plaioe aride et monotone; elle reculait d'effroi à l'idée de la traverser seule.

Si seulement elle avait eu , pour la soutenir dans le voyage , le puissant intérêt de la maternité ; mais le ciel n'avait pas béni son union ; il ne l'avait pas rendue mère. Elle était donc seule par la force des choses , oisive par sa position sociale , et elle se demandait avec désespoir comment donc elle allait faire pour remplir les longues heures de sa solitaire oisiveté.

INTÉRIEUR. l;2^)

Quoique son mari l'aimât , il ne pouvait rien pour son bonheur , et il la tourmentait à son insu par une infériorité dont il n'avait pas la conscience; il ne travaillait pas à s'élever jusqu'à elle , puisqu'il se croyait placé pins haut ; il s'efforçait , au contraire , de la faire descendre à lui. Une lutte sourde était en^jagée entre eux, et le temps ne pouvait que Taigrir et Tenvenimer, jusqu à la convertir en une guerre ouverte. Alors tout serait perdu , et une rupture violente deviendrait inévitable.

Et puis les lois de la nature lui semblaient violées ; elle rougissait d'être supérieure à son mari ; elle aurait voulu changer de rôle , et faire passer sur sa tête le noble apanage intellectuel dont Dieu l'avait enrichie. Elle eût avec joie poussé l'abnégation jusque-là.

Toutes ces luttes étaient d'autant plus violentes dans le cœur d'Hélène , que le sentiment du devoir avait en elle de profondes racines : Thoiineur était son dieu. L'idée d'une trahison la révoltait; cachant sous sa mollesse et ses langueurs une chaleur d'âme inextinguible et une I. 9

15(1 INTÉRIEim.

tendresse ardente , elle versait des larmes aubères sur la solitude qui l'attendait; mais elle s'y résignait comme à un malheur irréparable , et acceptait son rôle de victime sans arrière-pensée , sinon sans tristesse. Elle avait fait volontairement et librement le serment de fidélité , elle entendait le tenir à tout prix; elle était trop loyale pour l'éluder, et sa fierté même lui faisait un devoir de la résignation , et lui commandait le silence.

Tandis qu'elle était là, récriminant ainsi avec le passé, et se posant le problème de sa destinée, Souqui était entrée dans sachambre sans être entendue. Quand la duchesse, qui avait tenu, tout ce temps , son visage caché dans ses mains , le découvrit, elle aperçut la pauvre enfant debout devant elle et tout en larmes; elle avait vu pleurer sa maîtresse , et elle s'était mise à pleurer aussi. Hélène, attendrie, la fit asseoir devant elle sur un tabouret. Le père de Souqui, vieux vendéen dépaysé , avait été concierge du château où la duchesse était née; il était mort , et l'orj)lieline avait été élevée avec sa maîtresse ,

IMÉKIKUK. ir,l

t|Uoique plus jeune qu'elle de plusieurs années ; depuis, elle était entrée à son service , et ne Tavait plus quittée.

— Hélas ! madame , disait Tenfant naïve , il faut que vous souffriez beaucoup ; je ne vous ai jamais vue si triste. Si seulement je pouvais vous soulager.

— Oui , mou enfant , je souffre , tu n^ peux rien.

Et la vue de la jeune tille la reportant tout d'un coup à ce château de Bohème dont elle était si près encore et déjà si loin :

— Parle-moi , s'écria-t-elle en sanglotant , et en se recouvrant le visage de ses deux mains, parle-moi de nos jeunes années et de nos folies de quinze ans et de ces beaux jours champêtres où j'étais si heureuse, et qui ne reviendront plus.

— Oh ! oui , madame, vous étiez alors bien heureuse , et vous ne pleuriez pas comme aujourd'hui. M. le docteur a raison , vous êtes bien changée. Ce n'est pas que vous soyez moins belle ; au contraire , vous Têtes tous les jours

152 irSTÉRIEUH.

davantage j vous avez Pair d'une reine; mais voire beauté a quelque chose de triste qui serre le can>r. Allez, madame la duchesse, je ne suis qu'une pauvre fille , et vous êtes une grande damg ; mais c'est égal , je prie bien souvent Dieu pour vous ; il ne méprisera pas mes prières , car je les lui adresse du fond de Tâme ; je lui en adresserai tant qu^il faudra bien qu'il les exauce, et il vous rendra la santé. Croyez-moi , madame , ce climat d'Italie ne vous vaut rien , retonrnons en Bohème : Pair de la patrie vous guérira, c'est un remède infaillible.

— Et toi aussi, ma bonne Souqui! murmura douloureusement la duchesse ; mais comment en serait-il autrement? ajouta-t-elle en se parlant à elle-même. Comment pourrait- elle comprendre ce qu'ils ne comprennent pas? lis ne conçoivent tous que les maladies du corps , comme si lame n'avait pas aussi les siennes. Qu'irais-je faire aux lieux paternels? Changer de ciel n'est pas changer d'Ame , et promener son mai n'est pas le guérir. Toute lutte, hélas ! est inutile, je porte mon ennemi dans mon

sein. Voilà ce qu'ils ne sauraient comprendre- Tandis qu'elle se parlait ainsi à elle-même , Souqui, assise à ses pieds, la rejjardait sans comprendre. Revenue à elle, la duchesse s'aperçut d'une altération dans ses traits.

— Qu'as-tu donc, mon enfant? lui dit-elle; c'est toi qui es malade, tu es pâle à la mort.

En courant au devant de sa maîtresse la nuit précédente , Souqui avait gagné aussi un refroidissement ; elle avait la voix prise , et déjà si faible qu'elle menaçait de s'éteindre tout à fait. Doublement touchée d'un mal dont elle était la cause , Hélène la força de se mettre au lit , et lui donna , quoique malade elle-même , les soins les plus tendres.

Voilà comment se passaient les journées d'Hélène. Privée de la flamme intérieure qui vivifie tout, elle ne prenait intérêt à rien ; la peinture ne lui plaisait pins , la musique était délaissée , ses poêles les plus chers abandonnés ; l'altération de sa santé et les menaces du docteur la réjouissaient presque , bien loin de l'alarmer , elle appelait la mort comme uuedélivrauc/î.

iô4 IJNTÉKIEUR.

Mais pourquoi Chavornay ne venait-il pas? quelle cause pouvait le retenir loin d'elle toute cette longue journée? Elle se sentait ce jour-là , si seule, si abandonnée, qu'elle eût répandu avec joie sa douleur dans son sein, et qu'elle eût réclamé pour elle les consolations qu'elle lui offrait la veilleàlui-n»ême. Lui, du moins, ne l'aurait point fatiguée des banalités dont les autres l'obsédaient; et c'est dans un pareil moment qu'il s'absentait ! Pourquoi donc ne venaitil pas? S'il était malade aussi! S'il lui était arrivé quelqu'accident, en retournant chez lui seul au milieu de la nuit!

Agitée de cette inquiétude passionnée qui n'est que le premier symptôme de l'amour , Hélène s'exagéra ses craintes au point de n'y pouvoir résister, et, Chavornay n'ayant point paru le soir, elle envoya chez lui sous un prétexte ; on répondit qu'il était parti sans dire où il allait ni quand il reviendrait. Que signifiait ce mystérieux départ? était-ce un piège de l'amour pour attiser un feu prêt à naître? était-ce une faveur de la Providence pour l'étouffer à sa

INTÉRIEUR. 13f>

naissance? Hélène fut occupée de lui toute la nuit comme elle en avait été occupée tout le jour. Le matin un sentiment nouveau était né Jaus son cœur , le remords.

LE LliE'ARNO.

Le Lung'Anio de Pisc est la plus belle ligne lie cjuais (ju'il y ait en Europe ; au lieu de s'entuir tout droit comme à Florence , le tleuve décrit au cœur de la cité un demi-cercle dont la courbe fuyante est pleine de grâce et de mollesse. Le double rang d'édiBces publics et privés qui bordent la rive est d'un effet simple et noble; il y

LE LUING'AUNO. i37

règne une sorte d'uiiitormité qui n'est point de la monotonie et qui n'exclut ni le caprice ni la variété. A côté d'un palais de marbre somptueux s'élève une maison modeste, à côté d'une église une forteresse. On trouve là réunis, comme sur un terrain neutre, tous les systèmes d'architecture , tous les styles et tous les ordres. Chaque école , chaque époque y a son représentant et son modèle , depuis le gothique indigène du quatorzième siècle jusqu'au pastiche gréco-romain du dix-neuvième; mais le hasard a si artistement groupé ces éléments, pourtant si disparates en eux-mêmes, qu'il les a mis d'accord et que Toeil se plaît à leur union bien loin d'en être blessé; c'est une chaîne précieuse dont aucun des anneaux n'est semblable à l'autre, mais qui, vue d'ensemble , charme autant par l'harmonie du tout que par la diversité des parties. Trois beaux ponts de pierre jetés symétriquement sur le fleuve servent de communication entre les deux moitiés de la ville , et le Lung'Arno est le rendez-vous général de la population pisane, sa

«38 LE LUNG'AHINO.

promenade de tous les jours et de toutes les saisons. Le palais Lanfranchi occupe Tune des extrémités de la rive droite , celle des deux qui est la plus riche et la plus fréquentée parce qu'elle est au midi.

Les dernières clartés d'une brillante journée d'automne enllammaient les quais j c'était une véritable illumination , c'était plus : le marbre des palais se teignait d'un rouge si vil, les vitres des balcons et des croisées jetaient des éclairs si ardents qu'on eût dit la ville en proie à un vaste embrasement. L'Arno réllécbissait l'incendie dans ses ondes jaunes et paresseuses.

La duchesse était seule sur son balcon ; frappé des derniers rayons du soleil , son visage rayonnait dans une auréole d'or, et toute sa personne nageait dans les chaudes et fantastiques vapeurs du couchant; ou eût dit quelque divinité d'Homère dans sa nuée lumineuse. Le crime de l'idolâtrie se commettait là comme aux premiers jours ; il n'est pas un promeneur qui ne levât la tête en disant : Qu'elle est belle ! et tous

LE LIJJVG ARNO. J3li

rendaient dans leur cœur un culte à la beauté. Mais Tencens ne montait pas jusqu'à elle. Nonchalamment accoudée sur la balustrade, et la tête appuyée sur sa main , elle avait Tœil fixé sur la Spina , charmante petite église gothique bâtie à l'autre extrémité de la rive opposée , et qui est le bijou de Lung'Arno ; c'est un œuvre de Jean de Pise , l'un des premiers maîtres de l'école italienne; et la duchesse, qui avait le sentiment du beau à un haut degré, l'avait prise en si grande affection qu'elle en avait fait , pour ainsi dire , son oratoire : les teintes du couchant lui donnaient en ce moment une physionomie si pittoresque , si extraordinaire, qu'elle n'en pouvait détacher ses yeux.

La duchesse était rêveuse et se sentait, ce jour-là, plus seule, plus abandonnée que jamais ; plusieurs jours s'étaient passés , et Chavornay n'avait point reparu ni donné de ses nouvelles, et le cœur d'Hélène flottait entre l'inquiétude et l'irritation. L'absence de cet ami , qu'elle ne croyait pas si cher, l'avait re-

140 LL LUrVG'ARlNO.

plongée dans le néant ; sa solitude et son vide étaient affreux. En était-elle donc déjà arrivée à ce point que lui seul pût les remplir? Elle était si préoccupée de lui que son regard avait cru bien des fois le voir dans la foule qui passait à ses pieds , et son cœur avait souvent battu violemment ; mais ce n'était pas lui, et ces fréquents mécomptes étaient autant de rechutes qui la brisaient. Tandis que son regard , errant dans la multitude , ne cherchait que lui , un homme la salua familièrement de la main et monta les degrés du palais. C'était Campomoro qu'elle n'avait pas revu depuis leur promenade de TArno ; elle rentra dans sa chambre pour le recevoir.

Le départ de Chavornay avait été pour le Corse un coup de partie. Sa présence le gênait depuis trop longtemps pour qu il ne se hâtât pas de profiter de son absence. Il résolut de brusquer les choses. H trouvait son rival bien simple de lui laisser le champ libre dans un moment aussi critique. Mais, pensait-il, il se sera rendu justice et il aura profité de la leçon indirecte

1 r^ LLINGARNO. 141

que jp lui ai donnée dans la galère. Quant aux scrupules, aux combats, aux principesquiavaient éloigné Chavornay, il ne les eût pas compris; et il Teùt trouvé bien plus simple encore s'il avait connu la véritable cause de sa retraite. Il n'était pas homme à reculer devant de pareils fantômes et à perdre en doutes le temps de 1 action. Que la duchesse aimât son mari ou qu'elle ne l'aimât pas; qu'elle fût libre ou non de donner son cœur, tout cela lui importait peu ; il ne s'informait pas si l'union qu'il se proposait de rompre était légitimée par une affection réciproque, ni s'il était bien ou mal de troubler lintérieur d'une femme, et d abuser de la confiance d'un ami. Il avait là-dessus une morale commode ; il établissait en principe et en fait que les femmes se marient pour être libres , et qu'elles ne veulent être libres que pour choisir après la noce. Cela posé , il ne voyait pas pourquoi ce ne serait pas lui qu'on choisirait. N'étant gêné par aucune considération supérieure, il allait tout droit devant lui comme une espèce de brute aveugle; il appelait cela de la passion.

U2 LE LIING'AKNO.

Séducteur banal, il appliquait à toutes les femmes , sans discernement , la même règle , la même tactique , et il ne doutait pas de réduire la duchesse comme il en avait réduit tant d'autres. Noble Hélène, comment votre idéale et pure image n'éveillait-elle pas de plus chastes désirs? et quels profanes assauts votre honneur allait-il avoir à soutenir! L'acte avait suivi de près la pensée; la tête échauffée par ses projets de conquête, le Corse avait pris son temps pour trouver la duchesse seule , et il venait avec la résolution bien arrêtée d'ouvrir la campagne par un coup d'éclat.

Il éprouva cependant, en franchissant le seuil de cette chambre immaculée , une émotion qui était nouvelle pour lui; un frisson involontaire parcourut ses membres , comme si le génie invisible, commis à la garde de ce sanctuaire, eût posé la main sur son cœur pour l'avertir à l'éloigner. Mais l'avertissement fut perdu. Le sauvage prit le dessus et triompha de cette timidité passagère, dernier hommage rendu, dans sa conscience, à la vertu. La vue de ce lit qui était

LE LUNG'ARNO. 1ir>

le lit de son ami, et qu'il venait déshonorer, qu'il déshonorait déjà par la pensée , enflamma ses esprits au lieu de les calmer , et Tamourpropre se mettant de la partie : Je suis un sot et un niais , se dit-il à lui-même , si je sors d'ici comme j'y suis entré.

Il aborda la duchesse avec résolution; si elle eut été une femme plus versée dans ces sortes de mystères, elle eut pu lire, dans le premier regard qu'il jeta sur elle , tout ce qui se passait en lui.

Les premières paroles du comte répondirent également à ses préoccupations intérieures et trahirent ses arrière-pensées; il ne parla à la duchesse que de sa beauté.

— Vous êtes favorisée du ciel , lui dit-il , ce qui enlaidit les autres femmes , ne fait que vous embellir. Jecrois, en vérité, duchesse, que vous êtes malade par coquetterie.

Hélène , convalescente , était plus belle , en effet , que jamais ; la légère pâleur répandue sur ses traits , rendait plus charmant son doux visage ; ses yeux étaient chargés de langueur et

encore un peu affaiblis ; toute sa personne respirait une adorable mollesse ; il lui était resté de son indisposition une sensibilité exquise , qui n'échappa point à Toeil intéressé du Corse , et dont , en maître expert, il se félicitait. Dans cet état d'irritabilité, il la jug^eait incapable de résistance et la tenait déjà pour vaincue. Tous ses calculs étaient justes, il n'oubliait qu'une chose, c'est qu'une âme loyale et fière veillait sur ce corps faible et languissant.

La toilette du comte était fort recherchée, il y avait passé bien des heures; la duchesse l'en plaisanta et lui souhaita beaucoup de succès dans ses conquêtes; elle souhaitait, sans le savoir, sa propre défaite.

— Trêve de galanteries, dit tout à coup Camponioro, après avoir échangé quelques propos oiseux; je ne suis point venu , duchesse, pour vous faire des compliments, mais pour vous faire une querelle.

— Une querelle, à moi?

— Et très-sérieuse, je vous assure!

— Et sur quoi , je vous prie?

LE LUNG'AHNO. 145

— Sur votre partialité poui- les gens du commun, et votre sévérité pour nous qui, certes, les valons bien.

— Quoi ! vous avez encore sur le cœur notre petite discussion de l'autre soir?

— Certainement que je l'ai sur le cœur , et je vous eu ai gardé rancune. Pourquoi nous traiter si mal? Est-ce à vous , duchesse d'Arberg, à prendre parti pour ces gens-là? Eh ! madame , Jaissez-les se défendre eux-mêmes , il n'est pas généreux d abandonner ainsi les vôtres pour épouser si chaudement la cause de nos ennemis. Entre nous nous pouvons bien parler, mais devant eux il faut être plus circonspect, car autrement c'est leur prêter des armes contre nous.

— Et vous trouvez qu ils en ont assez sans leur en donner encore?

■— Je ne trouve pas cela , mais je dis que ce n'est pas politique et que ce n'est pas généreux.

— Vous êtes sévère , monsieur le comte.

— Non, madame , je ne le suis pas trop, car enfin vous avez joué le rôle de faux-frère, en attaquant, comme vous l'avez fait , Taristocra-

tie, à laquelle vous appartenez. Que voulez-vous que disent les petitesgens, si elles voient que nous ne nous soutenons pas mieux ?

— Les bonnes causes se soutiennent d'ellesmêmes ; elles n'ont pas besoin de tant de manège et d'habileté pour triompher.

— Je vous demande pardon , madame , les meilleures causes ont besoin d'être défendues vaillamment, aujourd'hui surtout que les sophismes courent le monde , et que les doctrines subversives menacent de toute part la société?

— Mon Dieu ! comme vous prenez l'affaire tragiquement ! on dirait , à vous entendre , que j'ai porté lecoup de mort à l'aristocratie etébranlé l'ordre social jusque dans ses fondements. jHjp,^ Vous n'avez pas ébranlé l'ordre social, mais vous avez jeté le découragement dans nos cœurs. Eh quoi I madame , on sera gentilhomme , on aura été accueilli par vous avec bonté;, on vous sera dévoué , on verserait son sang pour vous, etun hommede rien, un homme presque suspect , venant on ne sait d'où , vivant on ne sait de quoi , n'aura qu'à se présenter

pour nous écondiiire! ot on rarr.uoillepa par cela seul qu'il sera bizarre , singulier , sans usage! Ah! madame, cela ne saurait être; ce serait pousser trop loin le caprice et 1 amour des choses étranges. Vous ne voudriez pas nous l'aire cet outrage.

Le comte prononça ces paroles avec tant de chaleur que la duchesse fut émue ; elle devint sérieuse, et fixa sur Campomoro un œil surpris; le bandeau tomba, elle commençaà comprendre. De ce moment elle fut sur ses gardes.

. ^— Voyons, reprit le comte du ton d'un homme qui croit avoir fait impression, et avec ridée fixe de perdre sou rival ; qu'est-ce que voire protégé a pour lui?

— D'abord, qu'il ne ressemble pas aux autres.

— Et très-heureusement les autres ne lui ressemblent pas, car il n'est pas amusant. Je veux bien vous accorder qu'on puisse s'amuser un instant de ses manières rudes, pour ne pas dire rustiques, mais ce sont là des divertissements dont on se lasse bientôt, et vous devez en avoir assez, duchesse. .îe m'étonne même qu'avec

votre éléofanre et votre tact exquis vous I ayez souffert si longtemps dans votre intimité; vous avez vraiment beaucoup trop d'indulgence.

— La rancune vous rend dur; ce que vous dites là, monsieur le comte, est fort méchant et nVst pas juste; Tliomme dont vous parlez n'est déplacé nulle part ; il îieat son rang dans le monde aussi bien que lequel que ce soit d'entre vous, et je ne connais rien de plus honorable que lui.

— Honorable tant qu'il vous plaira, mais estil rien de plus obscur? Certes, c'est bien assez que la bonne compagnie soit envahie par la mauvaise, sans se voir encore préférer ces genslà, et immoler à eux si impitoyablement. Je ne reconnais plus à ces sentiments la duchesse d'Arberg.

— Avais-jesitort, lorsque je vous disais l'autre soir que votre dédain n'était que de la crainte? Vous vous plaignez qu'on vous préfère des plébéiens, travaillez donc à vous faire préférer; cela est votre affaire, messieurs les gentilshommes, et ne nous regarde point.

LE LLi^G AKNU. 149

— Une question, duchesse; on peut vous demander ces choses-là, vous n'êtes ni une prude, ni une hourgeoise, répondez en conscience. Quoi que vous en disiez , prendriez-vous un homme comme cela pour amant?

La duchesse tressaillit intérieurement à cette question abrupte, etne sut pas se rendre con)pte du singulier effet qu'elle produisit sur elle. 11 est telle pensée qu'on peul porter longtenq)s dans son cœur vague, obscure, confuse, et qui lorumlée tout à coup par une bouche étrangère, Irappe comme une nouveauté téméraire.

— La question est crue, répondit la duchesse après un instant de silence, et je ne vois pas qu'il soit besoin de me prendre à partie et de me mettre moi-même en scène. Mais, à dire vrai, je ne crois pas qu'aucune femme, si grande dame iùl-elle, put s" offenser de l'amour d'un homme d honneur.

— Vous éludez, duchesse : jamais l'amour n offense, pas même celui d'un page pour une reine; mais Taccepter et y répondre, voilà la question. Mais franchement, cela n'engage à

ino LK LUJNG'ARNO.

rien, c'est une simple hypothèse, le preudriez-

vous pour amant?

— Pourquoi non , puisque nous parlons par hypothèse? répliqua la duchesse d'un air détaché.

Mais elle ne put si bien jouer Tindiflérence qu'une rougeur imperceptible ne se répandit sur son front.

— Oh! duchesse, vous voulez rire, s'écria Campomoro un peu déconcerté; vous n'en feriez rien, vous avez trop le sentiment de votre rang el de votre dignité personnelle pour les compromettre jamais à ce point. Une femme comme vous,etunhommecommelui!...Oh! c'est impossible ; cela serait un sacrilège et une profanation.

— Mais enfin, monsieur le comte, où en voulez-vous venir , et quel est le but de cette querelle ? Que voulez-vous de moi ?

— Ce que je veux ! s'écria le Corse avec son impétuosité naturelle , ne le savez-vous pas? le veux savoir quel est mon rôle auprès de vous , quel est le sien , et si je serais , par hasard , sur le même rang que lui dans votre intimité? Car «ntin, madame, il faut vous décider; celte

position ambiguë m'est insupportable autant qu'elle m'humilie , et je désire savoir où j'en suis, et sur quel pied je suis avec vous?

— Je n'ai rien à vous dire là- dessus que vous ne sachiez déjà , et je m'étonne de l'exigence tout à fait nouvelle de vos prétentions.

— Si mes prétentions sont exigentes, elles sont du moins fondées; j'ai des droits sur vous.

— Des droits?

— Ne lùt-ce que ceux de l'antériorité et d'un accueil plein pour moi d'espérances.

— Que voulez-vous dire, monsieur, et quelles espérances vous ai-je données? Prenez garde , ceci devient de la suffisance.

— Oui, madame, vous m'avez donné l'espérance de compter pour quelque chose dans votre vie , et de n'être pas confondu avec un tas de gens que je ne connais pas et que vous ne connaissez pas vous-même. Si le premier venu , que le hasard fait sortir de terre , vient me supplanter au moment où je suis en pleine sécurité,

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