‹ Chavornay (volume 2)Chapitre 2 sur 6 · U: LL.NG'AHINO · texte numérisé non relu

U: LL.NG'AHINO

j aime mieux céder dès à présent la place, et

abandonner tout à fait la partie.

— Vous êtes le maître . monsieur , d'agir à cet égard selon vos convenances; quant à moi, je ne saurais changer mes manières ni aliéner ma liberté. J^ai vu toujours en vous l'ami de mon mari , c'est à ce titre que vous avez été reçu ici et que vous le serez toujours.

Pendant toute cette conversation , la duchesse n'avait pas quitté son fauteuil ni changé d'attitude ; seulement , elle avait croisé instinctivement ses bras , comme si elle eût craint que le comte ne voulût s emparer de sa main. Revenue de sa surprise, et maîtresse de son premier trouble , elle avait repris sa tranquillité accoutumée ; la sérénité de son visage , la grâce paisible de toute sa personne contrastaient avec les paroles sévères tour à tour et moqueuses qui sortaient de sa bouche. Sa voix même était à peine altérée, et les traits de son ironie n'en étaient que plus acérés. Campomoro en perdit contenance ; jamais on ne lui avait opposé une si ferme résistance , et il en frémissait de dépit

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et d'clonuemeut ; mais en vain son cœur superbe bondissait de colère, comme le taureau sous la lance du picador , il s'était réduit luimême au silence et fixait sur la duchesse un œil interdit. Aucune femme encore n'avait produit sur lui un semblable effet ; le séducteur était séduit. 11 vit bien qu'il s'y était mal pris et qu'il avait manqué son coup; mais, en tacticien habile, il ne se laissa pas décourager par un premier échec, et il ne sonjjea plus dès lors qu'à se ménager une retraite honorable , sauf à reprendre sa revanche un autre jour , en amenant le combat sur un terrain plus favorable.

— Vous ne mavez pas compris, madame, reprit-il dun ton qu'il chercha à rendre simple et presque candide, et il faut que j aie bien mal exprimé ma pensée, pour que vous l'ayez si mal saisie. Il ne s'agit ici ni de fatuité ni de suffisance , et mes prétentions n'ont rien que de très-naturel et de très-légitime. Je vous connais avant lui, et il m'a été cruel, je vous avoue, d*être sinon supplanté, du moins confondu avec lui. C'est là une susceptibilité dont vous ne

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me pouvez faire un crime, car elle prouve le haut prix que jaltache à la place que vous avez bien voulu m accorder dans votre intimité. Ma querelle n'a pas d'autre but , et vous avez eu tort de vous hérisser comme vous l'avez fait,

La duchesse ne fut pas la dupe de ce revirement subit. Elle avait en une heure acquis l'expérience de dix ans. Elle fut amèrement triste tout le reste du jour ; ce n'est pas qu'elle eût perdu une illusion ni que sa tristesse eût le caractère du désenchantement. On ne souffre par les autres , que dans la mesure des sentiments qu'on leur porte; un indifférent blesse, un ami seul peut conlrister; or, Hélène n'avait jamais eu pour Campomoro qu'une estime assez médiocre; elle l'avait admis sous les auspices du duc, mais elle le tenait pour un homme personnel, peu délicat, et sa tentative, dont elle comprit fort bien le sens et toute la portée , ne Télonna pas beaucoup.

Sa mélancolie avait une cause plus profonde, plus intime ; en descendant au fond d'elle-même, elle s'attristait des motifs de sa résistance. Elle

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avait repoussé le comte par lionneur , par fierté , par devoir^ parce que ses intérêts de délicatesse et de dignité personnelle s'étaient trouvés blessés; mais le cœur était resté neutre, et tous ces motifs , si nobles qu'ils soient d'ailleurs , lui paraissaient bien froids. Elle aurait voulu faire hommage de sa victoire à son amour pour le duc ; mais elle était si complètement détachée , que la pensée de son mari n'était pas intervenue une seule fois dans la lutte : elle avait combattu sans lui , et un triomphe ainsi obtenu était sans valeur pour elle.

Il est vrai qu'il lui avait peu coûté, car elle n'aimait pas Campomoro ; mais si elle l'eût aimé, si au lieu de rester neutre, son cœur se fût mis en révolte contre sa conscience , qu'elle eût été faible et vulnérable ! L'épreuve qui ne s'était pas présentée cette fois pouvait se présenter une autre ; et alors que deviendrait-elle ? où puiserait-elle sa force et sa vertu? Une femme sans amour est déjà à demi vaincue. Au sentiment de sa solitude se joignait donc tout d'un coup celui des dangers dont elle était peu-

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plée; cet avenir si triste était plein de pièges, plein de combats ; le désert aride cl monotone se charijeait d'effrayants orages.

Un remords ajoutait à sa tristesse. Si son mari avait été absent du combat, il n'en avait pas été de même de Chavornay ; son souvenir , au contraire , avait été son plus fort auxiliaire : placé entre elle et le comte, il avait été comme une égide où les traits de celui-ci s'étaient brisés ; et tous les projets du séducteur , tous ses plans de conquête avaient tourné au profit du rival invisible qu'il voulait perdre.

Il ne s'en présenta pas moins le lendemain , comme à l'ordinaire, au palais Lanfrancbi , et même il y dina. Assis à côté de la duchesse , il se comporta , pendant tout le dîner , en pariait cavalier, et ne fut pas embarrassé une seule lois de sa contenance. Il ne cherchait ni n'évitait ses yeux , et il était avec elle et avec le duc comme s'il ne se fût rien passé. Parfois, pourtant, il jetait sur Hélène à la dérobée des regards singuliers , qu'il détournait quand elle pouvait les surprendre. Ce n'était pas de l'amour, ce n'é-

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lait pas (le la haine : celait Tun et l'autre. H ne pouvait pas se dissimuler qu'il avait été repoussé; et il nourrissait dans son âme de Corse une profonde rancune. Toutefois il aimait à se persuader qu'il n'avait pas été tout à fait compris , et que la duchesse avait pris le change. Ses manières avec lui pouvaient le lui faire croire ; elle le traitait comme de coutume et si naturellement , qu'il pouvait , en effet , croire la scène de la veille oubliée.

Placée en face du duc, entre le docteur et le comte, Hélène promenait tristement ses yeux sur ces trois hommes, dans lesquels il lui semblait voir trois ennemis ligués contre elle : de sourds pressentiments l'obsédaient; son imagination frappée rêvait je ne sais quels vagues dangers , dont l'idée la glaçait d'effroi. Elle se sentait seule sur terre , abandonnée de Dieu , jouet de la destinée; et le seul ami qu'elle eût , ou crût avoir au monde , Chavornay lui-même l'abandonnait. Dans ce grand abandon , elle avait vers lui, du fond de sa solitude, de prodigieuses aspirations; il lui apparaissait conmie

un homme à part devant lequel tous les autres s'effaçaient. Puis le doute entrait dans son âme. Peut-être , hélas ! se disait-elle avec amertume , est-il comme tous les autres ! Et elle tombait alors dans le découragement. Mais quelque chose en elle lui répondait que cela ne pouvait être , qu'il était enfant d'une autre race , d'un autre monde; qu'il avait trempé son âme à d'autres sources , et sucé dans les montagnes le lait robuste et pur de la vertu.

IIVOURJIE.

Livourne est le lieu d'Italie le moins propre à donner les distractions que Chavornay venait lui demander : c'est la ville mercantile par excellence , et ce n'est que cela ; c'est une ville d'hier, bruyante, populeuse, sans architecture, sans histoire , le contraire en tout de Pise , la vieille république , la ville des souvenirs et des monu-

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menls. Livouriie n'est qnui) entassement de Juifs, de Grecs, de trafiquants venus pour faire fortune des quatre points cardinaux. Tout cela pullule , se pousse , se presse dans une longue rue droite , uniforme , bordée de deux haies de boutiques , et flanquée de maisons de cinq étages , où Tair et T homme sont emprisonnés , par spéculation , dans Tespace le plus étroit possible. Cest un bourdonnement sourd , confus , éternel comme celui d'un fleuve roulant au fond d'un ravin. Chacun est là pour soi, chacun fait son affaire ou veut la faire. Tout le monde est à louer , tout est à vendre. Le boutiquier étale emphatiquement sa marchandise , le mendiant ses plaies ; le voiturier vante sa voiture , le batelier son bateau; la mère offre sa fille.

Malheur au passant qui hésite en marchant, surtout s'il est reconnu pour étranger , et qui ne va pas droit devant lui , Tœil fixe , le jarret tendu , Tair occupé ! il est la victime dévouée au supplice ; c'est à lui qu'on s'acharne , on se le dispute comme une proie, on se l'arrache;

LIVOUÎU^E. Hii

il élude, on l'assaille ; il se fâche, on redouble ; il passe de mains en mains , il tombe de piège en piège; et, pour échapper à une si opiniâtre persécution , il court, il vole, il s'enfuit, de colère et de lassitude , dans les rues de derrière. Mais là c'est bien pis; il est sur le bord du canal, à la porte béante des magasins ; les camions Tassourdissent, les faquins le poussent, les ballots l'écrasent ; et l'on appelle cela la Nouvelle Venise! 11 peut fuir plus loin ; il se réfugie dans les faubourgs , il ne fait que changer d'ennemis ; une population sale et chétive l'entoure avec une avide curiosité , et l'indiscrétion va jusqu'à l'audace. Une vieille juive , en haillons, le tire par son pan d'habit pour le conduire à la synagogue ; une fille pâle , maigre , affamée , lui montre du coin de l'œil une porte sombre et basse.

Sur le port , même agitation , même bruit. Ici on radoube à grands coups de hache une vieille felouque démâtée; là on lance , en chantant , un galant brigantin ; un autre est encore sur le chantier. La machine à draguer le port I. il

tourne en mugissant sous les pieds des forçats , comme une gigantesque roue d'écureuil ; d'énormes chaudières de goudron brûlant salissent l'azur du ciel par les tourbillons d'une fumée épaisse , et mêlent leurs fortes exhalaisons au doux parfum des oranges entassées à côté du charbon et du haccalà. Un navire part, un autre arrive ; les douaniers courent, les marins jurent, le canon résonne, la cloche tinte, les poulies gémissent sous l'effort des câbles , les chaînes crient, les ancres tombent lourdement en faisant rejaillir au loin l'onde amère.

Les marchands circulent d'un pas affairé , leurs factures à la main ; le capitaine regagne son bord en lisant sa pratique ; les colporteurs juifs épient au passage les nouveaux débarqués. Nonchalamment appuyé contre une borne , entre un mendiant et un vendeur d'orviétan , un Algérien , dans son beau costume oriental, fume sa pipe d'un air mélancolique et rêveur ; planté devant lui comme un terme , un conscrit des pacifiques armées du Grand-Duc , le regarde d'un œil hébété , les bras pendants , la bouche

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