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taille se fût déformée aux travaux des champs, et cette tête impériale n'aurait pu sans profanation se courber sous d'ignobles fardeaux. Le seul fardeau digne d'elle serait un diadème et la pourpre seule saurait vêtir dignement ce corps majestueux. Il faudrait un sceptre à ces mains blanches et les tapis d'un trône à ces pieds délicats.
Debout , au milieu de la chambre , la duchesse s'enivrait en silence de cet encens passionné. Son œil vague errait au hasard sans oser se fixer sur Chavornay ; sa tête se penchait doucement sur son sein. Tout à coup elle rougit et perdit contenance , elle venait d'apercevoir un bout de son écbarpe qui sortait de la poitrine de Chavornay ; le bal du gonfalonier, la feuille de laurier, la valse, tout lui revint en mémoire à l'instant, et, songeant qu'elle se trouvait là , seule avec l'auteur de tant d'émotions , de tant de troubles , qu'elle-même l'était venu chercher dans sa propre chambre, elle fut saisie d'un tremblement qui la força de s'asseoir : en ce moment elle devint pâle.
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— Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Chavornay effrayé , vous changez de visage.
Et, apercevante son tour le bout de l'écharpe qu'il croyait avoir mieux serrée, il la tira tout entière de son sein.
-— Pourquoi la cacherais-je ? dit-il en l'agitant d'un air de triomphe. Est-ce là ce qui vous a fait pâlir? Vous repentez-vous de m'avoir laissé dans les mains un si doux otage? Vous ne voudriez pas me l'enlever après me l'avoir confié. Du reste , la voilà ; je rougirais de la devoir à une surprise ou à un oubli.
La duchesse saisit l'écharpe par un mouvement involontaire plutôt que réfléchi , et la tint longtemps dans sa main avec hésitation. Qu'allait-elle faire? Chavornay pâlit à son tour. Debout, devant elle , il attendait son arrêt sans oser faire un mouvement.
— Je la portais à l'autel le jour de mon mariage , dit enfin la duchesse d'une voix altérée ; puis-je vous la laisser?
Ce simple mot bouleversa Chavornay ; il lui rappelait tout d'un coup le lieu où il était et
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riiospitalilé qu'il violait, il s'accusa de perfidie, déplora sa coupable faiblesse , et, rappelé par le remords , Thonneur rentra dans sou cœur.
— Reprenez-la, madame, répondit-il d'une voix grave, et pardonnez à Thôte du duc d'Arberg.
— Venez ! lui répondit la duchesse ; et , se levant sans rien ajouter, elle prit son bras pour descendre dans la salle à manger, où le duc les attendait.
Chavornay prit, le soir môme , la résolution de quitter le palais lianfranchi et de regagner ses modestes pénates de la place des Cavaliers. L'épreuve dépassait ses forces; encore une scène comme celle du matin et il n'osait plus répondre de lui. C'était tenter Dieu que de rester davantage. Sa convalescence touchait presque à son terme , et , quoiqu'il portât encore le bras en écharpe , les prétextes ne lui manqueraient pas pour justifier sa retraite auprès du duc : elle n'aurait pas besoin de justification aux yeux d'Hélène. Comme il se disposait à aller prendre congé de ses hôtes , il apprit qu ils étaient allés
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à Livourne poiirfaire des emplettes, car Livourne est le marché de Pise , et qu'ils ne reviendraient que le jour suivant. Il était question de ce petit voyage depuis plusieurs jours , mais il ne devait pas être si prompt, d'autant plus qu'il y avait gala à la cour le lendemain , et que la duchesse se trouverait bien fatiguée pour y paraître. Elle me prévient , pensa Chavornay ; c'est une leçon indirecte qu'elle me donne ; puisqueje m'obstine à rester dans sa maison, c est elle qui la quitte. Hélène! Hélène! je vous comprends et je vous révère. Vous êtes une femme loyale et je ne suis qu'un lâche, et bientôt un traître; mais vous serez contente de moi.
Il ne pouvait , sans grossièreté , émigrer en Tabsence des maîtres de la maison; force lui fut bien d'attendre leur retour. Que cette journée lui parut longue ! Tous les gens avaient pris la clef des champs ; le palais était désert, et que ce désert était triste! Chavornay ne put parvenir de tout le jour à se fixer à rien. La lecture lui était impossible; ses yeux restaient attachés sur la même page des heures entières , sans en pou-
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voir déchiffrer uue ligne. Il rougissait de son inaptitude, mais il n'en put jamais triompher. Seul dans cette solitude silencieuse , le triste convalescent errait de salle en salle , sortait par désœuvrement , allait chercher Hélène dans les lieux qu'elle aimait, puis rentrait presque aussitôt pour la retrouver dans ces appartements tout pleins d'elle.
Jusque-là il s'était arrêté au seuil de sa chambre à coucher; une pudeur secrète l'avait empêché de le passer; mais un instinct de douleur invincible fit taire ses chastes scrupules, il franchit la porte du sanctuaire. Toutes choses étaient comme Hélène les avait laissées , tout respirait encore sa présence; son foulard de nuit était jeté sur le dossier d'une chaise et ses pantoufles roses aux pieds d'une autre. Le bouquet de la veille était sur la cheminée, déjà presque fané ; une broderie gisait sur un guéridon , l'aiguille était dans la fleur commencée; des gants , un dé d'or et un mouchoir étaient auprès , et des livres étaient dispersés çà et là ; l'écritoire était ouverte ; une lettre entreprise
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et abandonnée était dessus , et des billets décachetés semés tout autour. Chavornay fouilla tout, scruta tout minutieusement, non dans des vues indiscrètes ou inquisitoriales , mais avec un sentiment de tendresse et d'amour; il s'assit dans le fauteuil d'Hélène , posa sa tête où la sienne avait reposé, et ses lèvres partout. Il n'est pas jusqu'au cabinet de todette où il ne pénétra, prenant et baisant l'un après l'autre tous les objets qui avaient dû être touchés par elle , ou servir à sa perBonne.
Un volume retourné était demeuré sur sa table de nuit ; Chavornay le prit : c'était un volume dès tragédies de Schiller, que lui-même avait données à la duchesse quelque temps auparavant. En les lui donnant , il avait marqué d'un Irait d'ongle ce vers du Dow Carlos : Celui-là seul connait l'amour, qui aime sans espoir! Arrivée là , s'étail-il dit, elle songera peut-être à moi , et nous serons en communication par la pensée. Ce mystérieux et poétique aveu avait souri à sa fantaisie. Le volume était ouvert en cet endroit, et des li'dces de larmes étaient Visibles sur la
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page. Hélène Tavait donc lue la nuit même ; et en la lisant elle avait pleuré. 11 fut saisi , à cette vue , d'un redoublement d'amour qui alla jusqu'au délire. Elle m'aime! elle m'aime! s'écriait-il avec enthousiasme ; elle m'aime plus que je n'osais l'espérer dans mes rêves les plus audacieux. J'occupe ses insomnies comme elle occupe les miennes; elle me rend les pleurs que je verse pour elle ! Mais la vue de ce lit , où venaient se briser ses désirs et ses espérances , le jetait dans des convulsions de jalousie et de rage ; puis il se calmait en songeant que le cœur d'Hélène était à lui, qu'il n'en avait pas demandé davantage au ciel , et que le livre de ses destinées n'était pas rempli. Il s'agenouilla au bord de ce lit encore tout embaumé d'Hélène , il y appuya son visage et tomba dans une rêverie profonde , délicieuse. Quand il en sortit , quatre heures de nuit sonnaient à la vieille horloge du Prétoire : il y en avait cinq qu'il était là. 11 se leva effrayé , craignant d'avoir été aperçu , et repassa dans le salon furtivement , comme un larron. Feignant de rentrer du dehors , il sonna pour avoir des flambeaux.
Le lendemain , le duc et la duchesse revinrent de Livourne pour dîner. Hélène et Chavornay se revirent avec une joie muette • ils avaient le secret Tun de Tautre, et ils s'efforçaient d'agir coinmes'ilsne lavaient paseu. Toutefois Chavornay neul pas le courage d'annoncer, pour le jour suivant, comme il Tavait ré-
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solu , son retour dans ses pénates : ee serait toujours assez tôt au moment du dépaii. Le dîner avait été gai : on était si heureux de se revoir après deux lonf^ues journées d'absence! Mais la soirée fut triste. 11 y avait bal à la cour; Chavornay n'avait pas été présenté , et partant n'était pas prié. 11 aurait pu Têtre comme étranger , quoiqu il ne lût pas noble ; le docteur Vital l'avait bien été, et le duc d'Arberg lui avait plusieurs fois offert d'être son introducteur ; mais il aurait fallu en témoigner le désir au Grand-Duc ; on aurait cru lui faire, en l'admettant, une grâce signalée, et sa fierté républicaine se refusait à ces insolentes faveurs : Taffabilité des princes l'humiliait plus que leurs dédains. \i.t puis il n'aimait pas à se glisser par les entrées dérobées : ne pouvant pas entrer par la grande porte , il aimait mieux rester dehors.
La soirée donc était triste. Le duc était parti de bonne heure; un message du Grand-Duc l'avait appelé au palais presqu'au sortir de table ; et il avait emmené le docteur avec lui; la duchesse devait le rejoindre plus tard ; elle était à
sa toilette. Chavoriiay se trouvait seul dans le salon du palais Laufranchi, le plus vaste, le plus triste de Pise. Une lampe brûlait, jetant plus d'ombre que de lumière sur les hauts lambris ; le feu mourait dans Taire , lançant à peine encore de loin en loin quelques étincelles. 11 pleuvait abondamment ; une goutte d'eau tombait de temps en temps dans le feu , et le vent gémissait dans les croiséesd'une si lamentable manière, qu'on eût dit les vagissements plaintifs d'un enfant mourant Le fleuve, grossi par l'hiver, roulait sourdement ; quelques carrosses allant à la cour faisaient retentir les échos du Lung'Arno; mais le bruit expirait dans Téloignement, et Ton n'entendait plus rien que la pluie fouettée par le vent sur les carreaux. C'était une nuit , morne, sinistre, une nuit à^la Weruer, et pour la rendre encore plus lugubre , un orgue de Barbarie se mit à jouer dans le lointain des airs mélancoliques.
Chavornay était assis loin du feu sur le sofa occupé d'ordinaire par la duchesse, il était abîmé de tristesse; tout ce que son passé, son
présent, sou avenir avaient de visions funestes et d'alarmants fantômes semblaient s'être donné reiidez-vous dans ce salon désert pour lassaillir à la fois et pour briser son cœur. La liucli.esse avait rapporté de Livourne, à son intention, plusieurs vues des Alpes; elles étaient devant lui sur la table; il les feuilletait d'une main distraite. Peu à peu la vue de ces lieux chéris lui gagna le cœur , et de grosses larmes roulaient dans ses yeux : c'étaient bien là ses montagnes, c'était bien le lac dont sa barque avait tant de fois coupé la vague, et, sur le bord, caché dans les noyers, il lui semblait voir le vieux clocher de son village. II revoyait ses frères les pâtres , assis le soir au seuil des chalets . il s'asseyait comme jadis au milieu d'eux , et partageait avec eux le lait commun des troupeaux errants dans les pâturages. L'aigle effleurait sa tête en passant ; le plomb du chasseur de chamois venait troubler tout à coup l'écho des hautes cinies , et sifilait à son oreille ; le soleil levant dorait la neige des glaciers et jetait sur les cascades un pont de diamants. Transporté par enchantement sur
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les mollis palei'iiels il n'était plus à Pise, etl'orgue jouait en ce moment, sous lesieuétres du palais, un vieil air de sa patrie.
— Les chevaux sont à la voiture.
Ces mots , prononcés tout à coup à la porte du salon , le firent tressaillir ; il leva les yeux , et vit Hélène assise en habit de bal au coin du feu. Sa toilette terminée, elle était venue au salon , en attendant son carrosse, et Chavornay était si absorbé qu il ne Tavait pas entendue entrer.
— Quelle est belle! s'écria-t-il sans pouvoir retenir un cri d'admiration , et les funèbres visionss'évanouirenl. Vous voulez donc conquérir le grand-duc et sa cour? La conquête n'est pas digne du conquérant.
— Je n'en ai vraiment nulle envie, et je suis tourmentée depuis un quartd heure d'une bien autretentation. Tous ces Pisansm'enuuient, poursuivit-elle en tirant la sonnette, et leur grandduc plus qu eux tous; il est stupide. Faites dételer, dit-elle au chasseur comme il entrait, et
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vous irez au palais prévenir M. le duc que je me suis trouvée si fatiguée de ma course de Livourne, qu'au moment de partir pour le bal j'ai été obligée de me coucher. Il voudra bien m'excuser auprès de Leurs Altesses.
Le chasseur sortit.
Hélène comptait si peu s'aller coucher, qu'elle ue songea pas même à se délivrer de sa parure ; elle tira seulement ses gants longs , et resta les bras nus; ensuite elle approcha un fauteuil du feu , et s'y établit comme on fait quand on se promet une longue soirée de causerie et d'intimité.
— Vous êtes le premier coupable ! dit-elle à Chavornay, car je reste ici pour vous. C'est mon premier mensonge , et c'est vous qui me l'avez fait commettre.
Hélène , c'était le second !
L'orgueil et la reconnaissance .se partageaient le cœur de Chavornay : Hélène lui faisait de son plein gré, et avec une grâce exquise, le sacrifice , toujours énorme pour une femme, d'un bai de cour, où elle était sûre d'être la plus
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belle et la plus adorée, el taudis que tous ces gentilshommes et le prince lui-même attendaient cette femme avec une amoureuse impatience, pour Taccabler d'hommages, elle frustrait leurs espérances, elle restait pour lui ; pour lui seul elle était là dans sa fraîche parure , et il s'enivrait d'elle à loisir , tandis que les autres l'espéraient en vain. Triste héritier des Médicis, l'obscur enfant des Alpes te gâtait ta fête , et le plus puissant n'était pas toi 1
Hélène était, ce soir, en bleu, et plus ornée qu'à l'ordinaire , quoiqu'elle ne le fût jamais aux dépens de l'élégance et du goût le plus sévère j elle étincelait de diamants; un instant le superstitieux montagnard crut voir la reine des fées.
— Que faites-vous donc là-bas sur ce sofa? lui demanda-t-elle.
— J'^ vous contemple, el je kitte contre le péché d'idolàlrie.
— Approchez-vous donc; vous avez l'air de me bouder. Ma présence vous contrarie-t-elle ? Avjez-vous d'autres projets?
— Quels projets voulez-vous donc que j'aie ,
sinon de vous voir , de vous voir toujours et de
vous voir encore? Mais je crains le repentir
après un si grand sacrifice.
— Que parlez-vous de sacrifice ? Ce que je perds est si ennuyeux , ce qui me reste est si doux, que la victime n'est pas, en vérité, fort à plaindre. Et d'ailleurs, n'ôtes-vous pas mon hôte? et ne dois-je pas vous tenir compagnie? Je vous ai vu triste, et si je vous avais abandonné dans cet état, ce bal eût été pour moi , je vous assure, une triste fête ! Et puis , mettons que ce soit un sacrifice- je vous en dois bien d'autres.
En prononçant ces mots, elle porta la main au bandeau qui couronnait ses cheveux, et sourit à Chavornay avec un doux mystère : c'était cette même parure qu'il avait portée à Livourne quelques jours auparavant.
— Je réclame de vous encore un service, reprit-elle : allez me chercher mes pantoufles dans ma chambre; ces souliers de satin me gênent; on ne cause bien qu'en pantoufles; la pantoufle
est le sceau de l'intimité. Apportez aussi mon
boa.
En venant attendre sa voiture dans le salon , Hélène avait bien l'intention d'aller au bal; mais elle avait été si touchée de la tristesse de Cliavornay , elle lui avait trouvé Tair si seul , si malbeureux, si souffrant, que ses entrailles s'étaient émues de compassion, et elle n'avait pas eu le courage de 1 abandonner : dans ce momentlà , elle l'aimait éperdument ; elle était si faible, si attendrie , qu'elle ne se sentait pas la force de lui rien refuser, et qu'elle se livrait à lui tout entière par la pensée. Quand il rentra , il s'agenouilla devant elle, et elle se laissa déchausser par lui sans résistance; il prit dans sa main ce pied charmant qu'un bas de soie à grands jours laissait presqu'à nu , et qui eût fait mourir de jalousie une Andalouse , et il s'oublia luimême , jusqu'à y poser ses lèvres , et plusieurs fois, avant de le céler dans la pantoufle de Cendrillon. Prenant ensuite le boa, il enveloppa les épaules et le cou d'Hélène dans les anneaux voluptueux , et en laissa tomber les bouts sur
son sein. Ces soins tendreset caressants durèrent longtemps. La duchesse les reçut sans prononcer une parole , sans faire un mouvement.
— Maintenant, dit-elle , faites le feu , asseyezvous là , et causons.
— La soirée fut délicieuse et calme ; elle passa sans combats , sans orages , dans les douceurs d'une intimité que nulle arrière-pensée turbulente ne vint troubler ; pas un nuage ne voila leurs yeux , pas un pli ne rida leur front ; leurs âmes étaient en communication , ils s'entendaient à demi-mots ; toute allusion était saisie avant même d'être exprimée; ils faisaient des projets , disposaient de l'avenir , le façonnant au gré de leurs désirs ; ils étaient rois de l'espace et du temps. Ils parlaient de tout, et ils étaient eux-mêmes au fond de tout ; partout ils se retrouvaient. La pensée du duc ne leur vint pas une seule fois en mémoire, et jamais sou honneur n'avait été plus en sûreté.
Joies ineffables ! idéales voluptés ! vous êtes la fleur de l'amour , et le fruit peut-être est moins doux. Que ne peut-on fixer là , par un I. 22
clou d'or , la roue de ce temps qui vous emporte 1 Pourquoi laut-il vous effeuiller soi-même en courant au terme? Ce que Ton poursuit avec tant d'ardeur vaut-il toujours ce qu'on a laissé derrière soi? Le midi vaut-il le matin? et Tété vaut-il le printemps? Rien plus tard , ni le délire des aveux, ni l'ivresse de la possession , rien ne saurait égaler le charme et la pureté des premiers troubles et des premières émotions, quand on les voit partagées. On n'a déjà plus de doute, on n'a pas encore d'alarmes , et l'espérance n'est plus que l'atlenle. On ne demande rien , car on sait que rien ne serait refusé, et que tout e£l déjà tacitement accordé ; on se donne , on se possède , on s'aime; hymen immaculé des âmes, dont lautre n'est qu'un grossier symbole et trop souvent la limite.
Enfin il fallut se séparer. Au moment des adieux, ils se serrèrent affectueusement la main ; ils étaient plus qu'amants , ils étaient amis.
— Hélène! s'écria Chavornay; c'était la première fois qu'il appelait la duchesse par sou nom de baptême; il se reprit. Madame,
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pardonnez, conom m'est si doux, et il est si familier à mes pensées, qu'il vientdelui-même à mes lèvres. Hélène! répéla-t-il avec exaltation, vous venez dénie rendre si heureux, que je voudrais vous en témoigner ma recoimaissance par quelque chose d'extraordinaire , quelque chose de grand; je voudrais être au moyen âge, je serais votre chevalier, et pour mériter de vous un sourire, une pensée, j'irais à travers la terre combattre les monstres et les géants. Parlez , où faut-il aller? que faut-il faire?
— Il faut prier Dieu qu'il grave au fond de nos cœurs la devise de votre mère : honneur et prudence !
— De nos cœurs, Hélène! vous avez dit nos cœurs! Et la pressant dans ses bras avec enthousiasme : Vous serez contente de moi, femme noble et loyale , et ma mère aussi ; je serai fidèle à sa devise.
La duchesse prit son bras pour passer dans sa chambre ; il la br>isn au iront, et remonta chez lui.
Souqui avait déshabillé sa maîtresse et s'était
allé coucher. Hélène , restée seule , allait en faire autant. On frappa à sa porte. Elle tressaillit, et eut un moment d'effroi. Serait-ce lui? pensa-t-elle en s'enveloppant dans sa robe de nuit; et , trop amoureuse pour résister, elle se vit déjà vaincue et palpitante dans les bras de Chavornay. Ce n'était pas lui, c'était le duc en habit de voyage.
— Je viens , ma chère , vous annoncer une bonne nouvelle et une mauvaise ; la mauvaise est que je pars pour TAUemagne à l'instant; et je serais déjà parti si le grand-duc ne m'avait fait attendre jusqu'à présent des lettres dont il m'a chargé pour Vienne.
Ensuite , il se mit à raconter à sa femme que le petit prince souverain de la confédération germanique dont il devait hériter était moribond, mort déjà peut-être , que cette mort lui donnant par sa mère des droits sur sa couronne , il n'avait pas un moment à perdre pour les aller faire valoir. C'est le grand-duc lui-même qui l'avait informé de l'événement ; son message de la soirée n'avait pas d'autre objet.
— Après avoir pris ses ordres , ajouta le duc en baisant galamment la main de la duchesse , je viens prendre ceux de votre altesse sérénissime : c'est le titre dont nous sommes menacés.
Hélène , dans tout ce que venait de dire son mari , n'avait saisi qu'une idée , c'est qu'il partait, et cette idée l'épouvanta. Quel moment il choisissait pour la laisser seule! Tous les dangers auxquels ce départ la livrait se présentèrent à son esprit avec une telle énergie , qu'elle ne se sentit pas la force de les affronter.
— Vous partez! s'écria-t-elle, et vous ne m'emmenez pas ! y pensez-vous!
— Mais pensez vous-même, ma chère , à la fatigue extraordinaire et à la précipitation du voyage que j'entreprends ; le moindre retard peut gâter nos affaires , et je ferai la plus grande diligence; les chevaux sont commandés, je pars à l'instant, et voyez quelle nuit! Comment voulez-vous que je consente à vous traîner , vous, Hélène, avecvotre santé délicate, sur une grande route par un temps pareil , et à vous faire passer les Alpes au cœur de l'hiver?
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— Eh! qu'importe le temps, il faut absolument que je parte avec vous. Je vous en supplie , ne me laissez pas seule.
— J'ai pourvu à ce que votre solitude fût moins triste ; je descends à l'instant de chez Chavornay , son intention était de nous quitter demain pour retourner chez lui , je l ai prié de rester jusqu'à mon retour, et j'ai sa parole d'honneur. J'ai pensé qu'en mon absence, sa société vous serait agréable, et qu'ainsi vous seriez moins seule.
— Au nom de Dieu ! répétait Hélène effrayée de ce tèle-à -tête , emmenez-moi ^ je vous le demande à genoux.
— 'Vous le prenez sur un ton si tragique, que vous m'inquiétez. Que craignez-vous donc? Quelqu'un vous a-t-il menacée? ou si c'est moi que vous menacez.
— Je ne vous menace point , je vous conjure de m'emmener.
— - Ne dirait-on pas que je vâisêire absent dix ans ? mai» avant un mois je reviendrai vous cheicher pour insluHor dans sa cour votre altesse sérénissime.
DÉPAKÏ. 345
— Ne plaisantez pas , Fritz , je suis peu disposée à rire.
On entendit en ce moment les grelots des chevaux , Hélène tressaillit : il lui sembla qu'elle entendait tomber la dernière maille de la faible cuirasse qui gardait encore sa vertu et qu'elle allait être livrée sans défense à l'amour qui l'assiégeait. Elle se jeta au cou de son mari et s'atla cha à lui comme un naufragé au mât du navire.
— Pour la dernière fois, Fritz , je vous supplie de ne pas me laisser seule j ou emmenezmoi ou restez ; je ne réponds de rien en votre absence , je ne suis pas sûre de moi.
— Votre menace n'est qu'une ruse de femme, dit le duc en souriant , vous voulez me prendre par la jalousie; mais vous n'y réussirez pas; si vous n'êtes pas sûre de vous, moi j'en suis sûr et cela rae suffît.
En ce monjent la conscience timorée d'Hélène lui parlait si haut qu'elle fut encore une fois au moment de se jeter aux pieds de son mari et de lui avouer qu'elle aimait cet homme sous
7Ai DÉPAHT.
la protection duquel il la plaçait lui-même, il
s^mpatienta.
— Soyez donc raisonnable une fois en votre vie; Taffaire qui m'appelle en Allemagne est assez importante pour qu'on lui sacrifie quelques jours d'ennui. Croyez-vous que ce voyage m'amuse beaucoup à faire? je le fais pourtant.
Et comme Hélène le retenait convulsivement par son habit , toujours combattue entre la grandeur et la honte de l'aveu qui allait lui échapper.
— En vérité , Hélène , ajouta-t-il durement , vous êtes ridicule.
Ce mot fut comme un sceau de glace sur sa bouche prête à s'ouvrir pour une confession magnanime ; elle se tut et n'insista plus. Le duc sentit sa dureté, mais trop tard ; le coup était porté, et en partant il ne serra qu'une main froide et ne reçut qu'un baiser glacial.
Je lui écrirai de la première poste , pour lui demander pardon , se dit-il en montant en voiture. A la première poste il n'écrivit pas faute d'encre, de papier, de temps; à la seconde, il remit d'écrire à la troisième ; à la troisième il
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l'oublia dans les préoccupations de sa souveraineté future ; à la quatrième il avait déjà composé sa cour, nommé ses chambellans , ses conseillers auliques , et les fumées de la vanité lui montant toujours au cerveau , nul doute qu'il ne soit arrivé à la dernière empereur ou pour le moins roi.
LES mmu.
Maintenant, réjouis-toi , plébéien jaloux , les destins te livrent ta duchesse ; te voilà seul avec elle : elle t'aime , tu n'en peux plus douter: le même toit vous abrite et vous n'avez plus de tiers incommode à craindre : ton rival a disparu ; son époux court la poste sur la route d'Allemagne.
Si la j)remière émotion de Cliavornay fut une
LES CASCIINES. 547
émotion de triomphe, elle fut courte ; car, lié par rhonneur et riiospitalité , il était bien plutôt un esclave qu'un triomphateur. Quand le duc d'Arberg était venu la veille lui annoncer son départ, et qu'il avait exigé de lui la promesse de ne quitter le palais Lanfranchi qu'après sou retour , il n'avait pu s'empêcher de rire intérieurement de ce mari aveugle et bénévole qui venait presque lui remettre sa femme entrelesbras. Mais ce cruel sentiment d'ironie dont il n'avait pas été maître avait fait bientôt place à un plus noble, et, comme Hélène , il avait été au moment de déclarer au duc qu'il ne pouvait accepter ce doux et périlleux téte-à-tête. Quoique cette déclaration loyale fût dans sa nature et tout à fait conforme aux inspirations de son âme droite et sincère, il ne la fit point : c'était prononcer contre lui-même un arrêt d'éternel exil ; la force lui manqua pour se frapper lui-même. 11 serait toujours assez tôt de s'exiler d'Hélène , sans hâter, par un héroïsme hors déplace, cette affreuse exécution. 11 n'était pas besoin de mettre le mari dans la coutidence pour respecter en lui riiomieur et l'hospitalité;
aiS LES CASCINES.
il ne se faisait pas Toutraf^^e de croire qu'il lui fallût, pour vaincre, brûler ses vaisseaux, et si la fuite devenait nécessaire , il saurait bien fuir par devoir, sans s'obliger à le faire par nécessité. Ainsi , et c'est Téternel sophisme de 1 amour, il avait , par faiblesse , mis l'avenir sous la sauvegarde de sa force. En gagnant du temps, on croit tout gagner ; on attend , on ajourne ; hier c'était pour aujourd'hui, aujourd'hui c'est pour demain , et ce soir peut-être il ne sera plus temps.
Quand les deux amants se virent en présence pour la première fois après le départ du duc, ils furent embarrassés de leur contenance ; l'abord fut timide, les regards furtifs, la conversation gênée et languissante : cet embarras dura plusieurs jours ; ils évitaient de se trouver seuls , ils éludaient les rencontres; ils abrégeaient les tête-àtête , et semblaient bénir la présence des tiers qu'au fond du cœur ils maudissaient. Le docteur avait sa part de ces bénédictions équivoques ; sa présence était un maintien , et on le retenait, du moins en paroles , chaque fois qu'il voulait se
retirer. Certes c'était là pour lui une grande nouveauté ; mais il n^étail pas absurde au point d'en être la dupe; seulement il se méprenait sur la véritable cause de ces politesses inaccoutumées ;il supposait l'intimité d'Hélène et de Chavornay beaucoup plus étroite qu'elle n'était , et ne s'épargnait pasles interpréta tionsinjurieuses. Il partait de là pour s'imaginer qu'on craignait sa clairvoyance et qu'on voulait endormir ses soupçons. Quand la duchesse lui disait : Docteur, vous êtes bien pressé ; il traduisait , lui : Docteur, je suis polie , soyez complaisant. Mais son intention n'était pas de l'être; il épiait le secret de leurs rapports , et , comme si le duc l'eût chargé du soin de son honneur, il s'était constitué son argus, même avant son départ; depuis , il n'avait fait que redoubler de vigilance. Il comptait s'en faire un mérite à ses yeux, et il espérait, par ce moyen, chasser enfin son ennemi et réduire Hélène , qu il croyait toujours occupée à le perdre dans l esprit de son mari , à se taire et à le servir dans sa carrière, en se faisant contre elle une arme de son secret. C était la connaître
55(1 LES CASCIJNKS.
bien mal. Du reste , il continuait à correspondre avec Campomoro , el il le tenait au courant de ses découvertes. Le Corse, qui n^avait point renoncé a Hélène, et qui, de son île, ne cessait d'avoir les yeux fixés sur le palais Laufranclii , flattait la vanité de Vital pour le faire servir à ses vues secrètes , et il en faisait réellement son espion sans que l'autre s'en doutât; il entretenait avec lui une correspondance Irès-active, el apprenait par lui tout ce qu il voulait savoir.
La gêne des deux amants continuait; Hélène était la plus embarrassée ; elle se sentait faible, oV<^ s'avouait sa faiblesse, et aimait mieux éviter le péril que de l'affronter. Le départ de son mari lui avait laissé un fond d'irritation qui rendait sa situation encore plus délicate. Ses derniers mots en la quittant : « Hélène, vous êtes ridicule! »> lui étaient restés plantés au cœur comme un dard acéré. Quels adieux! cette injure gratuite et maladroite l'avait révoltée , et , ses instincts féminins prenant le dessus , elle s'était promis d'en tirer vengeance. C'étaità Frédéricà la sauver puisquelleTavait prévenu du danger; Tbonneur était
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salistait; elle n'était plus responsable de ce qui pourrait arriver. Pourquoi Tavait-il abandonnée? il n'aurait à se plaindre que de lui. Elle fut toute la nuit occupée de ses projets de vengeance et jamais Chavornay ne fut si près d'une victoire qui, ainsi obtenue, l'eût, à vrai dire, peu flatté; il n'en aurait pas voulu.
Mais Hélène n'était pas de ces femmes impatientes du frein qui n attendent, qui ne cherchent qu'un prétexte pour violer la foi jurée et qui se dégradent avec empressement pour venger une offense reçue ou supposée j elle était trop fière pour croire que le tort d'un autre justifiât une perfldie, parce qu'on estloyal pour soi-mêmenon pour autrui , et que la probité relève non des hommes mais de Dieu. Le matin dissipa donc ses mauvais rêves de la nuit ; elle se réveilla ce qu'elle était et ce qui est si rare en ces temps de dégradation morale, une femme de conscience et d'honneur. Mais plus elle croyait avoir été près de se donner à Chavornay , plus elle fut réservée avec lui les jours suivants : c'était chez elle un instinct de pudeur et de repentir.
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Pour lui , il liait par se lasser de cette ambi^ guité de rapports. Nous avons Tair de deux coupables , se disait-il , nous n'osons pas nous regarder en face , et pourtant quel crime avonsnous commis? Cette position fausse l'humiliait et il voulait se prouver à lui-même et prouver à Hélène qu'ils se calomniaient tous les deux et qu'ils avaient tort de craindre le tête-à-tête. Un matin qu'elle n'était pas encore levée , il entra dans sa chambre; la terre trembla sous elle.
— Madame, lui dit-il d'un ton délibéré, la matinée est divine : c'est un crime que de rester chez soi par un temps pareil. C'est une journée à donner tout entière à la promenade ; voulezvous monter à cheval? mais nous irons seuls; pas de chasseur , pas de laquais , toute cette valetaille nous gênerait : je tâcherai de n'être pas un trop indigne écuyer. Voulez-vous?
Un soupçon traversa l'esprit de la duchesse; un vague et lointain souvenir de Campomorolui revint à la mémoire ; elle fixa sur Chavornay un œil scrutateur qui semblait lui dire : Le puis-je?
— Ah! madame!... répondit-il , blessé du
doute et en jetant sur elle un re^fard de reproche, cette idée n'est pas de vous.
La duchesse rougit , car , au fond , c'était bien plutôt elle que lui qu'elle craignait dans la solitude ; et son doute était presque un aveu ; elle sortit sa belle main blanche et la tendit à Chavornay en signe de consentement et de confiance. Il pardonna et la serra affectueusement, mais sans la baiser.
— Levez-vous donc , fière amazone ; pendant que Souqui vous habille , je vais faire seller les chevaux ; nous déjeunerons à l'aventure.
La toilette d'Hélène fut bientôt faite ; une heure après ils galopaient en pleines Cassines. On était en hiver ; mais l'hiver de Pise est un printemps. La journée était divine , en effet ; un soleil chaud sans être incommode nageait dans un azur clair et dégagé de vapeurs, le ciel n'avait pas un nuage. L'atmosphère était calme et tiède. Quoiqu'on fût loin encore de la saison printanière , il émanait du sein de la terre et du fond des bois je ne sais quels parfums prophétiques qui faisaient pressentir le printemps ; il
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y avait dans l air comme im bruissement vague et doux , qui présageait le réveil de la nature. Ils allaient au hasard et rencontrèrent l'Arno , à Tendroit où il verse dans la limpide Méditerranée ses eaux jaunes et limoneuses; ils se trouvaient là aux limites méridionales des Caséines ; le fleuve leur fermait le chemin ; ils tournèrent bride pour regagner les fourrés et tombèrent au milieu d'un grand troupeau de vaches grises et sauvages , au milieu desquelles leur subite présence porta le trouble et la confusion.
— Elles n'ont pas Thospitalilé des nôtres , dit Chavornay ; quand un voyageur traverse leur alpe , elles viennent au bord du chemin , comme pour lui souhaiter la bienvenue, et le regardent passer avec une curieuse bonhomie; celles-ci sont farouches comme leur désert.
Cependant le troupeau s'était rallié et le calme était rétabli. Les hôtesses du pâturage contemplaient de loin les deux étrangers, et leurs télés , armées de cornes gigantesques , suivaient tous leurs mouvements avec une lierté
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qui n'était pas sanç «jrAce. f/air vif du matin avait provoque Tappétit des promeneurs ; ils s'étaient plusieurs fois plaint que le déjeuner se fît attendre ; mais il fallait rencontrer le pâtre de Saint-Rossore , et ils ne Pavaient pas encore aperçu.
— Victoire 1 s'écria tout à coup Cliavornny , voilà notre déjeuner!
Sans rien ajouter , il mit pied à terre , attacha son cheval à un arbre , et alla ramasser , au pied d'un massif d'églantiers dépouillés par l'hiver , une racine de chêne grossièrement creusée en fprme de tasse par le couteau des bergers , et oubliée par eux en cet endroit. Il ôta son habit sans façon, le jeta sur l'herbe et s'approcha à pas furtifs d'une vache qui lui sembla avoir du lait, chose rare en ces contrées; il l'apprivoisa si bien de la voix et du geste, qu''elle se familiarisa, chose plus rare encore , jusqu'à se laisser traire. On eût dit qu'elle avait reconnu dans l'enfant des Alpes l'homme du méfier. L'entreprise n'était pas sans péril ; Je taureau rôdait d'un air sombre au-
tour du faux pâtre , et semblait se défier de son usurpation ; mais tout se passa bien : Chavornay s'acquitta de sa tâche avec Taisance et Taplomb d'un armailli consommé. Il apporta le lait pétillant à la duchesse , qui était restée à cheval et avait suivi d'un œil moitié inquiet, moitié riant , la bucolique en action.
— La tasse est un peu grossière , lui dit-il en la lui présentant avec une gaucherie affectée , mais votre altesse sérénissime voudra bien nous excuser : nous autres pauvres pâtres , nous n'avous pas de porcelaine plus fine.
Hélène prit en riant la tasse dans ses deux blanches mains , et la porta à ses lèvres, tandis que son pastoral écuyer tenait la bride de son cheval ; elle lui laissa la moitié du lait pour sa peine , et déclara n'avoir de sa vie si bien déjeuné. La tasse fut attachée à la selle comme un trophée et un souvenir.
La journée s'écoula dans ces amoureuses folies ; allant des bois à la grève et de la grève aux bois , ils passaient tour à tour des grandes rêveries de l'Océan aux émotions paisibles des
forêts. Tantôt on devisait doucement en marchant au pas, tantôt on se lançait au galop pour échapper à une pensée triste, à un désir impérieux. Une fois, Hélène galoppa si fort, que le vent lui enleva son chapeau et dénoua sa coiffure. Sa longue chevelure Tinonda tout entière comme une pluie d'or, et se mêla à la noire crinière du cheval qui remportait sur la plage. Il n'y avait pas là de Souqui pour la recoiffer ; appelé ce jour-là à cumuler tous les rôles, Chavornay fut dans ce nouvel emploi plus gauche et moins expert que dans les autres. Il est vrai que sa main tremblait.
Après avoir jeté le désordre au milieu des vaches, ils allaient le porter en d'autres lieux. Ici c'était une chamelle égarée qui fuyait sur la grève , avec son nourrisson, enfaisantdes saccades bizarres et des bonds ridicules ; là, c'était une compagnie de vieux mâles accroupis dans le sable , comme au désert , et qui semblaient attendre, en ruminant paisiblement au soleil, le départ de la caravane ; leur alarme était moins vive à l'apparition des promeneurs, et ils prenaient leur temps
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pour In retraite; encore leur indolence naturelle ne s'y résirrflait-ellc pas toujours ^ et ia paressé l'emportait quelquefois sur la peur; ailleurs, c'était un vaste troupeau de brebis dociles, et plus loin des jUments fougueuses ef indomptées. Goilvernéës pai* leur étalon , ces dernières sbht divisées pdi^ tribus distinctes, qui ne se ï/iêlent jamds éhtre elles. Le despotisme asiatique et Tardente jàîoUsie du maîtt*e ne souffrent pàë d'empiétements , et si deux étalons se rencontrent sur le mériie terrain , ils se livrent des dôrnbats à mort.
Hélène fut effrayée d'un de ces spectacles sanglants: VcpW en feu , le poil hérissé , la crinière et la queue violemment ajjitées, les deux champions se mesuraient en champ clos ; dressés sur leurs pieds de derrière , ils cherchaient à se terrasser , à se mordre , et poussaient des hennissërhents furieux; le pâturage en était tout ébranlé. Tout à coup un cavalier, vêtu de peau, débouché du bois voisin, et s'élance dans l'arène bride abattue, il fonce, la lance au poino , sur les combaltanls , les sépare, les disperse, les
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poursuit, et revient en triomphe au-devant des deux voyageurs.
— Madame , dit Cliavornay , je vous présente le monarque de ces royaumes et mon meilleur ami.
Le vieux pâtre de Saint-Rossore s'inclina en siïjne de respect et d'admiration sur le cou de sou cheval; jamais tant de beauté n'avait visité son empire; il en était tout étourdi. 11 fit à la duchesse les honneurs de ses états avec une courtoisie champêtre. Elle se prêta avec grâce à ses rustiques enipressements. Tandisqueles chevaux se reposaient dans une étable, où ils avaient pour litière du foin jusqu'au ventre , elle entra , pour se reposer elle-même , sous ce que Cliavornay avait baptisé la tente du patriarche : c'était une simple cabane de roseaux dont Évandre, roi lui aussi des pasteurs, aurait été jaloux.
Hélène était nu- tête et portait les cheveux noués par derrière; sa longue robe d'amnzone bleue !a gênant pour marcher, elle la soulevait de la main , et tenait de l'autre sa cravache en guise de flèche.
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— A vous voir ainsi , s'écria Chavornay éperdu à la vue de tant de grâce unie à tant de majesté , on vous prendrait pour Diane chasseresse visitant les pâtres de Carie.
— Poêle ! répondit la duchesse , avec u» sourire de bonheur et de reconnaissance ; et elle s'appuya amoureusement sur lui , pour entrer sous le chaume hospitalier.
Quelle différence due celle visite à la première I Le tact du cœur fit sentir instinctivement au vieux berger qu'il ne fallait pas troubler trop longtemps un si doux tête-à-téte; et, afin de rendre à eux-mêmes les heureux promeneurs, il prétexta que le soin des haras le réclamait ailleurs.
— Ami , dit-il bas à Chavornay , eu échangeant avec lui un regard d'intelligence , je comprends maintenant ta tristesse d'alors et ta joie d'à présent.
— Quels secrets avez-vous donc à vous dire ? demanda la duchesse déjà prête à partir.
— U me rappelle des temps dont je ne veux pas me souvenir aujourd'hui.
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— Madame , ajouta le vieux berger , je lui rappelle un temps où il était bien triste ; il venait seul s'asseoir à la porte de ma cabane ou là-bas sur ces dunes au bord de la mer , et il pleurait. J'essayais de le consoler, mais je n'y réussissais guère, moi.
Hélène n'en put entendre davantage ; elle en comprenait plus qu'elle n'en voulait savoir , et poussa son cheval en avant pour cacher son émotion. Le pâtre la suivit; et, s'approchant d'elle le chapeau bas , il lui demanda la permission de lui baiser la main.
— Changeons; dit-elle en lui donnant sa cravache à pomme d'or, et lui prenant en échange sa baguette de frêne; vous vous en servirez en mémoire de moi.
Le berger reçut la cravache ; et, baisant avec respect la main qui la lui présentait, il prit congé. Il la suivit de l'œil la duchesse aussi loin qu'il put l'apercevoir; quand il ne la vit plus, il soupira profondément; et, au lieu d'aller à ses haras , il alla s'asseoir triste et rêveur au seuil de sa cabane.
Le couple ami avait repris le pas lent de la conversation ; ils virent passer quelque chose de blanc à travers les arbres : c'était une voile qui descendait le Fleuve-Mort, ruisseau muet et mort comme son nom l'indique , qui traverse les Caséines dans toute leur largeur ; car à Pise, comme à Ravenne , les barques sillonnent l'épaisseur des bois. Attirés par la singularité du spectacle, ils côtoyaient le fleuve et ils allaient lentement, car le sabot des chevaux s'enfonçait dans les sables, lis étaient près de la tour de Ricardi , Tune des sentinelles avancées de ces marines solitaires : tout à coup , ils eurent une alerte ; ils entendirent derrière eux les aboiements des chiens et le halali des chasseurs.
— Quel ennui ! dit Hélène, dont le front serein s'était tout d'un coup obscurci ; la cour chasse, nous allons tomber au milieu de tout ce fracas.
— Voilà notre journée gâtée ! ajouta Chavornay avec humeur. Ne pouvaient-ils pas chasser ailleurs ? *
Afin d'éviter la rencontre , ils se mirent à ga-
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loper dans le sens opposé et se cachèrent dans les fourrés, de manière à n'être pas vus. La chasse arriva; un enfant en liaillons, qui ramassait du bois sec , se jeta à genoux sur son passage, et demanda Taumône, les mains jointes, au seigneur qui ouvrait la marche, et faisait les fonctions de grand-veneUr. C'était pour son père , disait-il , un pauvre bûcheron de la Maremme , malade de la fièvre maremmane, et qui ne pouvait pas travaillei-.
— Le daim! le daim! où a-t-il passé? criait le chasseur sans l'écouter.
— Hélas! monseigneur, je ne l'ai pas vu ! répondait le petit suppliant, et il renouvelait sa prière d'une voix timide.
— Je m'embarrasse bien de ton père! c'est le daim que je te demande ! Et comme l'enfant répétait qu'il ne l'avait pas vu : Loin d'ici, fainéant! lui cria le chasseur impatienté, eu lui lançant un coup de fouet qui lui coupa la figure et la lui mit tout en sang.
La chasse passa tout entière sans |)rendre garde au pauvre blessé.
— Les misérables ! s'écria Chavornay en poussant violemn»ent son cheval , couinie pour se mettre à leur poursuite, elles passions de Sparlacus bouillonnaient dans Tâme indignée du plébéien.
La duchesse le retint ; elle descendit de cheval auprès de 1 enfant, et, comme si elle eût été jalouse de réparer le crime des siens, elle se mit à essuyer avec son mouchoir, et à laver à leau du ruisseau , son visage ensanglanté. Ce n'était plus la Diane chasseresse , c'était la sainte Elisabeth de Murillo. Chavornay, resté en selle, la regardait faire du haut de son cheval.
— Lavez ! madame , lui disait-il ; lavez encore ! toute l'eau du fleuve ne saurait effacer la tache imprimée au front de vos patriciens par le sang de cet enfant. Chaque goutte de ce sang pur est tombée dans la balance de Dieu pour retomber tôt ou tard sur la tète de ceux qui l'ont versé ! Que n'ont-ils eu toujours , ajoutat-ii d'une voix plus douce, comme s il se fut reproché son amertume et sa violence ; que n'ont-ils eu des mains comme les vôtres pour bander les
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plaies faites par les leurs à Thuaianité ! Ou plutôt, je bénis le Ciel qu'il n'y en ait point eu , car elles nous auraient tant fait aimer nos blessures que nous n'aurions pas voulu guérir.
L'enfant recevait les soins de la duchesse sans faire un mouvement , sans même oser respirer. Les yeux baissés, les bras pendants , il était immobile et muet devant elle ; enfin il se hasarda , en rougissant , à lever un grand œil noir , encore noyé de larmes.
— Mais voyez donc comme il est beau ! dit la duchesse en le baisant au front.
— La nature, madame , est une mère impartiale, elle donne au peuple d'aussi beaux enfants qu'à vos gentilshommes; mais la société est une marâtre impie : c'est elle qui nous déforme et nous flétrit ces tendres rejetons. Hélène! Hélène! vous ne savez pas ce que la misère et les maux qu'elle traîne après elle peuvent faire des plus belles créatures de Dieu.
— Taisez-vous , vous êtes un tribun !
Mais, en lui ordonnant de se taire, elle était
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sus[)eii(Iue à ses paroles, ol le regardait d un œil avide. Jamais il n'était si beau , jamais il n'avait tant d'empire sur elle que lorsque les passions plébéiennes frémissaient dans son cœur, et que le lion, comme elle disait, se réveillait en lui. C'était quelque cbose de si nouveau pour elle , que cela seul eût suf6 pour la subjuguer. La force séduisait la grâce, comme la grâce avait séduit la force.
Enfin , ils repartirent , et l'enfant , guéri et consolé, se mit à courir à toutes jambes , portant, ce jour-là , à son père, de quoi acbeier du pain pour bien des semaines.
Le soleil était sur son déclin quand ils atteignirent !e Serchio , qui forme la limite septentrionale des Caséines. Là le désert cesse avec la Maremme, et la nature change d^aspect; elle passe du grandiose au cbampêtrej on quitte l'Arabie et ses chameaux, on rentre en Toscane, eit dès l'eulrée on cetrouve ses petites collines chargées d'oliviers , ses hameaux blancs , sa population polie et puriste. La terre se couvre d'une végctation plus régulière, et d'élégantes
chaumières se penchent au bord du fleuve , à demi-cachées sous la vigue et les mûriers.
Les promeneurs avaient résolu de clore la journée par un dîner champêtre et de ne pas rentrer à Pise avant la uuit. Ils suivaient les rives du Serchio , cherchant de Toeil quelque toit sympathique où demander 1 hospitalité. Hs aperçurent à travers les oliviers une petite maison isolée qui leur plut et leur parut hospitalière entre toutes les autres ; ils mirent pied à terre à quelque distance , attachèrent leurs chevaux à un arbre et se dirigèrent vers la chaumière. Une femme était assise sur le seuil de la porte , allaitant un enfant ; la jeune mère était belle , quoiqu'usée avant le temps par la fatigue; la blancheur de son sein , innocemment découvert , contrastait avec le hâle de son cou brûlé du soleil; son sourire était doux et mélancolique. L'arrivée des deux étrangers attira de Tintérieur deux autres enfants de trois à quatre ans, et un troisième, plus jeune, se traîna sur les mains jusqu'à la porte; les premiers étaient à peine vêtus , Tauii'e ne 1 était pas du tout, mais tous les
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trois respiraient la santé : cachés derrière leur mère , ils fixaient sur les étrangers un grand œil étonné et sérieux.
— Que d'enfants vous voilà , s'écria Chavornay , pour être si jeune et si jolie !
— Ils ne sont pas tous à moi , répondit la villageoise en rougissant; mais c'est égal , je les aime tous de même.
— Vous êtes donc leur nourrice? demanda la duchesse en regardant d'un œil d'envie tous ces beaux enfants, et faisant un triste retour sur elle, qui en avait tant désiré et qui n'en avait pas.
— Oui , mais pas comme madame l'entend : c'est Dieu qui a mis en nourrice chez nous celte fillette , à qui je donne mon lait, et ce gros garçon qui n'en a plus besoin depuis longtemps , car il mange déjà comme un homme.
— Comment cela? Contez-nous donc cette histoire.
— C'est une histoire bien triste. Leur père est notre voisin, ou plutôt il l'était; car la petite maison , qu'il possédait là-bas, n'est plus à
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lui : la justice l'a fait vendre parce qu'il n'avait pas de quoi payer l'impôt. A cette occasion , il a eu des raisons avec les sbires, qui l'ont mené en prison , où il est encore; pendant ce temps , sa femme était en couches , et elle est morte au milieu de ces tribulations. Quoique nous soyons bien pauvres et que nous ayons déjà deux enfants , nous avons recueilli les orphelins. Que voulez-vous , madame? on ne pouvait pas laisser mourir de faim ces innocentes créatures. J'achevais de nourrir mon cadet : je l'ai sevré pour donner à la petite le lait qui me restait. Il en sera comme Dieu voudra ; il viendra à notre aide , ou bien j'en serai quitte pour laisser mes boucles d'oreilles de noces au Moiit-de-Piété. Elles en connaissent bien le chemin , et y sont encore à l'heure qu'il est.
— Eu voilà d'autres pour les remplacer , dit la duchesse en ôtant ses propres boucles et les mettant de sa main aux oreilles de la jeune mère : cela vous servira au besoin à doter vos nourrissons.
C'étaient deux diamants de prix : l'aimable I. 24
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contadine les recul en rougissaiU , moins tou-^ chée de la magnificence du don , car elle en ignorait la valeur , que de la grâce délicate avec laquelle il était offert.
— Heureux riches ! murmurait Chavornay en caressant les enfants , vous êtes la providence de Dieu sur la terre.
— Que me sert ma richesse? répondit tristement la duchesse. Je suis moins heureuse que cette villageoise : elle a des enfants et moi, Dieu m'en refuse.
, -r^ Peut-être , répliqua Chavornay avec amertume , serait-elle plus heureuse de n'en point avoir , si elle doit les voir tués avant Tâge par la pauvreté et le travail précoce et meurtrier. Hélas ! c'est le sort des enfants du peuple. Pauvres fleurs 1 ajoula-t-il en serrant dans ses bras, avec une ineffable tendresse, toute celte famille enfantine, puisse la marâtre impie ne pas vous flétrir et vous étouffer sous sa main de fer!
Vaincu par l'émotion , il n'en put dire davantage; il quitta brusquement h dpche^se et
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alla cacber son attendrissement derrière la maison : Hélène Ty rejoignit.
— Qu'avez-vous donc pour fuir ainsi?
— Je ne puis entendre ces choses-là sans fondre en larmes. Et vous, madame, n'êtes-vous pas émue jusqu'au fojid de Tâme du contraste que Dieu vient de nous mettre sous les yeux? L'homme de cour chasse à coups de fouet lorphelin suppliant; la femme du peuple le recueille et le nourrit de son propre lait. Quelle leçon pour vous! quel reproche pour moi! Ah ! laissez couler mes pleurs, je n'en verserai jamais assez : ce ne sont pas seulement des larmes d'attendrissement, ce sont des larmes de repentir. Je m'accuse comme d'un crime du bonheur que je goûte auprès de vous , lorsque tant des miens souffrent et succombent au labeur implacable. Mon père m'a laissé d'autres exemples , et ma mère, que cette villageoise me rappelle, d'autres enseignements. Où serais-je et que serais-je , s'ils avaient fait de la vie l'usage que j'en fais? lïélas! madame, je suis un ingrat, et je suis bien coupable î
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— N'est-ce donc rien que de donner l'exemple de la vertu , de faire respecter les vôtres et vous-même, au sein du camp ennemi?
— Non, cela n'est rien; je n'ai que l'instinct de la vertu, et la vertu sans pratique est un soleil sans chaleur qui ne réchauffe et ne féconde rien. Eh quoi! Dieu a mis dans mon cœur le sentiment de la justice; il m'a fait naître dans le peuple, afin que j'eusse la conscience de ses misères , l'expérience de ses vertus , et ces trésors de bonté , de courage, de dévouement, de douleur héroïque et patiente qui m'ont été révélés, afin que je le les révélasse à mon tour au monde , je les enfouis dans un lâche silence! j'étouffe sous le boisseau le flambeau de vérité que je devrais faire luire au milieu des hommes, et, au lieu de revendiquer la part usurpée de mes frères à l'héritage commun , je pactise avec les usurpateurs, je m'assieds à leur table , je dors sous leur toit ; ah ! madame , je ne suis qu'un transfuge , et vous avez le droit de me mépriser !
— Voilà le lion qui se réveille! dit Hélène,
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et Tesprit guerrier qui recommence à rugir en vous. Venez I
Et , lui prenant le bras , elle le ramena dans la chaumière.
— Puisque vous recevez si bien les hôtes que Dieu vous envoie, dit-elle à la jeune ménagère , vous allez nous donner à dîner , car nous mourons de faim.
— De bien bon cœurl madame, quoique je n'aie rien à vous offrir qui soit digne de vous. Mais tout ce que j'ai est bien à votre service.
Une nappe de toile grossière , mais blanche , fut étendue sur la table boiteuse, et le couvert fut bientôt mis. Du pain bis , des œufs , des olives et le fenouil sacramentel , firent les frais de ce banquet pythagorique ; des figues et des oranges le complétèrent ; et, à défaut de vin, on but l'eau limpide et fraîche que Chavornay alla puiser lui-même à la source voisine. Après ce frugal dîner, on prit congé de la cabane hospitalière ; on promit de revenir, et l'on partit.
Ils marchèrent quelque temps à pied ; les chevaux suivaient. La soirée était douce; ils se
trouvaient au milieu d'une prairie , et remontaient lentement le Serchio à travers les saules. Tout pleins des émotions de cette lonçjue journée de paix et d'intimité , ils la voyaient linir avec tristesse.
— Asseyons-nous ici, dit Hélène, et faisons nos adieux à cette belle nature avant de la quitter.
Cette idée de retour serra le cœur de Cliavornay ; un nuage sombre passa sur son front , serein jusqu'alors. Après l'oublieuse liberté des chanips, il fallait donc retrouver les gênes de la ville et cet équivoque palais Lanfranchi , où sa position était si ambiguë, et dont l'hospitalité lui était à la fois si douce et si amère ; il se comparaît au prisonnier qui a brisé sa chaîne et qu'on ramène dans sa prison. Il n^ rentrait qu en gémissant. Les mêmes pensées préoccupaient la duchesse : elle rappelait dans le secret de son âme les douces heures qui s'envolaient.
Le site où ils s'étaient arrêtés était calme et borné; une fraîche pelouse s'étendait derrière eux , fermée par une barrière rustique, où les chevaux étaient attachés; une petite colline verte fermait la rive opposée; une tour ruinée se
dessinait sur le ciel, et, tout près, uu massif de rochers nus se détaciiail sur la verdure. Le soleil couchant jetait encore quelques rayons obliques qui rasaient les Ilots à travers les arbres. Hélène était assise sur un tertre de gazon , tout au bord du fleuve , et appuyée contre le tronc d'un vieux saule , dont la chevelure pendante se mêlait à la sienne; sa tète rêveuse était penchée sur Teau fuyante ; dominée par l'attraction magnétique qu'exerce sur l'âme tout mouvement régulier et continu , elle paraissait plongée dans une profonde méditation. Chavornay était en face , assis sur un tronc coupé ; il respectait sa muette rêverie et se laissait aller au bonheur de la contempler. Quelquefois leurs yeux se rencontraient; alors ils se souriaient, mais ils ne se parlaient pas, et le silence n'était troublé que par le {gazouillement de Tonde ou de quelque oiseau caché dans les buissons.
Chavornay était occupé à tresser une guirlande de fleurs sauvages; quand il l'eut terminée, il se leva, et , la posant sur la tête d'Hélène • — Je vous ai initiée , lui dit-il , aux mystères
Sre LES CASCINES.
de la vie rustique ; aujourd'hui vous êtes des nôtres , suspendez aux rameaux de ces bois votre couronne de duchesse ; je jvous sacre reine des champs !
Hélène leva sur le poétique enfant des montagnes un œil plus limpide et plus bleu que le ciel qui s'y réfléchissait , et, après l'avoir regardé quelque temps en silence , elle lui dit avec un mélange de finesse et de douce raillerie :
— Qui étes-vous donc pour décerner ainsi des couronnes? Au lieu du simple pâtre que vous vous vantez d'être , ne seriez-vous point quelque prince déguisé ou quelque roi détrôné? Vous n'affectez la rudesse que pour vous mieux masquer ; mais la noblesse de vos manières et la grandeur de votre âme vous décèlent. Vous êtes prince , je ne m'en dédis pas.
— Oh! que non pas, madame! s'écria Chavornay, dont la corde plébéienne vibrait au moindre souffle; je suis de meilleure race, un sang plus généreux coule en mes veines , et je bénis tous les jours le ciel de m'avoir fait naître là où se trouvent la vraie noblesse et la vraie
grandeur. Vous savez bien qu'il n'y a plus eu Europe qu'un bon gentilhomme, le peuple; on ne saurait compter ses quartiers, et ce gentilhomme est mon père.
— Vous le dites; mais enfin qu'en savonsnous? Vous ne m'avez jamais conté votre vie.
— Ma vie ! répliqua-t-il avec un sourire amer, est-ce que j'ai une vie, moi? Rien de plus commun que ma destinée , rien de plus vulgaire , abîmé que je suis , dès ma naissance , dans les ignobles réalités d'une condition misérable; et je dis misère, car pauvreté est un de ces mots vagues qui ne disent que la moitié des choses , ou plutôt qui ne disent rien du tout. Non certes , non , le Dieu qui m'a mesuré les adversités d'une main si libérale n'a pas pris soin d'en gazer l'horreur sous les pompes brillantes de la poésie. Je suis né comme tout le monde, j'ai vécu comme tout le monde, et je défie l'imagination la plus riche et la plus féconde de tirer un seul chapitre de roman de tous les événements de ma vie. Orphelin de père presqu'au berceau , j'eus le malheur de pei-dre trop tôt ma mère , le seul être
qui m'ait jamais aimé sur la terre. Dès lors je pris en dégoût une patrie marâtre, où j'étais seul et où je 11 étais plus aimé. Assez longtemps je m'étais épuisé à sucer ses mamelles de pierre. Ma patrie est une amazone qui foule l'amour sous ses pieds belliqueux , et dont Tâme farouche est fermée aux douceurs de la maternité; ne pouvant nourrir ses enfants, elle les expose, les exile, les vend ; mieux vaudrait, comme le vieux Saturne, les dévorer. Enfin, j'ai fui; comme l'aiglon qui essaie ses ailes au sortir de l'aire, j'ai essayé les miennes à travers les Alpes; j'ai pris ma volée vers le soleil ; du haut de mes montagnes , je me suis abattu sur T Italie comme sur une proie promise au délire de mes rêves ; je vous ai vue, madame, et vous savez le reste ; ou plutôt vous ne le savez pas; vous ne savez pas que , sous cette vie si monotone , si vulgaire en apparence, si pauvre d'événements et d'intérêt, il en est une autre que je tais, et qui peut-être est moins pauvre. Si j'entreprenais quelque jour de vous raconter celle-là, l'histoire en serait longue et triste , et votre œil s'étonne-
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rait peut-être de plonger dans cet abîme obscur et silencieux. Vous y verriez des choses que vous ne soupçonnez pas ; un assemblage inouï de contradictions et d'inconséquences : Taudace des Titans révoltés unie à rhumilité résignée des solitaires de la Tbébaïde, des renoncements stoiques, des désirs insensés, d'aveugles espérances, et un inconsolable désespoir. Vous me verriez pâtre tour à tour et prince, comme vous dites, Spartiate et Sybarite, passer en esprit de la simplicité du chaume à des magnificences royales; des raffinements de la mollesse aux plus austères vertus; rien n'est assez dur, rien n'est assez délicieux ; j'aspire aux plaisirs , puis au ciliée ; je cueille aujourd'hui la rose, demain je voudrai l'épine, et ma vie s'use et se perd dans ces luttes sans trêve et sans témoins.
Toujours assise au penchant du fleuve , la duchesse écoutait Chavornay, debout devant elle, avec une attention ardente et sympathique ; l'œil fixe , les lèvres eutr'ouvertes , elle semblait boire ses paroles.
— Mon Dieu! lui dit-elle avec cette compas-
sion profonde qui n'est que de Tamour déguisé ,
que vous possédez bien Tart de vous torturer I
— C'est Tart du poëte , et vous m'avez dit, ce matin , que je l'étais ; celui qui se torture le plus est celui qui a le plus de génie. Mais ce n'est pas moi qui me torture , ajouta-t-il avec impétuosité, c'est le destin qui s'acharne à moi ; car vous voyez bien maintenant que mes douleurs ne sont pas imaginaires. Pauvre, obscur , sans amis, sans carrière, j'ai perdu la famille que Dieu m'avait donnée, et je n'ai plus l'espoir de m'en créer jamais une autre. Dévoué à une solitude éternelle , je traverse la terre sans la toucher , pour ainsi dire , comme l'hirondelle rase le sol sans s'y poser ; j'erre parmi les hommes sans me mêler à eux , également étranger à leurs joies et à leurs douleurs, à leurs espérances et à leurs désirs; je suis seul, toujours seul. Nulle voix aimante Jie me dit, quand je sors : Où vas-tu? Nulle ne me dit, quandje rentre : D'où viens-tu? Je suis triste, et nulle voix n'est là pour me consoler; et si j'ai un éclair de gaieté, pas une bouche amie ne
s'épanouit à mon sourire. Seul 1 toujours seul ! Oh ! vous ne savez pas ce que c'est que cette solitude implacable à laquelle je suis condamné , quels mauvais conseils elle donne et dans quels égarements elle peut entraîner; vous ne savez pas ce que c'est que de n'être aimé de personne, et de ne pouvoir vivre sans être aimé : c'est là toute ma vie et le secret de ma tristesse. Et quand je songe que cela dure depuis vingt-cinq ans bientôt , que depuis vingtcinq ans je suis aux prises avec le mauvais génie qui m'a reçu au berceau, et que cette lutte sourde , occulte , opiniâtre , n'a abouti , après tout, qu'à faire de moi un vagabond, une espèce d'aventurier presque suspect, oh! alors, je me révolte contre une persécution si acharnée , et je somme , en frémissant , l'avenir de payer enfin , car il en est bien temps , ce me semble, la longue dette dupasse. Mais, hélas! quelque légitimes réparations qu'il me doive , me les donnera-t-il? Je n'ose pas les demander ; j'ose à peine le désirer ; il m'en doit trop pour que j'en espère aucune.
U s uiteiTompit à ces mots, et, se recueillant ew lui-même, comme s'il eût craint d'eu trop dire, il resta quelque temps plongé dans un silence inquiet; il flottait visiblement entre deux résolutions contraires. Parlerait-il enOn? se tairait-il encore? Sa bouche déjà s ouvrait pour laisser échapper cet aveu qui voulait sortir; un mouvement couvulsif la referma brusquement, et , cette fois encore , sa volonté demeura victorieuse. Hélène comprenait ce qui se passait en lui par ce qui se passait en elle ; elle lisait dans le cœur de Chavornay, elle voyait errer sur ses li .res cet aveu redoutable , dont tous les dangers étaient pour elle, puisqu'il devait la placer entre Thonneur et Tamour, dans raiternative d'une réciprocité coupable ou d'une dissimulation impossible. Amollie par cette journée d ivresse et d enchantement, elle n'avait pas la force de fuir un péril dont elle sentait limminence, et, bien qu'elle vît l'orage prêt à éclater sur sa tête, elle demeurait immobile, et attendait avec une muette résignation le coup qui allait la frapper.
T— Hélène ! reprit Chavornay après une longue pause, écoutez-moi...
Il se tut encore; mais le ton sérieux et presque solennel dont ces trois mots furent prononcés la fit tressaillir • c'était le signal et le prélude de la révélation tant redoutée; Theure de la crise avait sonné; elle leva sur Chavornay un œil alarmé, quoique résigné; celui de Chavornay resta longtemps fixé sur elle en silence avec une expression singulière ; puis , se retournant tout d'un coup :
— Madame, dit-il d'un ton brusque, partons , il se fait tard !
,,, Et, sans lui donner la main pour Taider à se relever du tertre où elle était assise, il alla détacher les chevaux. Comme la duchesse remontait sur le sien , il remarqua que son sein battait avec violence. Lui n'était pas moins agité; encore tout ébranlé de la lutte dont il venait de sortir , il ne put de longtemps rompre le silence ; il aurait, au premier mot , trahi une émotion dont il voulait faire un mystère.
La nuit était calme et sereine; les étoiles
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brillaient d'uu éclat pur et tranquille , et le pas des chevaux était le seul bruit qui troublât le silence des campagnes. Tout à coup le cheval de la duchesse fit un écart; il avait été effrayé par un tronc renversé qu'Hélène reconnut pour celui-là même où elle s'était assise la nuit où Canipomoro l'avait enlevée du bal. C'était là cette plaine où le carrosse s'était égaré , et où elle avait été délivrée de la plus odieuse des persécutions. Au souvenir de cette horrible scène, elle se rapprocha de Chavornay par un mouvement brusque, comme si Campomoro ou son ombre l'eût poursuivie. Se reportant du long téte-à-lête des Caséines à celui de cette affreuse nuit , elle comparait ces deux hommes que la nature avait faits si dissemblables, et que la destinée avait jetés dans sa vie pour la soumettre à la fois à toutes les épreuves. Chavornay sortit de ce parallèle passionné si grand , si noble , si plein de tendresse et de charme, que l'amour déjà si profond d'Hélène devint un culte et une véritable idolâtrie. Ce fut son tour alors de lutter contre les aveux
délirants et les folles pensées qui se précipitaient à ses lèvres et la violentaient pour sortir; il fut heureux pour elle que la nuit cachût le trouble et-^e désordre de son âme; mais, trop faible pour jouer 1 impassibilité, elle sentait déjà des larmes couler le long de ses joues, et des sanglots sourds et étouffés briser sa poitrine. Une explosion était inévitable , elle lança son cheval au galop pour s'étourdir. Chavornay, qui marchait silencieusement à côté d'elle, lança le sien pour la suivre, et ils rentrèrent à Pise et au palais Lanfranchi sans avoir échangé une parole.
Ce soir encore l'honneur fut sauvé ; conjuré par lui , l'orage près d'éclater n'éclata pas.
— Mon Dieu , comme vous tremblez ! dit Chavornay à la duchesse en lui prenant la main pour l'aider à descendre , et en disant cela il tremblait plus qu'elle. Hélène, ajouta-t-il en montant l'escalier, laissez-moi vous dire , avant de nous séparer, que j'ai été heureux, et laissezmoi espérer que celte journée ne vous a pas paru trop longue.
— En doutez-vous , et avez-vous besoin de me le demander? répondit Hélène en s'abandonuant à son bras par un entraînement invincible.
— Madame la duchesse a-t-elle fait bonne promenade? interrompit la voix du docteur Vital qui se trouvait là , comme s'il eût épié leur retour.
— Excellente, répondit sèchement Chavornay.
— En qualité de médecin, j'aurais le droit peut-être de me plaindre de n'avoir pas été consulté; car la promenade a été bien longue, il est tard et la soirée est fraîche.
— Docteur, répondit la duchesse , vous avez raison, et je me reconnais coupable; j'ai forfait à la médecine.
— Puisque vous confessez votre faute , il n'y aurait pas de générosité à vous la reprocher; pourtant mon observation subsiste, etje me devais à moi-même de vous la faire; si vous forfaites à votre devoir... de malade, moi je ne [)uis forfaire au mien, et monsieur le duc ne se-
rait pas content s'il savait que je veille si mal sur le dépôt qu il a confié à ma vigilance.
Il accompagna ces paroles équivoques d'un regard plus équivoque encore et presque insolent, qui leur échappa dans Tobscurité. Rentré chez lui , il n'eut rien de plus pressé que d'écrire à Campomoro pour lui raconter ce long téte-à-téte , en ayant soin d'enrichir son récit de commentaires injurieux.
— Je n'aime pas cet homme , dit Chavornay, il a l'air d'un espion avec sa face blême.