‹ ChavornayChapitre 1 sur 13 · Chavornay · texte numérisé non relu

Chavornay

Cet état de contrainte ne pouvait durer; Hélène et Chavornay le sentaient eux mêmes ; dans leurs moments de calme et de réflexion , ils se voyaient engagés dans un impasse dont ils désespéraient de sortir avec honneur, à moins de revenir sur leurs pas , et maintenant le pouvaient-ils? Il n'y a pas de plus inflexible logicien IL i

que Tamour; habile à tirer les conséquences, il va droit au but et y arrive fatalement. Cette tendre et imprudente journée des Caséines avait achevé de rendre impossible et atroce Fidée seule d'une séparation. Cette fois la victoire leur était restée , mais de telles victoires sont de celles qui tuent. Et puis, à leur âge, vivant ensemble, dans lesdangers d'un tête-à-tête continuel, tous deux amoureux , tendres , passionnés , pouvaient-ils répondre toujours d'eux-mêmes? On triomphe une fois, deux, peut-être, à la troisième, on succombe. Le moment était venu de prendre une résolution , mais l'honneur avait beau élever dans ces deux âmes loyales sa voix improbatrice , l'amour la couvrait et parlait plus haut.

Les lettres du duc à sa femme étaient rares , courtes et si remplies d'affaires, qu'il n'y avait presque plus de place pour la tendresse. Il ne parlait pas de revenir , et son absence paraissait devoir se prolonger beaucoup au-delà du terme fixé. Le prince moribond , dont il avait été , en si grande hâte, recueillir Ihéritage, le faisait

attendre; il ne voulait point mourir; à l'agonie chaque matin , il était encore vivant tous les soirs; et puis, les droits de la maison d'Arberg sur la succession prête à s'ouvrir , n'étaient pas si bien établis qu'ils ne lui lussent disputés par plus d'un prétendant. Le duc avait même écrit à Chavornay pour qu'il préparât Hélène à cotte prolonjiation d'absence , le priant de nouveau de vouloir bien demeurer au palais Lanfranchi jusqu'à son retour. La position était singulièrement ridicule, et la droiture de Chavornay en était choquée. 11 cacha cette lettre à Hélène et ne put jamais se résoudre à y répondre. Ainsi , tout concourait, malgré eux, à prolonger ce tête-à-tête si doux et si périlleux.

L'un des premiers soins d'Hélène , restée seule, avait été de changer de fond en comble Tameublement de sa chambre à coucher ; depuis le lit jusqu'aux rideaux des croisées , tout fut renouvelé ; excepté les quatre murs , il ne resta pas un vestige de lancieune chambre. Hélène fit un mystère à Chavornay de ce changement dont il était la cause; tandis qu'il s'exécutait à son

insu , la porte lui fut fermée , et il fut reçu provisoirement dans un petit boudoir attenant au salon et on, d'ordinaire , la duchesse ne se tenait pas. C'est tout au plus si elle y recevait de loin en loin quelques visites de cérémonie.

Un jour que Chavornay se plaignait moitié sérieusement, moitié en plaisantant, d'être traité en étranger, Hélène, pour toute réponse, le prit par la main et le conduisit dans sa chambre; la métamorphose était opérée et si complète, qu'il ne s'y reconnut pas ; mais la clairvoyance de l'amour et un sourire d'Hélène le mirent au fait; il comprit. Elle n'avait pas voulu que rien dans cette chambre veuve , en rappelât un autre, et elle en avait banni dans ce dessein tous les objets propres à réveiller en lui, et peut-être en elle des souvenirs pénibles. Elle avait obéi en cela à un entraînement irrésistible , à une fatalité tyran nique; jusqu'alors si réservée, si secrète, elle avait été poussée violemment hors de ses habitudes ; car jamais femme éprise ne fit à rhom'/ie aimé un aveu si délicat et pourtant si clair. Un instant aveuglée , elle n'avait pas vu

toute la portée de son action; le premier regard de son amant la lui fit sentir. Elle eut un instant d'embarras , mais il était trop tard pour reculer , et qui oserait affirmer qu'en ce moment elle se repentît de ce qu'elle avait fait?

Ce jour-là fut le plus beau jour de la vie de Chavornay; lamour, 1 orgueil , la vanité même et les susceptibilités plébéiennes , tout en lui était satisfait et son triomphe était complet. 11 \oulait que la duchesse, parce qu'elle était duchesse; parlât la première et la première lui donnât des otages. Les otages étaient livrés; la parole était dite et plus que dite , elle était écrite jusque dans les moindres meubles de cette chambre révélatrice. L'excès du bonheur lui ôta la voix , il tomba aux genoux d'Hélène, et sa gratitude ardente éclata dans un torrent de larmes. Depuis le boudoir ils ne s'étaient pas dit un mot.

Trois coups frappés à la porte interrompirent cet entretien muet, et le docteur, qui allait furetant partout, comme un espion quïl était, entra si brusquement , que Chavornay eut à peine le temps de se relever et d'aller au balcon pour ea-

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cherses pleurs. L'immineiicedu péril laissa à Hélène toute sa présence d'esprit; elle recueillit ses forces au point de ne rien laisser paraître sur sou visage , et attacha sur l'importun un regard si fixe, si altier , qu'il demeura comme fasciné; il n'osa jamais , quelque envie qu'il en eût , détourner ses yeux d'elle sur Chavornay qui eut ainsi tout le temps de se remettre. Le docteur ne vit rien , mais il n'en fit pas moins, à part lui, force suppositions outrageantes. Son parti était pris de voir des rendez-vous dans tous les téte-àtéte , et dans sa première dépêche à son cher ami le comte Campomoro , il lui rendit compte de toute cette scène , en ayant soin de charger fortement les couleurs.

— Ma foi , duchesse, dit-il en riant niais , à son ordinaire, à la vue du nouvel ameublement, je vous fais mon compliment ; on n'a pas meilleur goût. Tout cela est si frais , si coquet , si virginal , que ce n'est plus ici une chambre nuptiale, mais une chambre de demoiselle.

l.a duchesse rougit ; elle était blessée que sa pensée eût été pénétrée par un observateur si

grossier; il n'attachait certainement pas à ses paroles le sens qu'elle leur prêtait; mais c'était trop déjà que cette remarque, qui frisait Timperlineuce, eut passé par sa bouche. Elley réponpoudit par un regard froid, et le docteur blême n'eu poursuivit pas moins le cours de ses obser vations intempestives. Depuis qu'il avait ou croyait avoir le secret de la duchesse , il lui échappait des mots à double entente, que j^- TO^js auparavant , il ne se fût permis , et qui faisaient bouillir le sang dans les veines de Chavornay,

— Je vous dis, madame, s'écria-t-il quand Vital lut sorti , que cet homme est un espion.

— Je commence à le croire; mais au profit de qui? Je connais Fritz , il n'est pas homme à se dégrader au point de donner de semblables commissions.

— Je suis loin de croire qu'il l'ait donnée ; mais ce Vital ne vous aime pas , vous le savez ; il vous craint, il me hait, et songe peut-être à se faire auprès du duc un mérite de son insolente surveillance. Il est capable de tout pour

faire sa misérable carrière. Et puis, il était fort lié avec Campomoro; ils sont restés en correspondance : qui sait ce qu'ils machinent entre eux? Tenons-nous pour avertis et soyons sur nos gardes.

La crainte de cet ennemi commun ne fît que resserrer le lien qui unissait leurs âmes , et ils passèrent toute cette journée dans une étroite et chaste intimité. Mais la nuit fut mauvaise. L'aveu d'Hélène avait embrasé Chavornay; l'idée que leur lit de noce était dressé dans cette chambre purifiée de tout souvenir étranger , qu'il l'avait été par elle-même , et que chassé par les scrupules d'un honneur timoré, il n'était pas resté pour le partager avec elle, cette idée brûlante s'emparait de lui avec une telle violence , que le délire le prit et il n'était plus maître de lui.

Hélène n'était pas plus tranquille ; elle s'était déclarée vaincue , et pouvait dès-lors se regarder comme ne s'appartenant plus. Exaltée par son aveu même , elle était heureuse de l'avoir fait , et s'en repentait si peu qu'elle aurait voulu qu'il fût à refaire , afin de voir encore

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Chavornay en pleurs à ses genoux. Préoccupée des mêmes pensées que lui , assiégée des mêmes tentations, elle ne put dormir et fut toute la nuit visitée par d'ardentes visions. Elle s'attendait à le voir paraître à chaque instant , et, loin de s'en alarmer comme naguère , elle l'appelait de tous ses vœux, elle se donnait à lui tout entière. Si un bruit de pas lointain se faisait entendresurleLung'ArnOjC'étaitluiquidescendaitl'es calier pour venir à elle; si le vent gémissait dans les portes, c'était lui qui les ouvrait; la sienne n'avait pointétéverrouillée. S'il eût paru alors, quelle ivresse! quel délire! Qui leur rendrait jamais les délicesqu'ilsperdaient? Exaspérée parla solitude, par l'attente, par ces mécomptes toujours renaissants, sa passion ne connaissait plus de bornes , plus de frein. Elle avait assez lutté, assez souffert; l'honneur n'en demandait pas davantage ; elle voulait du bonheur; le tour de l'amour était à la fin venu. Elle ne se reconnaissait plus ellemême : c'était une autre Hélène ; de nouvelles puissances s'éveillaient en elle ; elle était dans une de ces crises impétueuses et terribles qui

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passent à travers le cœur , comme un vent d'orage et qui décident de toute la vie d'une femme.

Elle enfonçait sa tête brûlante dans les oreillers ; son sein palpitait; tout son corps avait le frisson d'amour, elle étendait ses deux bras nus pour embrasser l'imafje adorée de cet homme, qui était toujours là devant elle , et qui s'évanouissait, quand elle voulait Tétreindre, comme un songe railleur. Alors elle 1 outrageait; foulant aux pieds, à cette heure, ses propres scrupules, elle traitait les siens de chimères et de faiblesses puériles , elle l'accusait de manquer de cœur et d'audace , et de ne pas savoir aimer. Que faut-il donc, s'écriait-elle avec désespoir, que faut-il de plus à cet orgueil insatiable? N'est-ce pas moi qui ai été à lui? n'ai-je pas fait les premiers aveux? que veut-il encore? faudra-t-il que j'aille le chercher à genoux jusque chez lui?

S'élançant hors de son lit pour échapper aux spectres dont son chevet était assiégé , elle se mit à marcher en désordre dans sa chnmbre;

INSOMJNIE. il

peu s'en fallut qu'elle ne montât dans celle de Cliavornay.

Elle ne 1 y aurait pas trouvé. Tout ce qu'elle avait éprouvé en songeant à lui , il l'avait éprouvé en songeant à elle , et plus iorlement encore ; sentant ses forces défaillir , il n'avait trouvé d autre moyen d échapper à une défaite complète que de quitter la place : il avait même ^■»^ fait quelques pas vers la chambre d'Hélène , et,

^'^- \\ye voyant si près de succomber, il était sorti du alais brusquement, pour éteindre dans Tair

7 S l3Ffoid delà nuit les ardeurs qui le dévoraient.

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