I .^'' l^m erra longtemps comme une ombre à travers
^-. /c/es rues silencieuses; à Taurore, il prit sa volée vers la campagne. Les Caséines étaient toujours sa promenade de prédilection : ces retraites affectionnées lui étaient devenues plus chères encore depuis qu'Hélène les avait consacrées par sa présence; il en avait si bien pris l'habitude qu'une fois hors de la ville ses pieds l'y portaient d'eux-mêmes. Ils l'y portèrent ce jour-là comme tous les autres; après nue veille si agitée, il cherchait d'instiuct la paix du désert.
12 JNSOMNIE.
Cependant Hélène avait fini par se calmer; Taccès avait cédé, épuisé par sa propre violence, et la crise était passée; après avoir marché quelque temps dans sa chambre, elle était tombée de lassitude dans un fauteuil, et avait sonné Souqui pour qu'elle vînt à son aide , et la sauvât d'elle même par sa présence. La pauvre fille accourut toute troublée et à moitié vêtue, craignant qu'il ne fut arrivé malheur à sa maîtresse. Ses craintes redoublèrent en la trouvant levée à une pareille heure et dans un si grand désordre :
— Mon Dieu! madame, comme vous voilà défaite! que vous est-il donc arrivé?
— Rassure-toi , mon enfant , ce n'est qu'un mauvais rêve; le cauchemar m'a réveillée, et je t'ai appelée pour me tenir compagnie , car cette solitude me fait peur. Assieds-toi là et parle-moi ; que je sente bien que je ne suis pas seule.
Souqui lui raconta qu'elle avait entendu des pas dans l'escalier, mais qu'étant venue sanslumière dans sa hâte d'accourir, elle n'avait pu dis-
linguer qui c'était. Hélène resta doue dans le doute de savoir si c'était Tinsolent docteur qui l'espionnait ou Chavornay qui répondait, mais trop tard, à Tappel passionné de son insomnie. A cette idée, un nuage passa sur son front. Etait-ce le regret d'un bonheur manqué ou la joie d'un danger évité? C'est ce qu'on ne sut jamais par elle. C'était bien, en effet, Chavornay que Souqui avait entendu , mais, Chavornay au désespoir, Chavornay fugitif; la duchesse ne le sut que le lendemain.
— Que madame est belle! s'écria tout d'un coup Souqui en fixant sur sa maîtresse un regard naïvement admiratif, et que M. Chavornay serait heureux s'il était à ma place , et qu'il pût vous voir ainsi !
— Tais-toi, folle, interrompit la duchesse en lui mettant la main sur la bouche.
— Pas si foile. Madame sait bien qu'il l'aime; seulement elle ne veut pas avoir l'air de s'en apercevoir.
— Voulez-vous bien vous taire, mademoiselle,
14 INSOMTNIR.
répéta la duchesse en lui donnant un petit coup sur la joue.
— Oh ! madame la duchesse peut me battre tant qu'elle voudra, elle ne m'empêchera pas de dire qu'elle est admirablement belle.
Souqui avait raison : Hélène, dans son désordre , était d'une admirable beauté ; épuisée par l'effroyable lutte d'où elle sortait , et , à demieoucbée dans son fauteuil , elle était retombée dans ses altitudes molles et languissantes , et ses cheveux dénoués retombaient à grands flots 8ur ses épaules et sa poitrine nues. Chavornay fût mort d'amour en la voyant ainsi.
On conçoit Teffet de ce nom prononcé dans un moment pareil ; elle pâlit horriblement, le tremblement la reprit , et vSouqui fut effrayée de sentir sa main et ses pieds froids comme du marbre. Elle les prit dans ses mains pour les réchauffer , et , ranimant le feu à demi éteint , elle rapprocha de la cheminée le fauteuil de sa maîtresse. Cette rechute n'eut pas de suite; la présence de Souqui sauva Hélène d'une nouvelle crise et de nouveaux délires.
lîNSOMNm. 15
Depuis que le trouble el le remords étaient entrés dans le cœur de la duchesse, la chaste sérénité de cette charmante fille faisait sur elle reflet d'un calmant ; sa vue seule suffisait pour l apaiser, et , dans ses mauvais moments , elle l'appelait d'ordinaire auprès d'elle , comme elle avait fait cette nuit, et se mettait sous la sauvegarde de son innocence. Elle n était pas sa confidente , mais elle avait le priviléj^e de deviner tout ce qu'elle voulait et de dire tout haut ce qu'elle devinait ; ses remarques naïves avaient souvent un sens exquis par leur naïveté même ; elles jetèrent plus d'une fois la duchesse en de profondes rêveries et dans de salutaires méditations.
Après avoir veillé quelque temps , assise aux pieds de sa maîtresse , Souqui laissa tomber sa jolie tête sur ses genoux , et , vaincue par la fatigue, elle s'endormit d'un sommeil paisible et doux.
— Elle dort! murmura la duchesse en passant légèrement ses doigts dans ses cheveux bruns, et moi je ne puis plus dormir! Ma vie est bouleversée, il n'est plus pour moi de repos.
Et faisant sur elle-même et sur son passé de tristes retours, elle se prit à fondre en larmes. Cette nuit terrible Tavait vieillie de dix ans; elle était entrée dans un monde tout nouveau; jusqu'alors elle n avait connu le désir que comme une affection douce et tendre, et maintenant c'était une fièvre ardente, impérieuse, insensée; elle venait de naître à la passion.
Chavornay passa toute la journée aux Caséines; mais ce jour-là il fut insensible aux bienfaisantes influences du grand air , de la marche ; etce calme heureux, que le spectacle de la nature rappelait d'ordinaire en lui, cette fois il ne le trouva pas. D'abord il eut un mécompte ; il chercha en vain le pâtre de Saint-Rossore ; il n'était pas à la Maremme; Thiver touchant à son terme, il était allé dans les montagnes du Caseutino pour reconnaître les pâturages où il devait bientôt conduire ses troupeaux pour y passer avec eux la saison d'été.
Toute contrariété irrite, car c'est une déception en même temps qu'une démonstration de
rinfirmité de notre vue , qui ne sait rien pénétrer, rien deviner, et partant de la vanité de nos projets , de la misère de nos espérances. Quand la contrariété est grande, elle prend le nom de malheur : dans ce cas on se roidit , on combat , on appelle à son aide Ténergie morale et la lutte même est une diversion , un emploi de force qui exalte Torgueil et soutient le courage. Si la contrariété est trop légère pour mériter le nom de malheur, on ne trouve pas qu'il vaille la peine de lutter et on lâche le frein à sa mauvaise humeur. Ce fut le cas de Chavornay; il avait compté sur son ami le pâtre pour le distraire et le fortifier ; ne le trouvant pas , il fut désappointé, et ses pensées déjà sombres prirent une tournure chagrine et malveillante.
11 erra seul dans ces solitudes pleines d'Hélène , il revit tous les lieux , tous les objets vus avec elle, les vaches farouches, les fiers étalons, les chameaux indolents, le Fleuve-Mort, la tour de Ricardi , la jeune nourrice du Serchio , la pelouse, le saule et jusqu'à l'enfant du bûcheron; mais il était tourné à l'aigreur et tous ces sou- II. 2
18 INSOMNIK.
venirs l'irritèrent au lieu deTadoucir; il ne songeait à la duchesse que pour Taccuser de toutes ses souffrances, et il maudissait lo jour où il l'avait vue pour la première fois. Pourquoi s'étaitelle trouvée là sur son passage, jetée à travers sa vie comme un génie de malheur? Il était calme avant, s'il n'était pas heureux, que lui avait-elle donné en échange de ce repos du cœur qu'elle lui avait ravi? Et dans son égoïsme hargneux il ne lui revenait pas à la pensée que cette femme dont il se plaignait si amèrement pouvait, et avec plus de raison, lui adresser les mêmes reproches , car ce n'est pas elle après tout qui l'avait cherché; il ne songea pas un instant que s'il souffrait par elle , elle souffrait par lui, et que des deux ce n'était pas lui qui était le plus malheureux. Assis sur ce même tertre de gazon , sous ce môme saule où son Hélène s'était assise et où il l'avait tant aimée, il ne trouva pas une larme pour elle ; absorbé dans son orgueil âpre et jaloux, il se faisait centre [lu monde et immolait eu idée la création tout entière à sa dévorante personnalité. Qu'est-ce donc que l'amour , puisque le plus
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vrai, le plus dévoué, le plus noble , esl sujet à de si effroyables accès d'injustice, d'égoïsme et de dureté? 11 est consolant de penser que ce n'est pas Tamour qui le produit , mais au contraire l'absence de l'amour : c'est qu'en ces moments-là il s'est retiré du cœur qu'il remplissait, et le vide affreux laissé pur lui se peuple aussitôt de spectres que son retour seul peut mettre en fuite. « Quand le dieu veille, dit le prophète indien, » l'univers accomplit ses actes. Quand le dieu » s'endort, l'univers se dissout. » Ce dieu c'est l'amour; qu il sommeille où s'éteigne, à l'instant l'être moral marche à sa dissolution.
Douter de l'amour d'Hélène après l'aveu muet mais éloquent qu'elle en avait fait la veille, cela n'était plus permis; mais Chavornay avait alors l'esprit si plein de ténèbres , le cœur si plein de fantômes, qu'il eut l'art d'en douter. C'était un des malheurs de son caractère d'être rebelle jusqu'à l'obstination aux convictions les plus douces et les plus chères à son cœur. Il avait besoin, pour croire au bonheur, de le tourner et retourner dans tous les sens , de l'envisager mille
et mille fois , sous toutes les faces , de le toucher du doigt, pour ainsi dire, comme l'apôtre incrédule toucha la plaie du crucifié. Encore alors n'y ajoutait-il pas une foi explicite ; craignant toujours d'être sa propre dupe et de se laisser surprendre par quelque illusion intéressée , il eut volontiers demandé qu'on lui démontrât la joie et qu'on lui prouvât Tespérance. De là mille troubles intérieurs, mille secrets orages. Personne autant que lui ne souffrait de cet esprit de scepticisme et de contention ; mais il le combattait en vain , il subissait la fatalité d'une nature donnée , et l'esclavage d'une longue habitude. Il péchait par trop d'analyse et de circonspection ; au lieu de s'abandonner à la spontanéité de ses émotions et de ses sympathies, il lessoumettait au contrôle d'une réflexion inquiète et soupçonneuse ; il ne respirait pas la fleur , il la disséquait. Si mal organisé pour le bonheur, il aspirait en tout à une perfection idéale qui n'est pas sur la terre, et quand la bonne fortune venait à lui (ses visites, hélas! avaient été bien rares) , au lieu de lui ouvrir les bras, il entrait
en pourparlers avec elle, et perdait à parlementer le temps de la jouissance; c'est comme si en mer le pilote se mettait à étudier le vent au lieu de lui ouvrir sa voile. Cette disposition malheureuse qui n'est que Texcès d'une force et l'abus d'une faculté, mais d'une force hors de place, d'une faculté mal appliquée , est périlleuse en amour et tue trop souvent le plaisir dans son germe , car elle est mère des lenteurs ; elle grandit les obstacles, trop heureux encore quand elle n'en fait pas naître ; elle rend Faction moins rapide en suspendant l'effet de la volonté.
Mais enfin , si rebelle que soit l'esprit, il vient un moment où il cède et où la conviction s'y établit. Ce moment était venu pour l'incrédule Chavornay. — Non! s'écria-til après s'être torturé longtemps de ses propres mains , le doute est une folie ; elle m'aime 1 — Ce doute vaincu , un autre s'empara de lui : il pensa que cet amour n'était peut-être qu'une fantaisie de duchesse, un caprice de grande dame. Accoutumée jusqu'alors aux fadeurs aristocratiques et aux lieux communs de la galanterie des salons,
elle avait dû être en effet frappée , comme de quelque chose d'inusité , de ses manières rudes, de ses humeurs sauvages, de ses brutalités plébéiennes; la nouveauté du spectacle, sa bizarrerie même avait dû faire impression sur elle; son amour n'était donc que de la surprise , son imagination seule était ébranlée , son cœur n'était pas à lui. Opposant à cet amour de tête Tamour entier, absolu dont il était possédé, il se regardait comme sacrifié , lui qui donnait tant pour recevoir si peu; et, dupe à ses yeux d'un marché frauduleux, il se comparait à ces sauvages qui troquent des morceaux d'or massif contre des verroteries.
Nous avons vu qu'une l'ois sur les pentes du doute , Chavornay ne s'arrêtait plus et qu'il roulait jusqu'en bas. Kxagérant de plus en plus ses suppositio! s gratuites^ il arriva d'hypothèse en hypothèse jusqu'à l'outrage; il méconnut sa noble etchftste Hélène, jusqu'à faire d'elle, non plus seulement une iemme de caprice et d'imagination, mais une femme galante. Car enfin , pensait-il, elle est duchesse, et, quoi qu'elle puisse
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dire, elle a été élevée dans les principes de sa caste et imbue, dès le berceau, des préjugés de la naissance. Le monde n'a pu lui laisser ignorer qu'il a deux morales , et qu'une duchesse a des privilèges qu'une bourgeoise n'a pas. Elle croyait sans doute lui faire beaucoup dhonneur e» se laissant aimer ; car il n'était, après tout, pour elle, qu'un roturier, un intrus, un homme sans titre, et partant, sans conséquence , dont une femme comme elle pouvait bien se passer la fantaisie , par ce même principe en vertu duquel la marquise Du Châtelet se faisait mettre au bain par son valet de chambre : ce n'était pas un homme. Et, si jusqu'à présent, elle n'avait pas été plus hardie, c'est qu'elle était jeune encore et n'en était qu'à ses débuts. Campomoro n'avait échoué que parce qu'il s'y était mal pris, et qu'elle avait craint avec un homme aussi consommé, un éclat qu'il n'aurait pas manqué de faire, et un joug qu'il eût fait sentir; or, elle ne courait pas les mêmes dangers avec le pauvre et obscur Ghavornay qui l'aimait , qui s'était livré comme un enfant, et que, grâce à un si fol
amour, elle tiendrait toujours sous son empire. Sa conclusion était toujours celle-ci : Elle a du goût pour moi, je veux bien le croire; mais pour qu'elle m'aime, il faudrait que ce fût une femme d'exception, et y a-t-il des femmes d'exception? Il voulait dire qu'elle ne lui avait pas encore assez donné de gages , et lui reprochait de ne pas lui avoir sacrifié du premier coup son mari , sa réputation , sa conscience.
Descendre à n'être auprès d'une femme qu'un instrument de plaisir, c'est jouer le rôle d'un homme à bonnes fortunes ou d'un laquais; mais jouer ce rôle auprès de la femme qu'on aime , qu'on a portée si longtemps dans son cœur, comme le ciboire garde l'hostie consacrée; à laquelle on a dû tant de chastes ivresses et de tendres ravissements , oh ! c'est là une profanation faite pour révolter les âmes les moins délicates, les moins fières, et dont la seule idée soulevait dans l'ame hautaine de Chavornay d'effroyables et saints dégoûts.
— Non , non , s'écriait-il tout haut à la pensée d'une telle abjection , je l'aime trop pour la
posséder ainsi ; je la veux tout entière, sinon, non! Et si jamais elle s'abaissait jusqu'à de pareilles ignominies, elle ne m'aura pas du moins pour complice.
En parlant ainsi seul comme un fou, il marchait d'un pas furieux à travers les herbages , et il rentra au palais Lanfranchi sous l'empire des extravagantes chimères de son imagination et des injurieux délires de son orgueil.
Mais l'amour est traître ; il vit de ruses et il se plaît à dresser des pièges. S'il s'endort un instant, c'est pour se réveiller plus terrible , plus indomptable , et ses apparentes défaites sont suivies de victoires décisives et d'implacables réactions. Dans ces féroces et capricieuses maladies de l'âme qu'on appelle passions, on n'est jamais si près des rechutes que lorsqu'on croit toucher à la guérison.
nélèiie était en proie à des pensées bien différentes ; (|noiqu'ellc n'eût pas vu paraître Chavornay de la journée , elle n'avait pas douté de lui un seul instant. Bien loin de s'alarmer de son absence ou de s'en irriter, elle compritqu'elle était le résultat d'une lutte semblable à celle qu'elle avait soutenue contre elle-ménio dans
celte nuit passionnée, dont le souvenir la taisait rougir de honte et d'effroi. Jugeant de ses souffrances par les siennes, elle se reprocha de l'avoir méconnu dans son délire , et , l'ardeur de son repentir lui exagérant sa faute, elle en appelait le châtiment comme une faveur, elle avait besoin d'une expiation pour se pardonner à elle-même.
La journée fut longue ; sur le soir , et Chavornay n'ayant point encore paru , elle se mit à son piano, s'efforçant d'échapper par la musique à Thorreur de la solitude ; elle tomba sur la romance alors à la mode en Italie de Tebatdo e Isolina. Elle était seule , elle se livrait sans réserve et sans timidité. Elle trouvait de l'analogie entre sa situation et celle que la romance exprime, et son âme vibrait dans sa voix; arrivée à ce dernier vers :
Ah ! mai più ritornerà ,
qui est le chef-d'œuvre de l'artiste, et qui s'appliquait si naturellement à l'absence de Cha-
vornay, elle éclata, pour ainsi dire, et son chant
ne fut plus qu'un sanglot désespéré.
— Rassurez-vous , madame , dit derrière elle une voix brusque, il est en route pour revenir; et une lettre tomba sur le piano.
Elle se retourna, toute saisie, et vitChavornay.
En rentrant au palais , il avait trouvé une lettre d'Allemagne dans laquelle le duc lui annonçaitenlinson prochain retour, et il était descendu chez la duchesse cette lettre à la main. 11 était entré danssa chambre pendant qu'elle chantait, et s'était assis derrière elle sans être entendu. Encore tout agité de ses imaginations des Caséines, et poursuivi par ses fantômes , il avait vu dans le chant d'Hélène la confirmation de ses rêves et de ses appréhensions chimériques.
— C'est son mari qu'elle rappelle, s'était-il dit avec rage; je ne me trompais pas, il est donc bien vrai que je ne suis point aimé; et , dévoré par la jalousie, il lui avait jeté, comme un sanglant reproche , cette lettre de malheur et la parole acerbe qui l'avait si brusquement interrompue.
Le repentir d'Hélène voulait une expiation ; ses vœux étaient satisfaits pleinement. A peine eut-elle la force de parcourir des yeux la lettre de son mari , et, sans même se retourner, elle resta sur sa chaise , immobile , anéantie sous le poids d'une si cruelle méprise. Elle ne répondit pas un mot , elle n'eut pas un regard de reproche; mais, acceptant avec une résignation silencieuse le châtiment qu'elle-même avait imploré , elle prit sa tête dans ses deux mains , la laissa tomber sur le bord du piano , et pleura amèrement.
Un long silence régna , pendant lequel on n'entendit que les sanglots étouffés d'Hélène. Chavornay était pâle et muet derrière elle; il n'avait pas quitté son siège , et ces larmes ne l'avaient pas désarmé. Lui si bon , si tendre , il avait en ce moment-là dans l'âme un fond de férocité qui se plaisait presque à voir souffrir. Sous l'empire de son affreuse erreur, il s'encourageait à l'égoïsme, il se disait qu'après tout ces pleurs n'étaient pas pour lui , et il éprouvait en les voyant couler plus d'irritation que de pitié,
50 imE CRISE.
— Vous voyez bien , madame , repril-il enfin d'une voix moins dure, que je ne puis plus rester dans cette maison, et qu'il faut que je parte : cette lettre est ma sentence d exil.
A ce mot de départ , la duchesse releva lentementla tête, et, se retournant vers Chavornay, elle fixa sur lui, en silence, son bel œil bleu tout noyé de larmes.
— Dieu vous pardonne , lui dit-elle après une longue pause , le mal que vous me faites ! Où trouvez-vous des mots si durs, et que vous ai-je fait, pour me traiter ainsi?
— Ce que vous m'avez fait , madame ! c'est vous qui me le demandez? Qui m'a pris, je vous 1# demande, moi, mon repos, ma liberté, ma vie? et, pour tout cela, que m'avez-vous donné?
La duchesse ne parut pas entendre ce reproche insensé : elle en était restée à cette idée de départ qui lui avait fait redresser la tête comme si un mauvais rêve l'eût éveillée en sursaut.
— Partir 1 partir! murmurait-elle à voix
basse sans écouter Cliavoniay; mais, oui , il a raison, il vaut mieux qu'il parte î
Puis, tout à coup effrayée elle-même de ce qu'elle avait dit et de Tarrêt qu'elle venait de prononcer contre elle-même :
— Qui a parlé de départ? s'écria-t-elle comme égarée, en passant la main sur son front.
— Cest Thonneur qui le commande, madame, et c'est vous-même qui l'avez dit; car enfin , votre mari arrive , et nous ne saurions , lui et moi , vivre désormais sous le même toit. Mais ce n'est pas seulement Thonneur qui parle, c'est la fierté souffrante , l'orgueil , la dignité blessée ; c'est l'amour au désespoir , car je m'absorbe en vous, madame, vous le voyez bien ; je ne 1 ai que trop laissé voir; vous êtes tout pour moi , et moi je ne suis rien pour vous; je vous aime, Hélène, et vous ne m'aimez pas.
— Je ne l'aime pas ! 11 dit que je ne laime pas !
La duchesse prononça ces mots avec l'accent d'une profonde amertume et en levant les yeux au ciel comme pour en appeler à lui d'une si eriante injustice. Chavornay, qui jusqu'alors
n'avait pas quitté sa place, s'élança tout à coup derrière la chaise d'Hélène, et la renversant dans ses bras :
— Si tu m'aimes, s'écria-t-il avec impétuosité, en plongeant au fond de ses yeux un regard avide, inquisiteur; si tu m'aimes comme je t'aime , dis-le moi donc , et prouve-le moi en me le répétant mille et mille fois. Plus d'ambiguités, plus de réticenes ! 11 faut que cet instant décide entre nous. Dis-moi que ce n'est point un caprice de grande dame , une fantaisie méprisante ; dis que c'est sérieux , profond , éternel ; que c'est de l'amour, du véritable, et que je ne suis pas dupe d'une épouvantable illusion ; dismoi bien que j'ai ton cœur et ton âme , que tu es à moi tout entière , comme je suis à toi sans réserve , et que tu ne voudrais pas me déshonorer en m'assignant un rôle indigue de tous les deux ; car il faut bien qu'enfin je te l'avoue , j'ai cru tout cela , et cet horrible doute me trouble et me désespère. Je t'aime trop pour te posséder jamais ainsi. Pardonne-moi, je t'offense; mais songe à ce que tu es, à ce que je suis; songe à
à la lutte inégale et terrible engagée depuis si longtemps dans mon cœur entre la hauteur de mes désirs et la bassesse de ma condition. Si vous étiez une paysanne comme ma mère , j'aurais eu plus d'audace, j'aurais pris l'offensive hardiment; mais vous êtes duchesse d'Arberg , et je me tenais à l'écart, car vous pouviez supposer que c'était votre rang que j'aimais en vous , que je n'étais qu'un vaniteux , que je voulais me faire de votre amour un piédestal pour m'élever au-dessus de mon état , et un marche-pied vers la fortune. Cette pensée, madame , m'était insupportable , et c'est alors que je devenais dur, agressif, insolent. Dis-moi que tu comprends cela , et qu'à ma place , tu en aurais fait autant.
— Vous avez un grand cœur et une nature royale ; si j'étais homme et à votre place , j'aurais agi comme vous.
— Oh ! que ne m'avez-vous parié ainsi plus tôt : je souffrais tant et cela m'eût fait tant de bien ! D'un mot vous auriez chassé tous ces fantômes.