‹ ChavornayChapitre 13 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

faites venir le curé du plus prochain village ; mais vous , restez auprès de moi : je ne veux pas que vous me quittiez, je veux mourir auprès de vous.

— Pourquoi repousser les soins? Pourquoi ne pas lutter contre le mal , puisque vous reconnaissez vous-même le danger? Laissez-vous, au moins , transporter dans quelque maison voisine.

— Je préfère rester ici 5 je suis si faible , que le moindre mouvement achèverait d'épuiser le peu de forces qui me restent : j'aime mieux vous les donner.

Et comme Chavornay insistait :

— Ne troublez pas , ajouta-t-elle , mes derniers moments par une contradiction inutile ; je vous dis que la mort est là, et tout ce que vous tenteriez pour l'éloigner ne ferait que la hâter.

En prononçant ces paroles découragées , Hélène tenait la main de Chavornay, et la serrait fortemejit , comme si elle eut craint qu'il ne

rabandoiinat. Epuisée par l'effort qu'elle venait de faire , elle se tut et garda le silence quelque temps. Tout le monde s'était éloijpié ; elle était demeurée seule avec Chavoruay.

— Est-ce ainsi que je devais vous retrouver? lui disait-il d'une voix sombre et en attachant sur son pâle visage un regard consterné. Est-ce là le rendez-vous que vous m'aviez donné? Est-ce que Dieu a pris à tâche de se rire de nous , ou sommes-nous les jouets d'une aveugle fatalité ? Mais non ; je ne puis croire a ce que vous dites, ce serait trop affreux. Le mal n'est point aussi grave : c'est votre imagination frappée qui se crée ces fantômes.

— Plût au ciel que vous dissiez vrai ; mais , hélas ! ce serait vous tromper que dencourager vos espérances. Jugez plutôt vous-même , poursuivit-elle en appuyant la main de Chavornay sur son cœur ; vous voyez qu'il ne bat presque plus , et que la vie est bien près de le quitter.

— Non, cela est impossible, impossible, car, alors, il n'y aurait pas de Dieu !

— Cela prouve au contraire qu'il y en a un. Écoutez-moi , mon ami, et faites effort sur vousmême pour ne pas m'iuterrompre. J'ai beaucoup de choses 5 vous dire , et nous avons bien peu de temps ; je ne sais même si j'aurai la force de vous dire tout. Mettez-vous là tout près de moi , car j'ai la voix bien faible , et tâchez de vous contenir.

Chavornay s'agenouilla à côté d'elle , et , sa main toujours dans la sienne, il se pencha sur son visage , afin de lui épargner tout effort de voix , el pour ne rien perdre de ce qu'elle avait à lui dire. 11 ne pouvait prendre au sérieux ses alarmes , et , malgré sa mortelle pâleur et son accablement , il se refusait à croire que le destin eût voulu se jouer d'eux à ce point; il croyait à une crise passagère , et il espérait tout de la jeunesse et de l'amour. La duchesse ne lut pas l'espérance écrite dans les yeux de son amant , car elle avait fermé les siens, comme pour se recueillir plus profondément. Quand elle les rouvrit et qu'elle le vit si tendrement

penché sur elle , elle lui sourit Iristejiient , et , lui prenant la main qu'elle lui a^ait laissée libre , elle les retint toutes les deux dans les siennes.

— Je t'aime , ô mon Chavornay , lui ditelle d'une voix basse , et je te dois les heures de ma vie les plus délicieuses ; c'est même par toi que j'ai vécu; avant de l'avoir connu, j'existais, je ne vivais pas. Je te dois une reconnaissance infinie pour les émotions que tu as éveillées en moi , et pour les preuves d'amour que tu m'as constamment données. Je me suis livrée à toi tout entière , et tu m'as respectée avec une tendresse héroïque; quand tu m'as vue prête à succomber , tu m'as fait un bouclier de ta force, bien loin d'abuser de ma faiblesse. Le beau rôle , en tout ceci , a été pour toi , et tout le dévouement est de ton côté. Je te dévoile ma pensée tout entière , et je m'abandonne sans réserve; ainsi, rien de ce que je pourrai te dire ne devra te blesser ni même te contrister. A cette heure suprême où je touche, les choses

se replacent à leur jour véritable , les apparences s'évanouissent, la vérité reste seule, comme le soleil levant dégagé des vapeurs de la nuit; l'orage des passions s'apaise devant la froide image de la mort, et les voix éternelles de Tinfini font taire les voix passagères d'icibas. Mon cœur a beau murmurer et me dire que je meurs trop tôt , ma conscieuce me dit , au contraire, que je meurs trop tard. J'aurais du mourir avant de vous aimer au point de ne pouvoir vous résister , avant même de vous avoir connu. Il est vrai qu'ainsi je n'aurais pas vécu , mais , du moins , je serais morte sans reproches et sans remords.

— Hélène , vous vous calomniez , je ne puis permettre que vous parliez ainsi de vous-même.

— Je vous supplie encore , mon ami , de ne pas m'interrompre et de faire vos efforts pour m'écouter avec calme ; vos paroles m'agitent trop et le son de votre voix me cause à lui seul une émotion qui me trouble tout à fait. Non , mon Chavornay , je ne me calomnie point et

vous avez de moi une trop bonne opinion. Ce n'est pas ici le moment de s'abuser sur soi-même et de se faire des illusions intéressées. Il vous est échappé une fois sur vous-même un mot qui m'a fait une impression profonde; j'ai l'instinct de la vertu , me disiez-vous un jour , je n'eu ai pas la pratique . C'est vous alors qui vous calomniez , car vous avez pratiqué la vertu , c'est moi qui y ai manqué, et votre mot est ma condamnation. J'aime la vertu: j'en ai l'instinct inné dans mon cœur , je me la posais sincèrement comme le but et l'intérêt de ma vie ; née dans un rang où les femmes ont beaucoup de privilèges et de libertés, il me semblait beau de me permettre d'autant moins à moi-même , que le monde me permettait davantage : ce défi souriait à ma fierté, à mon orgueil peut-être, et j'étais flattée intérieurement de donner à ce monde facile et tolérant le spectacle d'une duchesse honnête femme ; mais cela n'était pas dans ma puissance , peut-être n'était-ce pas dans ma nature , et cette consolation me fut refusée ; mise à l'épreuve , je n'ai fait que des

fautes et des chutes ; j'ai bien luttéquelque temps ; mais quand le danger est devenu pressent, la force m'a manqué pour le combattre sérieusement ou pour le iuir, et vous avez vu jusqu'où est allée ma faiblesse. Je ne vous raconterai pas l'affreux désencbanlement qui suivit de près mon mariage, l'histoireen serait trop longue, et vous en avez assez vu pour deviner le reste. D'ailleurs il me siérait mal de prononcer ici avec un sentiment d'amertume le nom de celui que j'ai outragé par mon amour pour vous et par ma fuite. Le premier homme qui depuis mon mariage fit impression sur moi fut le comte Campomoro : la beauté de sa voix et de sa figure me frappa , et son caractère altier ne me déplaisait pas ; mais en le connaissant davantage je m'éloignai de lui, et vous n'ignorez pas les moyens par lesquels il acheva de s'aliéner mon esprit ; non , ce n'est pas à un pareil homme que j aurais jamais pu rendre mon cœur. Toutefois cette impression, toute passagère qu'elle ait été, fut une leçon pour moi; elle m'apprit que j'étais détachée du duc et me donna la conscience des périls que j'allais

avoir à affronter : c est alors que je vous connus ; l^effet que vous produisîtes sur moi ne fut pas si prompt que celui du comte, et c'est pour cela même que je m'en défiai moins ; mais quel abîme entre vous deux! et que les suites ont été différentes! Toute durée est dans la lenteur; voilà pourquoi l'impression que je reçus de vous fut plus lente , elle devait être éternelle. Je ne vous répéterai pas ce que je vous ai déjà trop dit; vous savez l'empire que vous prîtes sur moi et les coupables et imprudents otages que je ne cessai de vous donner, en dépit de mes résolutions et de tous mes principes ; vos scrupules que je devinais , parce que je les éprouvais moimême, nefaisaientquem'attacher à vous davantage; je comprenais votre réserve, j'en aimais les motifs et je sentais bien que c'était à moi à aller à vous et que vous ne pouviez prendre l'initiative. C'est alors que la lutte avec moi-même devint difficile , impossible ; je me voyais aimée ; je ne pouvais vous dire que vous Tétiez aussi ; riîonneur dressait entre nous ses barrières , le devoir élevait en moi sa voix mécontente et le

moment était venu de donner le grand exemple que j'avais médité et de réaliser tous les rêves de mon imagination. Mais le but que je m'étais proposé était trop loin de moi ; Tlialeine me manqua pour l'atteindre , et je tombai dès les premiers pas. Dieu me pardonne ma chute; je l'expie par ma mort.

Ici la duchesse se tut , oppressée par la fatigue. Elle serrait fortement contre sa poitrine les mains de Chavornay et fut quelque temps encore sans parler ; lui-même se taisait; que pouvait-il répondre? qu'avait-il à dire? Il avait le cœur frappé d'épouvante, et son œil hagard passait d'Hélène au ciel et du ciel à Hélène, comme pour redemander à Dieu cette vie qu'il retirait à lui et pour lui reprocher une cruauté si froide et si gratuite. Il ne put se contenir, malgré la prière et les injonctions de la duchesse.

— Hélène, lui dit-il d'une voix altérée, vous êtes pour vous-même d'une impitoyable dureté ; je vous dis que vous vous méconnaissez, que vous vous calomniez et que votre cœur est plein

de spectres. Votre faute en est-elle une? Nous n'avons connu l'amour que par ses souffrances, par ses combats , et vous appelez cela un crime! Et cette mort impossible, cette mort féroce à laquelle je ne puis croire encore , vous osez l'appeler une expiation, un châtiment!...

— Au nom de Dieu , mon ami , pas de sophismes ; si la dernière faute n'a pas été commise de fait, elle l'est d'intention ; elle Ta été mille fois dans mon cœur.

— Eh ! Teùt-elle été en effet , serait-ce après tout un crime irrémissible , et la fidélité sans l'amour est-elle possible?

— Je sais que beaucoup de femmes accueillent ces excuses avec empressement ; mais ce sont là des défaites qui ne sauraient me satisfaire ; je ne suis point un esprit fort , et ma nature répugne à ces commodes doctrines. J'ai reconnu et trop senti que l'éternelle fidélité dans le mariage est une loi dure , et peut devenir à la longue une épouvantable tyrannie ; je nesais quelle

transformation l'avenir réserve à la morale et à la loi conjugale; mais cette réforme, si elle s'opère , je ne la verrai pas , et la génération dans laquelle je suis née n'en jouira pas non plus ; l'éducation ne nous y a pas préparées ; et quant à moi , je suis si faible que la résignation, si cruelle qu'elle soit, me semble moins difficile à supporter que les conséquences de la révolte. 0 mon ami ! vous aviez raison quand vous m'écriviez que les générations transitoires sont des générations infortunées ; elles ne marquent leur passage que par des larmes; anneaux perdus de la chaîne éternelle des âges , elles ne servent qu'à lier le siècle qui meurt au siècle qui naît , et ne connaissent de l'un et de l'autre que les difficultés et les côtés mauvais : une pareille destinée est ingrate et misérable ; pourtant c'est la nôtre, et je meurs sans savoir où je vais ni ce qui m'attend par-delà ce seuil formidable que je vais franchir.

— Ne dites pas que vous mourez , dites que vous voulez vivre pour moi; car que voulez-vous

que je fasse sans vous sur la terre? Hélène, nos deux âmes n'en font qu'une , et la première qui s'en va doit entraîner l'autre avec elle.

— Espérons que cette séparation n'est qu'une absence et que tôt ou tard nous nous retrouverons pour nous aimer en liberté et ne nous plus quitter. La mort serait trop affreuse si elle ne portait pas en elle ces consolations et ces espérances ; mais promettez-moi de ne pas me suivre ; jurez-moi de vivre pour garder ma mémoire,

— Le puis-je, le puis-je? s'écria Chavornay en cachant son visage dans le sein d'Hélène ; non , je ne jure rien , je ne puis rien vous promettre.

— Il le faut cependant , à moins que vous ne veuiliiez me rendre la mort doublement cruelle. Vous êtes un homme fort, vous avez souffert, vous avez su souffrir; appelez votre force à votre aide , et souvenez-vous de ce que vous êtes et de ce que vous avez été. Une femme qui perd

son amant perd tout; un homme qui perd sa maîtresse perd beaucoup, sans doute , mais il ne perd pas tout comme elle. Il lui reste de mules devoirs à remplir sur la terre , et une destinée à accomplir à travers la douleur et l'adversité. Cette destinée, accomplissez-la couragfeusement et faites votre carrière pour l'amour de moi. Vous avez une place à prendre dans la société , allez la conquérir , car si vous ne la preniez pas , elle resterait vide. Serez-vous tribun ? serez-vous poëte ? Je ne sais , mais vous serez , sans nul doute, quelque chose de grand et d'illustre, car vous avez Tâme grande, et, à la longue, il y a une justice parmi les hommes. Rappelez-vous ce que vous m'avez dit tant de fois , que , né dans le peuple , vous aviez une œuvre à faire pour lui ; allez , révélez au monde ces vertus simples, ces sentiments magnanimes dont vous m'avez montré le modèle en vous, et que je ne soupçonnais pas avant de vous les avoir vu professer. Que le monde apprenne aussi à les connaître, à les estimer, à les imiter, et ne le frustrez pas d'un si noble exemple.

—Hélène, ne vous y trompez pas; tout ce qu'il y a eu moi de bon, c'est à vous que je le dois. C'est pour vous que j aurais voulu illustrer mon nom et donner à ma vie quelque éclat; il me semblait qu ainsi je me rendrais moins indigne de vous ; mais , si vous n'étiez plus là pour me soutenir du regard , pour m'encourager du sourire , que voudriez-vous que je fisse de cette gloire stérile, dont la conquête serait désormais pour moi sans motif et la possession sans douceur? Quel charme peuvent avoir des succès non partagés et une renommée solitaire?

— La vôtre ne le sera pas; je serai de moitié dans vos prospérités, comme je Tai été dans votre infortune ; mon absence n'en sera môme pas une; ma pensée sera partout où vous serez, et mon âme veillera sur vous du haut du ciel. Allez , vous dis-jc , retournez dans votre patrie, servez-la , aimez-la , payez-lui votre dette de citoyen ; et quand vous serez plus triste , quand vous vous sentirez plus abandonné , plus seul , vous tournerez les yeux du côté des Alpes , vous

songerez que je repose par-delà ces montagnes qui vous sont chères , dans cette Italie où vous fûtes tant aimé : cette pensée vous sera douce et vous aidera à porter le faix de la vie.

— Je vous répète , Hélène , que cela ne se peut pas ; je ne puis consentir à me séparer de vous , à vous perdre ; je ne puis vivre seul ; non , je ne veux pas que tu meures.

— La véritable force consiste à se résigner à la nécessité; et, puisque vous ne voulez pas me promettre de vivre , je vous le commande avec l'autorité que la mort donne aux lèvres prêtes à se fermer pour jamais. Vous vivrez , mon ami ; je le veux , je Tordoune , et je t'en supplie à genoux; si tu repoussais ma prière, tu me ferais beaucoup de mal , et tu aurais à te reprocher (l'avoir empoisonné mes derniers instants.

— Je vous promets tout, je jure tout , je veux tout ce que vous voulez.

— C'est un serment sérieux que j'exige , ce n'est pas une défaite arrachée à l'impatience par

rimportunité ; mettez votre main-là , et jurez , par les derniers battements de ce cœur qui est à vous , que vous vivrez après moi.

— Je jure d'essayer , c'est tout ce que je puis faire , vous n'en sauriez demander davantage ; mais jure-moi , toi , de ne pas mourir. On a vu un grand effort de volonté éloigner la mort : cet effort, fais-le; retiens la vie prête à fuir; Faraour fera ce miracle

— Le temps des miracles n'est plus , et je n'ai pas mérité d'en faire ni qu'on en fît pour moi ; je ne suis point assez pure devant Dieu. Je vous remercie de vivre , vous me l'avez promis , et je compte sur votre parole : cette assurance me soulage et m'aide à supporter la séparation. Et maintenant fortifiez votre cœur , et préparez-le au coup qui va nous frapper. Si cette absence est affreuse , songez qu'elle n'est pas éternelle , et qu'il est impossible que nous ne nous réunissions pas tôt ou tard. Et puis, n'y a-t-il pas quelque consolation à penser que nous nous quittons dans toute l'ardeur , dans toute la plé-

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nitude , dans toute la virginité de notre amour? Pas un orage n'a grondé dans notre ciel , pas un nuage ne l'a traversé ; il est serein encore comme une aurore de printemps ; qui sait ce que le soir nous promettait , et quelles épreuves nous étaient réservées pour le lendemain : nous échappons à tout cela , et notre printemps n'aura pas d'hiver. Quand je ne serai plus , vous n'aurez de moi que des souvenirs doux et paisibles ; mon image vous apparaîtra dans toute sa pureté ; plus tard , peut-être , il n'en eût plus été de même ; des brouillards l'eussent obscurcie, et le souvenir des beaux jours eût été gâté par celui des mauvais. Que d'amours purs et grands à leur naissjmce ont fini mal et se sont éteints dans les f egrets et dans les pleurs ! Je bénis Dieu de mourir avant les mécomptes et les désenchantements et d'emporter au ciel un amour immaculé.

Ces consolations désespérées n'en étaient pas pour Chavornay : debout à côté d'Hélène, et les bras croisés sur sa poitrine , il l'écoutait d'un air sombre et incrédule , et , ce qui était pour elle un sujet de bénédiction , çtait pour lui, au

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contraire, en ce moment suprême , un snjet de regret et de malédiction. Son œil , morne et fixe, était baissé sur Hélène : à la vue de cette femme mourante et si belle, il songeait avec rage qu^elle lui était ravie dans toute la fleur de sa jeunesse, dans rivresse d'une passion réciproque; qu'ils avaient consumé en luttes, en combats, en sacrifices tout le temps du bonheur; qu'il la perdait sans avoir connu avec elle et par elle les félicités inouïes que l'amour leur promettait , et ce qui ajoutait à sou désespoir , c'est qu il la perdait au moment môme où il la croyait à lui pour jamais. Il était reçu par la mort au rendezvous donné par l'amour. Cette ironie du destin lui semblait si atroce , qu'il maudissait Dieu dans son cœur et attachait un regard sinistre sur ces trésors de beauté qui s'étaient donnés à lui et qu'il n'avait pas possédés.

— Mon ami ! lui dit Hélène en levant sur lui un œil calme et doux , vous avez de mauvaises pensées et l'esprit de ténèbres vous tente ; je lis sur vos traits ce qui se passe en vous ; chassez

ces idées funestes et rapprochez-vous de moi ; vous ne voudriez pas me faire de pareils adieux.

— C'est vrai , Hélène ! c'est vrai ! répondit Chavornay en s'agenouillant de nouveau à côté d'elle et en lui prenant les mains; j'ai d'affreuses tentations et je suis assiégé de visions sauvages; mais je ne puis me résigner à te perdre, et je proteste avec toute l'énergie de mon amour. Non , Hélène , je ne veux pas te perdre , je ne veux pas te laisser mourir, je ne dois pas accepter, sanctionner par ma résignation une si affreuse déception.

En prononçant ces inutiles redites, il lui pressait les mains, il la serrait dans ses bras, il baisait son front pâle , il réchauffait de son souffle ses pieds froids et déjà morts. La duchesse n'opposait aucune résistance à ces caresses désolées , elle n'en avait ni la force ni la volonté ; un sourire triste et douloureux errait sur ses lèvres, et toute la vie semblait s'être concentrée dans son œil intelligent et profond.

— Remettez-vous, mon ami, reprit-elle d'une voix presque éteinte, et tâchez de vous contenir un peu , votre douleur me fait tant de mal que vous me faites mourir deux fois.

Ici encore la parole lui manqua ; le sourire , qui était resté sur ses lèvres, s'évanouit: ses yeux se fermèrent, et elle tomba dans un assoupissement précurseur de la mort. La vie ne se révélait plus en elle que par le mouvement imperceptible de son sein. Chavornay attendait son réveil dans un silence farouche et une immobilité presque léthargique ; ses mains étaient aussi froides que celles d'Hélène, son front aussi pâle; on eût dit deux statues.

Les gens de la duchesse suivaient à distance cette scène déchirante; ils ne pouvaient entendre ce qui se disait, mais ils le devinaient, et ilsétaient muets d'attendrissement. Souqui sanglotait à l'écart , car elle avait plus que les autres le sentiment du danger de sa maîtresse. Les postillons et les mariniers avaient cessé leur conversation, et, debout sur la levée du Pô, ils avaient de loin les

yeux fixés sur les deux étrangers. Us n'entendaient pas non plus leurs paroles, mais ils n'en avaient pas besoin pour comprendre ce qui se passait entre eux , et leur âme italienne sympathisait aux souffrances de Tamour.

Le soleil , d'un or vaporeux , était près de descendre derrière les peupliers et les saules du rivage opposé , et ses derniers rayons teignaient au loin d'un violet foncé ces collines Euganéennes où Pétrarque est enseveli. L'ombre de l'amant de Laure semblait planer, du haut de sa montagne , sur ce théâtre de deuil et d'amour, déjà consacré par l'amant d'Éléonore. Le fleuve réfléchissait dans ses eaux lentes toutes les teintes du ciel et de la terre.

On entendit dans la campagne le bruit d'une sonnette ; c'était le curé du village voisin qui apportait le viatique. A son approche tout le monde se découvrit el s'agenouilla; la duchesse ouvrit les yeux, et, quittant la main de Chavornay, elle le pria de se retirer un peu et de la laisser quelques instants seule avec le

prêtre. Ce curé était un vieillard simple et naïf qui remplissait son ministère en conscienc et avec conviction. Accoutumé à n'officier que pour des villageois, il ne fut cependant point intimidé par le rang de sa pénitente ; il se pénétra de sa mission , et célébra la cérémonie avec une solennité triste et paisible. La confession d'Hélène fut courte; elle reçut les sacrements avec sincérité , sinon avec une foi absolue. La cérémonie terminée , elle pria le prêtre de bénir le champ oii elle se trouvait , parce qu'elle désirait être ensevelie à l'endroit même où elle aurait expiré.

— Je ne veux, lui dit-elle, qu'une simple pierre sur laquelle on gravera mon nom , et Ton bâtira auprès , sur le bord du fleuve , une chapelle que je dote, et où je vous prie de venir prier pour moi.

Malgré la résistance d'Hélène, on était allé chercher un médecin ; il arriva comme le prêtre venait de terminer la cérémonie. Au premier examen, il déclara que sa présence était inu-

tile et que toute tentative que /'on ferait pour transporter la malade ne pourrait que lui être funeste et précipiter sa fin.

Dans ce moment la duchesse aperçut Souqui tout en larmes et à genoux à côté d'elle.

— Ne pleure pas, mon enfant, lui dit-elle d'une voix pleine de tendresse , il te restera après moi la consolation de m'avoir aimée et servie fidèlement.

Tout à coup un homme , qui jusqu'alors s'était tenu caché derrière un arbre, s'élança brusquement aux pieds de la duchesse.

— Madame , s'écria-t-il , avant d'aller recevoir le pardon .de Dieu dans le ciel,n'avez-vous rien à pardonner sur la terre ?

— Vous ici, monsieur le comte 1 j^étais loin de vous y attendre.

— Et c'est pourquoi j'y étais ; j'y venais pour vous surprendre , pour m'emparer de vous , pour assouvir par la violence ma vengeance et

mon amour. Ily a viiijjt-quatre heures quejevous attends ici pour vous enlever au passage , embusqué comme un bandit qui attend sa victime au coin d'un bois; mes mesures étaient prises, vous ne pouviez pas m'échapper, vous m'apparteniez irrévocablement ; mais le Ciel n'a pas permis que cette abominable action s'accomplît , et je viens, à {jenoux , vous demander pardon de mes persécutions et de mes outrages.

— Je vous pardonne , monsieur ; je n'ai à cette heure ni rancune, ni ressentiment, et votre retour d'ailleurs vous absout.

— Alors, madame, donnez-moi votre main eu signe d'oubli.

La duchesse lui tendit la main ; Campomoro la prit et la porta respectueusement à ses lèvres.

—Vous êtes la plus noble des femmes , repritil , etje vous avais indignement méconnue ; mais il y en a si peu comme vous que mon erreur était excusable; je vous supposais comme toutes

les aulres , vous êtes une femme d'exeeptioa et je ne croyais pas qu'il en existât. Mais est-il possible que je vous retrouve en cet état, et la duchesse d'Alberg devait-elle mourir ainsi seule au milieu d'un champ?

—Puisse ma mort expier ma vie et m'obtenir de Dieu le pardon que son humble ministre vient de me faire espérer 1 Je voudrais croire à tout ce qu'il m'a dit , ajouta-t-elle en s'adressant à Chavornay, qui était son unique pensée, et, sans plus regarder Campomoro ; ce serait un grand repos pour moi et pour vous. Quoique ses paroles ne soient pas tombées dans un cœur préparé par la foi , elles m'ont pourtant apaisée et fortifiée ; et je sens que si tout ce qu'il m'a dit n'est pas vrai , tout , non plus , n'est pas faux ; j'ai la conscience intime , inébranlable , que la mort n'est qu'une métamorphose , que tout ce qui est bon en nous doit survivre à cette dépouille périssable , comme l'homme fait rejette les vêtements de l'enfance. Je t'avais donné rendez-vous, ô mon Chavornay ! dans mou château de Bohême, je te donne

rendez-vous maintenant dans le monde invisible des esprits , dans cette divine patrie des âmes , oii Tamour est immortel , où il n'y a plus de larmes, plus de séparations, plus d'adieux.

La duchesse se recueillit en elle-même , visiblement absorbée dans les dernières luttes de la mort. Elle demeura quelques temps privée de mouvement , les mains croisées sur sa poitrine ; mais bientôt elle en éteudit une avec effort , comme si elle eût cherché quelque chose; Chavornay prit cette main dans les siennes ; et , la parole manquant à Hélène , un ineffable sourire , revenu sur ses lèvres , fit assez comprendre que c'était bien là ce qu'elle cherchait.

Debout aux pieds de la duchesse , Campomoro avait les yeux fixés sur ce tableau de douleur, avec un attendrissement et une consternation profonde : toute pensée de rivalité et de haine s'était éteinte, des deux côtés, dans la grande pensée de la mort.

— Allons , monsieur , disait-il à Chavornay , de la force ; vous n'êtes pas le plus malheureux,

car vous êtes sans reproche et vous êtes aimé.

Il y eut un long silence , pendant lequel l'agonie d'Hélène parut plus pénible. Les brises du couchant parurent la soulager , la vie lui revint dans un soupir , et , se retournant vers Chavornay .

— Vous êtes , lui dit-elle , ma dernière pensée; pourtant je ne devrais songer qu'à Dieu; mais vous êtes uni , dans mon cœur , si étroitement à lui , que je ne peux plus vous séparer.

Un moment après elle reprit :

— 11 m'est doux d'expirer auprès de ce que j'ai le plus aimé sur la terre ;... mets ta main là. . . sur mon cœur. . . que je sente bien que tu es près de moi... que tu m'aimes... que tu m'es fidèle... jusqu'à la mort...

Chavornay voulait répondre , il ne le pouvait pas ; sa poitrine oppressée ne laissait échapper aucun son , et , contractée par la douleur , sa bouche était serrée convulsivement. Cette catastrophe était si brusque qu'il mî pouvait se persuader , quoique les mains d'Hélène fus-

sent déjà froides et les battements de son cœur presque imperceptibles, que ce qu'il voyait et en tendait ne fut pas une vision, fille du sommeil et des ténèbres. Il fixait un œil de stupeur sur ce visage pâle , et ce visage était si calme , qu'on pouvait croire encore que cette agonie était un sommeil.

Hélène ne parlait plus; de temps en temps, seulement , elle pressait doucement la main de Chavornay , et ces légères étreintes témoignaient seules qu'elle respirât encore. Une fois elle fit un effort peur soulever la tête, mais elle ne le put. Chavornay la lui souleva ; il l'appuya doucement contre sa poitrine , en l'enveloppant de sou bras. La mourante lui exprima, par un faible serrement de main , qu'il l'avait comprise; elle laissa tomber sa tête sur le sein qui la soutenait ; elle porta jusqu'à son front , par un dernier effort , la main de son amant, et l'appuya ensuite sur ses lèvres.

En ce moment le soleil se coucha derrière les peupliers de la Lombardie. Hélène s'éteignit avec le dernier rayon de la lumière du soir.

Quand les derniers devoirs eurent été rendus à la duchesse, Souqui reprit la route de Pise pour annoncer au duc la fatale nouvelle ; Campomoro remonta seul dans la péote, et Chavornay alla rejoindre le pâtre de Saint-Rossore dans les fïiontagnes de TAlvernia.

Quelques jours après , une chaise de poste ar-

riva de Ferrare au bord du Pô ; deux voyageurs en descendirent et s'informèrent des mariniers du bac, si une jeune femme, qu'ils désignèrent, n'avait point vpassé le fleuve quelques jours auparavant.

Les deux voyageurs n'étaient autres que le duc d'Arberg et le docteur Vital. Arrivés en toute bâte au couvent de l'Alvernia quelques jours après qu'Hélène en était partie , ils en étaient repartis eux-mêmes immédiatement. Ils étaient retournés à Pise, où ils croyaient trouver la duchesse; ne la trouvant pas, ils étaient revenus à Florence , où ils étaient allés aux informations , et , de poste en poste , de renseignement en renseignement, ils l'avaient suivie de loin jusqu'au Pô; ils s'étaient croisés de nuit avec Souqui, au passage de l'Apennin , et de part et d'autre on ne s'était pas reconnu.

— La dame que vous cherchez , leur répondirent les mariniers , est bien venue ici en effet, mais elle n'a point passé le fleuve ; allez voir si c'est bien elle , ajoutèrent-ils en indiquant du

doigt la place où la duchesse était ensevelie ; son nom est écrit sur cette pierre blanche que vous voyez là ; elle n'a point voulu d'autre épitaphe.

Le duc s'approcha du lieu qu'on lui désignait et lut le nom d'HÉLÈiNE gravé en lettres noires sur la pierre.

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