LE I
il , j'ai là ma péote toute prête, et qui la portera à l'autre bord en deux coups de rame.
L'officieux mariniern'était autre que le palrou vendu à Canipomoro.
— Je vous remercie , mon ami , lui répondit la duchesse d'une voix mourante ; mais je ne crois pas que ce soit pour aujourd'hui. Mon enfant, ajouta-t-elle en s'adressant à Souqui, qui était à l'autre portière, tu avais raison, j'aurais dû rester à Ferrare; je suis hors d'état d'aller plus loin ; chaque secousse de la voiture est une torture insupportable , et je suis si faible , que je ne puis faire un mouvement; il m'est impossible de mettre pied à terre; dis qu'on attende; quelques instants de repot' me rendront peut-être assez de force pour continuer le voyage; en ce moment je ne le puis, il me semble que je vais mourir.
— Au nom de Dieu , madame , ne dites pas ces choses-là , s'écria Souqui épouvantée de la pâleur de sa maîtresse : c'est un accès de faiblesse qui passera ; n'ayez pas ces idées sinistres.
Hélène ne répondit pas ; elle laissa retomber sa tête au coin du carrosse , joignit ses mains sur sa poitrine , et resta quelque temps plongée dans une immobilité profonde; sa respiration était si faible et son visage si pale, qu'on eût pu la croire déjà morte. Souqui , qui veillait auprès d'elle , crut qu'elle s'était assoupie , vaincue par la chaleur et par la fatigue; elle fit taire et éloigner tout le monde, de peur que le bruit des postillons et des chevaux ne la réveillât ; mais Hélène ne dormait pas, ses yeux ne s'étaient fermés que par accablement, et, quoique la force lui manquât pour parler, elle entendait tout ce qui se disait autour d'elle.
Nous l'avons laissée au sortir de Florence , gravissant par une matinée calme et riante les premières pentes de l'Apennin. En entreprenant seule un voyage si long et si rapide, elle avait trop présumé de ses forces. Au fond , elle se faisait peu d'illusions sur l'état de sa santé; elle la savait faible , dévastée , ruinée ; et quand à l'Alvernia, elle avait dit à Chavornay qu'elle portait la mort dans son sein, ce n'avait point été
dans sa bouche une phrase banale et puérile, mais l'expression d'une conviction triste et profonde. Le mot lui était échappé malgré elle. Toutefois elle avait espéré que la force morale lui tiendrait lieu de la force physique , et qu'elle suffirait à elle seule pour la soutenir. Elle l'avait soutenue en effet quelque temps, et la première journée s'était passée sans accident; mais le froid Tavait saisie au sommet de l'Apennin , et elle était arrivée à Bologne avec la fièvre. Elle n'en avait pas moins persisté dans son projet; elle s'était raidie contre le mal , et, se donnant à peine quelques instants de repos , tant elle avait hâte d'arriver , elle avait poussé jusqu'à Ferrare. Là , les symptômes avaient pris un caractère si grave, qu'elle-même en avait été alarmée. Souqui, plus alarmée qu'elle, s'était opposée de toutes ses forces à ce qu'elle continuât, dans un état pareil, ce voyage meurtrier ; Hélène s'était obstinée dans sa résolution , se flattant que, si elle parvenait aux Alpes, le brusque changement de climat et surtout l'air natal opéreraient en elle une réaction salutaire, et pour-
raient déterminer une crise favorable; elle avait donc poursuivi sa route , mais elle n'avait pas lait la première des deux postes qui séparent Ferrare du Pô, qu'elle était tombée dans l'épuisement où nous l'avons vue. En vain avait-elle fait un dernier effort , un effort désespéré , sa volonté n'avait plus été obéie , et les organes avaient fléchi.
Elle demeura longtemps anéantie dans une léthargie physique et morale qui était plus près de la mort que du sonmieil. Tout le monde , excepté Souqui , s'était éloigné; le silence régnait autour d'elle et les cigales chantaient. La chaleur était suffoquante , pas un souffle n'agilait les feuilles, une atmosphère de plomb pesait sur la terre et l'écrasait.
— De l'air! de l'air! murmura la duchesse en étendant ses deux bras aux portières.
Quand elle voulut se soulever pour sortir de ce carrosse où elle étouffait, elle retomba sur elle-même et ne put faire un mouvement. II fallut venir à son aide; deux valets la prirent
sur leurs bras et la déposèrent, en plein air , sur une espèce de lit que Souqui avait préparé avec les coussins de la voiture. La duchesse resta là sans parler comme on l'avait posée; son regard distrait errait au hasard sur le fleuve ou s'allait perdre dans Tinfini du ciel. Souqui, agenouillée auprès d'elle, Téventait, attentive à ses moindres désirs ; le reste de ses gens étaient dispersés à Tentour, et assis à quelque distance avec les mariniers ; les postillons attendaient l'ordre du départ. Le patron de la péote avait Tœil fixé de loin sur sa proie , et ne la perdait pas un instant du vue.
Que se passait-il alors dans le cœur d'Hélène? où ses pensées s'envolaient-elles? l'idée de la mort l'avait-elle vraiment saisie , ou si elle était toutentièreà l'ami dont elle avait voulu l'absence? serepentait-elledel'avoir ordonnée, et. lui faisant un crime de sa soumission , lui reprochait-elle d'avoir obéi? Quelles que fussent ses préoccupations et ses alarmes, aucun signe extérieur ne les trahissait ; ses regards perdus, son visage pâle ne laissaient paraître aucune émotion , et elle
restait abîmée dans un impénétrable silence.
Une chaise de poste arriva en ce moment par la routf de Ferrare; un voyageur en sortit : c'était Chavornay.
Depuis Florence, il avait suivi la duchesse pas à pas sans jamais la devancer ; son cœur s'élançait vers elle, et s'il n'eût écouté que lui, il eût trahi mille fois sa présence; mais il s'était imposé l'obéissance, et il avait mis dans l'accomplissement de ce devoir volontaire un sentiment chevaleresque et presque religieux qui le soutint jusqu'au bout et le tinta distance. Et puis il lui était doux de veiller de loin sur Hélène à son insu, et de respirer l'air qu'elle avait traversé; rêvant entre eux je ne sais quelles sympathies muettes, quelles communications mytérieuses, il se plaisait à croire que quelque chose de luimême allait à elle , comme il vivait en elle , quoique séparés jusqu'au but lointain qui devait les réunir.
S'il eût su l'état de souffrance et d'épuisement où la duchesse était tombée , nul doute
qu'il ne se fût lui-même relevé de son vœu , et qu'il n'eût volé auprès d'elle pour la soigner; mais, la voyant toujours courir devant lui avec la même vitesse , il était sans alarmes ; une fois seulement , au passage de l'Apennin , la nuit était si froide , qu'il en craignit l'effet sur la santé chancelante d'Hélène. Arrivé à Bologne , il fut au moment de faire appeler Souqui pour avoir par elle des nouvelles de sa maîtresse , mais il résista à la tentation ; se montrer à Tune, c'était se montrer à T autre , et il craignit de la part de Souqui une indiscrétion qui de la sienne eût passé pour un manque de parole. Ses inquiétudes se dissipèrent lorsqu'il la vit partir de Bologne quelques heures après y être arrivée, A Ferrare , il eut les mêmes inquiétudes , et se rassura par les mêmes motifs, et il arriva au Pô sans avoir le moindre pressentiment du spectacle qui l'y attendait.
Quand il aperçut la duchesse couchée au bord du fleuve , son premier mouvement fut de se rejeter en arrière et de persévérer dans son incognito; mais son inquiétude ne le lui permit
pas , et il courut vers Hélène tout hors de lui<
Sa brusque présence ne parut pas Tétonner ; elle tourna vers lui un regard plein de reconnaissance et d'amour, et, lui tendant la main :
— Je vous attendais , lui dit-elle d'une voix éteinte ; quelque chose en moi me disait que vous alliez venir ; je vous remercie , mon ami , de m'avoir suivie , il m'eût été dur de mourir sans vous avoir revu. Vous ne me rendez pas la vie, car je sens que c'est fini et que je touche à ma dernière heure , mais vous me rendez la mort moins cruelle.
— Hélène, Hélène ! quelles choses dites-vous là ? Au nom du Ciel ne parlez pas ainsi , vous me faites un mal affreux ; que vous est-il donc arrivé ?
— 11 ne m'est rien arrivé ; je vous ai dit , en vous quittant , que je portais la mort dans mon sein , et je la portais en effet. Je ne croyais pas dire si vrai. J'avais cru pouvoir en éloigner
l'heure ; mais j'avais trop présumé de mes forces : elles m'ont abandonnée et trahissent ma volonté.
— Vous vous exagérez le mal , et vous prenez pour Tépuisement de la vie ce qui n'est que la fatigue du voyage.
— Non , mon ami , je n'exagère rien , et je ne m'abuse point sur mon état. Je vous ai dit bien des fois que je n'étais pas faite pour les luttes et les orages au milieu desquels je vis depuis une année ; ma santé , toujours délicate , a achevé d'y périr.
— Et vous restez là sans secours, sans soins ! Et Ton n'a pas môme été chercher un médecin ! Mais vos gens ont perdu la tôle.
— Tout secours est inutile : les médecins ne peuvent rien à mon mal. Ne donnez aucun ordre, je vous en supplie , et ne faites pas d'éclat. Je vous dis que je meurs , et je désire mourir en paix. Ce n'est pas le médecin qu'il me faut , c'est le prêtre ; et si vous voulez appeler quelqu'un ,