PAR VOLTAIRE
goût die bien dçs Lcctcui? pour les choses frivoles , et l’envie de faire un volume de ce qui ne dcvcoit remplir que peu de pages , sont cause que l’Histoire des Hommes célébrés est presque toujours gâtée par des détails inutiles , et des contes populaires , aussi faux qu’insipides. On y ajoute souvent des critiques iniustes de leurs Ouvrages.' C’est ce qui est arrivé dans l’édition de Ilacine , faite à Paris en lyaK. Ou tâchera d’éviier cet écueil dans cette courte Histoire de la Vie de Moliere. On ne dira de sa propre personne que ce qu’on a cru vrai et digne d’être rapporté j et- on ne hasardera sur ses Ouvrages rien qui .soit contraire aux sentimens du Public éclairé.
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Jean-Baptiste Poquelin naquit à Paris en dans une maison qui subsiste encore sous les pil> liers des Halles. Son pere , Jean-Baptiste Pôquelin , Valet-de-chambre Tapissier chez le Roi , Marchand Frippier , et Anne Boutet , sa mere , lui donnèrent une éducation trop conforme à leur état, auquel ils le destinoient. 11 resta jusqu’à quatorze ans dans leur boutique , n’ayant rien appris , outre son métier , qu’un peu à lire et à écrire. Scs parens» obtinrent , pour lui , la survivance de leur charge chez le Roi j mais son génie l’appel oit ailleurs. On a remarqué que presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux Arts les ont cultivés malgré leurs parens , et que la nature a toujours été en eux plus forte que l’éducation.
Poquelin avoir un grand-pere qui aimbit la Comédie , et qui le menoit quelquefois à l’Hôtel de Bourgogne. Le jeune homme sentit bientôt une aversion invincible pour sa profession. Son goût pour l’étude se développa 11 pressa son grand-pere d’obtenir qu’on le mît au College , et U arracha enfin le consentement de son pcrc , qui le mit dans une pension , et l’envoya externe
aux Jésuites , avec la répugnance d’un Bourgeois qui croyoit la fortune de son fils perdue s’il étudioit.
Le jeune Poquelin fit au Collège les progrès qu'on devoir attendre de son empressement à y entrer. 11 y étudia cinq années. Il y suivit le cours des classes A’ Armand de Bourbon , premier Prince de Conti , qui , depuis , fut le Protecteur des Lettres et de Moliere.
Il y avoir alors dans ce Collège deux enfans , qui eurent depuis beaucoup de réputation dans le monde } c’étoit Chapelle et Bernier. Celui-ci connu par scs voyages aux Indes } et l’autre célèbre par quelques vers naturels et aisés , qui lui ont lait d’autant plus de réputation qu’il ne rechercha pas celle d’Auteur.
L’Huillier, homme de fortune, prenoit un soin singulier de l’éducation du jeune Chapelle , son fils naturel , et , pour lui donner de l’émiflation , il faisoit étudier avec lui le jeune Bernier, dont les parens croient mal à leur aise. Au lieu même de donner à son fils naturel un Précepteur ordinaire et pris au hasard , comme tant de pères
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en usent avec un fils légitime qui doit porter leur nom , il engagea le célébré Gassendi à se charger de l’instruire.
Gassendi ayant démêlé , de bonne-heure , le génie de Poquelin , l’associa aux études de Cha* pelle et de Bernier. Jamais plus illustre Maître n’eut de plus dignes Disciples. Il leur enseigna sa Philosophie d’Epicure , qui , quoiqu’aussi fausse que les autres , avoir , au moins , plus de méthode et plus de vraisemblance que celle de l’école , et n’en avoir pas la barbarie.
Poquelin continua de s’instruire sous Gassendi. Au sortir du Collège , il reçut de ce Philosophe les principes d’une morale plus utile que sa physique , et il s’écarta rarement de ces principes dans le cours de sa vie.
Son perc étant devenu infirme et incapable de servir , il fut obligé d’exercer les fonctions de son ertiploi auprès du Roi. 11 suivit Louis XIII dans Paris. Sa passion pour la Comédie , qui l’avoit déterminé à faire ses études , se réveilla avec force.
Le Théâtre commençoit à fleurir alors. Cette
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partie des Belles-Î.ettres, si méprisée quand elle est médiocre , contribue à la gloire d’un Etat y quand elle est perfectionnée.
Avant l’année , il n’y avoit point de Comédiens fixes à Paris. Quelques farceurs alioient , comme en Italie , de ville en ville. Ils jouoient les Pièces de Hardy , de Montchrétien , ou de Baltazar Baro. Ces Auteurs leur vendoient leurs Ouvrages dix écus piece.
Pierre Corneille tira le Théâtre de la barbarieet de l’avilissement , vers l’année 16^0. Ses premières Comédies , qui étoient aussi bonnes pour son siecle qu’elles sont mauvaises pour le nôtre , furent cause qu’une Troupe de Comédiens s’établit à Paris. Bientôt après , la passion du Cardinal de Richelieu pour les Spectacles mit le goût de la Comédie à la mode j et il y avoit plus desociétés particulières qui représentoient alors que nous n’en voyons aujourd’hui.
Poquelin s’associa avec quelques jeunes gens qui avoient du talent pour la déclamation. Ils jouoi|||t au fauxbourg Saint-Germain et au quartier ^ut-Paul. Cette société éclipsa bientôt toutes les autres. Ou l’appela L'illustre Théâtre»
On voit par une Tragédie de ce te ms-là , intitulée , , d’un nommé Mignon, et imprimée en qu’elle fut représentée sut l’il-
lustre Théâtre»
Ce fut alors que Poquelin sentant son génie, se résolut de s’y livrer tout entier , d’être à la fois Comédien et Auteur, et de tirer de scs talens de l’utilité et de la gloire.
On sait que chez les Athéniens les Auteurs Jouoient souvent dans leurs Pièces, et qu’ils n’étoient point déshonorés pour parler avec grâce en public , devant leurs concitoyens. Il fut plus encouragé par cette idée que retenu par les préjugés de son siecle. Il prit le nom de Molière , et il ne fit , en changeant de nom , que suivre l’exemple des Comédiens d’Italie , et de ceux de l’Hôtel de Bourgogne. L’un , dont le nom de famille étoit Le Grand , s’appeloit Bcllevilie , dans la Tragédie , et Turlupin dans la farce j d’où vient le mot de turlupinage. Hugues Giierct étoit connu, dans les Pièces sérieuses , sous le nom de Flcchelles ; dans la farce, il jouoit toujours||k certain rôle qu’on appcloit Gautitt-Garguil^ De même , Arlequin et Scaramouchc n’étoient con-
nus que sous ce nom de Théâtre. Il y avoir déjà eu un Comédien appelé Moliete , Auteur d’une Tragédie de Polixene.
Le nouveau Moliere fut ignoré pendant tout le tems que durèrent les guerres civiles en France. II employa ces années à cultiver son talent , et à préparer quelques Pièces. Il avoit fait un Recueil de scenes Italiennes, dont il faisoit de petites Comédies pour les Provinces. Ces premiers essais , très-informes , tenoient plus du mauvais Théâtre Italien , ou il les avoit pris, que de son génie , qui n’avoit pas eu encore l’occasion de se développer tout entier. Le génie s’étend et se resserre par tout ce qui nous environne. Il fît donc , pour la Province , Le Docteur amoureux , Les trois Docteurs rivaux , Le Aîaître d'Ecole Ouvrages dont il ne reste que le titre. Quelques curieux ont conservé deux Pièces de Moliere dans ce genre ; l’une est Le Médecin volant ; et l’autre , La jalousie de Barbouillé. Elles sont enprose , et écrites en entier. Il y a quelques phrases et quelques incidens de la première qui nous sont conservés dans Le Médecin malgré lui ; et on
trouve dans La jalousie de Barbouillé un canevas , quoiqu’infoimc , du troisième acte de George . D andin.
La première Pièce régulière , en cinq actes , qu’il composa , fut L'Etourdi. Il représenta cette Comédie à Lyon , en 5. Il y avoir dans cette ville une Troupe de Comédiens de campagne , qui fut abandonnée des que celle de Molière parut.
Quelques Acteurs de cette ancienne Troupe se joignirent à Moliere , et il partit de Lyon pour les Etats de Languedoc , avec une Troupe assez complctte > composée principalement de deux frétés, nommés Gros-René , de Duparc , d’un Pâtissier de la rue Saint-Honoré , de la Duparc , de la Béjart et de la de Bric.
Le Prince de Conti, qui tenoit les Etats de Languedoc à Béziers , sc souvint de Molière , qu’il avoir vu au Collège i il-lui donna une protection distinguée. Il joua devant lui L'Etourdi , Le Dépit amoureux et f es Précieuses ridicules. '
Cette petite Pièce des Précieuses , faite en Province , prouve assez que son Auteur n’avoit
eu en vue que les ridicules des Provinciales } mais il se trouva depuis que l’Ouvrage pouvoir corriger et la Cour et la Ville.
Molière avoit alors trente-quatre ans j c’est râge oîi Corneille fit Le Cid. Il est bien difficile de réussir , avant cet âge , dans le genre dramatique , qui exige la connoissance du monde et du cœur humain.
On prétend que le Prince de Conti voulut alors faire Moliere son Secrétaire , et qu’heureusement pour la gloire du Théâtre François Moliere eut le courage de préférer soii talent à un poste honorable. Si ce fait est vrai , il fait également honneur au Prince et au Comédien.
Après avoir couru quelque tems toutes les Provinces , et avoir joué à Grenoble , à Lyon , à Rouen, il vint enfin à Paris en 1^58, Le Prince de Conti lui donna accès auprès de MONSIEUR, frere unique du Roi Louis XIV. MONSIEUR le présenta au Roi et à la Reine Merc. Sa Troupe et lui représentèrent , la même année , devant leurs Majestés , la Tragédie de Nicomede , sur
un Théâtre élevé par ordre du Roi , dans U
salle des Gardes du vieux Louvre. . •
Il y avoit depuis quelque tems des Comédiens établis à rHôtel de Bourgogne. Ces Comédiens assistèrent au début de la nouvelle Troupe. Molière , après la représentation de Nicomede , s’avança sur le bord du Théâtre , et prit la liberté de faire au Roi un discours , par lequel il remercioit Sa Majesté de son indulgence, et louoit adroitement les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne , dont il devoit craindre la jalousie. 11 hnit en demandant la permission de donner une Piece d’un acte , qu’il avoit jouée en Province.
La mode de représenter ces petites farces après de grandes Pièces , étoit perdue à l’Hotel de BeJUrgogne. Le R,ôi agréa l’oflFre de Moliere , et l’on joua dans l’instant Le Docteur amoureux.Dcpuis ce tems , l’usage a toujours continué de donner de ces Pièces d’un acte, ou de trois , après les Pièces de cinq. '• ‘
On permit à la Troupe de Moliere de s’établie à Paris. Ils s’y fixèrent , et partagèrent le Théâtre du petit Bourbon avec les Comédiens Italiens , qui en étoient en possession depuis quelques années.
La Troupe de Moliere jouoi^ sur le Théâtre
les
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les Mardis , les Jeudis et les Samedis , et les îta» liens les autres jours. '
La Troupe de l’Hôtel de Bourgogne nc^’ouoit aussi (^ue trois fois la semaine , excepté lorsqu’il y avoit des Pièces nouvelles.
Dèsrlors , la Troupe de MoUere prit le titre de ' la Troupe de Monsieur , qui étoit son Pcotecteuc. !Dcux ans après» en 1660 , il leur accorda la salle du Palais-Royal. Le Cardinal de Richelieu l’avoit fait bâtir pour la représentation de Mîrame , Tragédie, dans laquelle ce Ministre avoit composé plus de cinq cents vers. Cette salle est aussi mal construite que la Piece pour laquelle elle fut bâtie j et je suis obligé de remarquer , à cette occasion , que nous n’avons aujourd’hui aucun Théâtre supportable , c’est lïne barbarie gothique , que les Italiens nous reprochent avec raison* Les bonnes Pièces sont en France , et les belle! salles en Italie, (x)
(i) Kous nous sommes bien- corrigés à cet. égard, depuis 1755 , que cette Vie de Molière a été écrite , « les Italiens ont fort peu de choses à nous reprocher présentement sut les salles de Spectacles. >
La Troupe de Moliere eut la jouissance de cctfc salle jusqu’à la mort de son Chef. Elle fut alors accordée à ceux qui curent le Privilège de rOpera , quoique ce vaisseau soit moins propre encore pour le chant que pour la déclamation.
Depuis l’an , jusqu’à 1^7} , c’est-à-dire, ' en quinze années de tems , il donna toutes ses Pièces , qui sont au nombre de trente. Il voulut jouer dans le tragique , mais il n’y réussit pas. 11 avoit une volubilité dans la voix , et une espece de hoquet , qui ne pouvoit convenir au genre sérieux , mais qui rendoit son jeu comique plus plaisant. La femme (1) d’un des meilleurs Comédiens que nous ayions eus , a donné ce por^ trait-ci de Moliere.
cc II n’étoit ni trop gras , ni trop maigre. Il »> avoit la taille plus grande que petite , le port w noble , la jambe belle. Il marchoit gravement ,
»ï avoit l’air très-sérieux , le nez gros , la bouche ir grande , les levres épaisses , le teint brun , les » sourcils noirs et forts , et les divers mouvemens
(i) Marie-'AngèJique Gassaud du Groiîjr , femme de Paul Poisson,
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f> qu’il leur donnoit , lui rcndoicnt la physiono» n mie extrêmement comique. A l’egard de son » caractère , il étoit doux , complaisant , géné* » reux. Il aimoit fort à haranguer j et quand il »> lisoit ses Pièces aux Comédiens , il vouloit » qu’ils Y amenassent leurs enfans , pour tirer des >} conjectures de leur mouvement natiuel. »
Molière se fit dans Paris un très- grand nombre de partisans , et presque autant d’ennemis. Il accoutuma le Public , en lui faisant connoître la bonne Comédie , à le juger lui-même très-sévérement. Les mêmes Spectateurs qui applaudissoient aux Pièces médiocres des autres Auteurs , lelevoient les moindres défauts de Molicre , avec aigreur. Les hommes jugent de nous par l’attente qu’ils en ont conçue i et le moindre défaut d’un Auteur célébré , joint avec les malignités du Pu* blic , suffit pour faire tomber un bon Ouvrage. Voilà pourquoi Britannicus et Les Vlaldeurs , de Racine , furent si mal reçus j voilà pourquoi V^varcy Le Misantrope y Les Femmes Savantes^ V Ecole des Femmes , n’eurent d’abord aucun suc-
ces.
- Louis XIV , qui avoit un goût naturel et l’es-r
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prit très-juste , sans l’avoir cultivé , ramena souvent, pat son approbation, la Cour et la Ville aux Pièces de Molicre. Il eût été plus honorable pour la nation , de n’avoir pas besoin des décisions de son Maître pour bien juger. Molière eut des ennemis cruels , sur-tout les mauvais Auteurs du tems , leurs Protecteurs et leurs cabales. Ils suscitèrent contre lui les dévots. On lui imputa des livres scandaleux. On l’accusa d’avoir joué des hommes puissans , tandis qu'il n’avoit joué que les vices, en général j et il eût succombé sous ces accusations , si ce même Roi , qui encouragea et qui soutint Racine et Despréaux , n’eût pas aussi protégé Moliere.
Il n’eut , à la vérité , qu’une pension de mille livres , et sa Troupe n’en eut qu’une de sept. La fortune qu’il fit par le succès de ses Ouvrages , le tnit en état de n’avoir rien de plus à souhaiter. Ce qu’il retiroit du Théâtre , avec ce qu’il aroit placé , alloit à trente mille livres de rente i somme qui , en ce tcras-là , faisoit presque le double de la valeur réelle de pareille somme d’aujourd’hui.
Le crédit qu’il avoit auprès do Roi paroît assez par le Canonicat qu’il obtint pour le filt
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ée son Médecin. Ce Médecin s’appeloit Mauvilain. Tout le monde sait qu’étant un jour au dîné du Roi : cc Vous avez un Médecin , dit le Roi à >5 Molière s que vous fait-il ? Sire , répondit Molierc , nous causons ensemble : il m’ordonne des rcmedes j je ne les fais point , et je guéris. 3> Il faisoit de son bien un usage noble et sage. Il recevoit chez lui des hommes de la meilleure compagnie , les Chapelles , les Jonsacs , les Desbarreaux , &c. qui joignoknt la volupté et 1* philosophie. Il avoit une maison de campagne à Auteuil , où il se délassoit souvent , avec eux » des fatigues de sa profession, qui sont bien plus grandes qu’on ne pense. Le Maréchal de Vivonne , connu par son esprit et par son amitié pour Despréaux , alloit souvent chez Molicre, et vivoit avec lui comme Lélius avec Tércnce. Le grand Condé exigeoit de lui qu’il le vînt voie souvent , et disoit qu’il trouvoit toujours à apprendre dans sa conversation.
Molière employoit une partie de son revenu en libéralités , qui alloient beaucoup plus loin que cc qu’on appelle, dans d’autres hommes , des chx-
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lites. Il encouiageoit souvent par des présent considérables de jeunes Auteurs qui marquoient du talent. C’est peut-être à Moliere que la France doit Racine. Il engagea le jeune Racine , qui sortoit de Port-Royal , à travailler pour le Théâtre , dès l’âge de dix-neuf ans. Il lui fit composer la Tragédie de Théagène et Carîclée ; et quoique cette Piece fût trop foible pour être jouée , il fit présent au jeune Auteur de cent louis, et lui donna le plan des Freres ennemis.
Il n’est peut-être pas inutile de dire , qu’envilon dans le même-tems , c’est-à-dire, en 1661 , Racine ayant fait une Ode sur le mariage de Louis XIV, Colbert lui envoya cent louis au nom du Roi.
Il est très-triste pour l’honneur des Lettres , que Moliere et Racine aient été brouillés depuis. Le si grands génies , dont l’un avoit été le bienfaiteur de l’autre , dévoient être toujours amis.
Il éleva et il forma un autre homme, qui, par la supériorité de ses talens et par les dons singuliers qu’il avoit reçus de la nature , mérite d’être connu de la postérité. C’étoit le Comédien £a-
ion , qui a été unique dans la Tragédie et dans la Comédie. Molicre en prit soin, comme de son propre fils.
Un jour Baron vint lui annoncer qu’un Comédien de campagne , que la pauvreté empêchoit de se présenter, lui demandoit quelque léger secours pour aller joindre sa Troupe. Molicre ayant su que c’étoit un nommé Mondorge , qui avoit été son camarade , demanda à Baron combien il croyoit qu’il falloir lui donner. Celui-ci répondit, au hasard ; « Quatre pistoles. Donnez-lui quatre pistoles pour moi , lui dit Molière j en voilà 5î vingt qu’il faut que vous lui donniez pour » vous ; » et il joignit à ce présent, celui d’un habit magnifique. Ce sont de petits faits , mais ils peignent le caractère.
Un autre trait mérite plus d’être rapporté. Il tenoit de donner l’aumône à un pauvre. Un instant après, le pauvre court après lui, et lui dit : « Monsieur, vous n’avicz peut-être pas des- 5> sein de me donner un louis d’or j je viens vous le rendre.... Tiens, mon ami, dit Moliere, en voilà un autre j et il s’écria : Où la vertu 5 ) va-t'cllc se nicher 1 Exclamation qui peut
faire voir qu’il réflcchi'soit sur tout ce qui sô présentoir à lui , et qu’il étudioit par-tout la na-‘ ture , en homme qui la vouloir peindre.
Moliere , heureux par scs succès et par ses Protecteurs , par ses amis et pat sa fortune , ne le fut pas dans sa maison. Il avoir épousé , en i66ï y une jeune fille , née de la Béjart et d’un Gentilhomme nomme Modene. On disoit que Moliere en étoit le pere. Le soin avec lequel on avoir répandu cette calomnie , fit que plusieurs personnes prirent celui de la réfuter. On prouva que Moliere n’avoit connu la mere qu’après la naissance de cette fille. La disproportion d’âge > et les dangers auxquels une Comédienne , jeune et belle , est exposée , rendirent ce mariage malheureux } et Moliere , tout Philosophe q\i’il étoit d’ailleurs , essuya dans son domestique les dégoûts , les amertumes , et quelquefois les ridicules, qu’il avoir si souvent joués sur le Théâtre, Tant il est vrai que les hommes qui sont au-dessus des autres par les talcns , s’en rapprochent presque toujours par les foiblesscs ! car pourquoi les talens nous raettroient-ils au-dessus de l’humanité ?
La derniere Pièce qu’il composa , fut Ze Ma-
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lade imaginaire. Il y avoit quelque tems que sa poitrine étoit attaquée , et qu’il crachoir quelquefois du sang. Le jour de la troisième représentation il SC sentit plus incommodé qu’auparavant. On lui conseilla de ne point jouer î mais il voulut faire un effort sur lui-même , et cet effort lui coûta la vie.
Il lui prit une convulsion en prononçant juto , dans le divertissement de la réception du Malade imaginaire. On le rapporta mourant chez lui, rue de Richelieu. Il fut assisté , quelques raomens , par deux de ces Sœurs Religieuses qui viennent quêter à Paris pendant le Carême , et qu’il logeoit chez lui. Il mourut entre leurs bras, étouffé par le sang qui lui sortoit par la bouche , le 17 Tévrier 1673 , âgé de cinquante trois ans. Il ne laissa qu’une fille , qui avoit beaucoup d’esprit. Sa veuve épousa un Comédien, nommé Guérin.
Le malheur qu’il avoit eu de ne pouvoir mourir avec les secours de la Religion , et la prévention contre la Comédie , furent cause qu’on refusa de l’enterrer. Le Roi le regrettoit j et ce Monarque , dont il avoit été le Domestique et le pensionnaire, eut la bonté de prier l’Archevêque
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de Paris de le faire inhumer dans une Eglise. Le Curé de Saint-Eustache , sa Paroisse , ne voulut pas s’en charger. La populace , qui ne coniioissoit dans Molière que le Comédien, et qui ignoroit qu’il avoit été un excellent Auteur, un Philosophe , un grand homme , en son genre , s’attroupa en foule à la porte de sa maison , le jour du convoi. Sa veuve fut obligée de jetter de l’argent par les fenêtres j et ces misérables , qui auioient,sans savoir pourquoi, troublé l’ enterrement , accompagnèrent le corps avec respect.
La difficulté qu’on fit de lui donner la sépulture , et les injustices qu’il avoit essuyées pendant sa vie , engagèrent le fameux Pere Bouhours à composer cette espece d’épitaphe , qui , de toutes celles qu’on fit pour Molière , est la seule qui mérite d’être rapportée , et la seule qui ne soit pas dans cette fausse et mauvaise histoire (i) qu’on a mise jusqu’ici au-devant de scs Ouvrages.
Ornement du Théâtre > incomparable Acteur , Charmant Poète , illustre Auteur ,
(i) La Vie de Moliere , par Grimarest.
C’est toi donc les plaisanteries ^
Ont guéri du Marquis l’esprit extravagant |
C’csc toi qui , par tes momcrics ,
As réprimé l’orgueil du Bourgeois arrogant î Ta Musc , en jouant l’hypocrite *
A redressé les faux dévots ;
La. Précieuse à tes bons mots A reconnu son faux mérite ;
L’homme ennemi du genre humain ,
Le campagnard qui tout admire ,
N’ont pas lu tes vers en vain :
Tous deux se sont instruits , en ne pensant qu’à tkc« Enfin , tu réformas et la Ville et la Cour ;
Mais quelle en fut la récompense î Les François rougiront un jour De leur peu de reconnoissance*
Il leur fallut un Comédien Qui mît à les polir sa gloire et son étude;
Mais , Molière , à ta gloire il ne manqueroit rien »
Si, parrqi les défauts que tu peignis si bien ,
Tu les avois repris de leur ingratitude. :
Non-seulement j’ai obmis dans cette Vie de Moliere les contes populaires touchant Chapelle et scs amis , mais je suis oblige de dire que ces contes , adoptes par Grimarest , sont trèsfaux. Le feu Duc de Sully , le dernier Prince de Vendôme , l’Abbé de Chaulieu , qui avoicut beaucoup vécu avec Chapelle , m’ont assuré que
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toutes CCS historiettes ne méritoient aucune croyance. '
M. Bret en donnant, en 177a, la meilleure édition que nous ayions eue jusqu’à présent des CEuvres de Molière , avec d’cxcellcns Commentaires sur chacune des Pièces de cet Auteur , mit au-devant de son édition la Vie de Molière pai Voltaire , et y ajouta quelques particularités , échappées à Voltaire , et dont nous allons rapporter les plus lemarquahics. ‘
ce En faisant des recherches plus exactes que l’on n’en a fait jusqu’à présent stir la famille de Moliere, on a appris qu’il s’y conservoit une tradition qui donneroit au nom de Poquelin plus d’importance civile qu’il n’en a eu 5 mais la plus grande gloire de ce nom sera toujours d’avoir été celui du père de notre Théâtre Comique. »
ce Un nommé Poquelin , Ecossois , fut un de ceux qui composèrent la garde que CharleS VII attacha à sa personne , sous le commandement du Général Patilloc. Les dcscendans de ce Poquelin s’établirent , les uns à Tournai , les autres xi Cambrai, ou Us ont joui long-tems des droits
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de la Noblesse. Les malheurs des tems leur firent une nécessité du commerce , dans lequel quelques-uns d*cntr’cux vinrent faire oublier leurs privilèges à Paris. »
« Tels sont les faits qu’on a appris de quelques personnes qui portent encore parmi nous le nom de Poquelin j mais qu'importe aux parens collatéraux de Molière la notoriété mieux constatée d’une noblesse que leurs ancêtres avoient perdue } Ils ont acquis un plus beau titre , et que les tems ne peuvent effacer j celui d’appartenir à un des plus grands hommes qu’aient produits les Lettres....» -
M. Bret nous dit avoir eu sous les yeux un arbre généalogique de la famille des Poquelins , établis à Paris. « Qui le croiroit î s’écrie-t-il , Jean-Baptiste Poquelin , dit Molière , ne s’y trouve point. Sa profession de Comédien i’en a exclus. Il n’y avoir pourtant que l’orgueil , bien pardonnable , de vouloir tenir à lui qui pût justi* fier la peine qu’on a prise de fiire une généalogie. Qu’est-cc que le nom de Poquelin, séparé de i:clui de Molicre ? »
^ « On trouve beaucoup de contes , assez incer-»
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tains sur TefFct que causa dans la famille de Poquelin son envie d’embrasser le métier de Comédien. Ce que nous remarquerons , c’est qu’une Déclaration du Roi, du i 6 Avril 1^41 , enregistrée au Parlement le 2.4 du même mois , défendoit que l'état d“ Acteur fût être désormais imputé à blâme i et préjudiciât à la réputation du Comédien y dans le commerce public. Il n’est pas du ressort de ces additions , continue M. Prêt , d’examiner pourquoi cette Déclaration enregistrée n'a été que la loi d’un moment. Il suffît pour le jeune Poquqlin qu’elle ait existé , et qu’elle ait pu le défendre alors contre les vaincs résistances de sa famille. Reçu en survivance dans la Charge de son pere auprès du Roi , il n'en perdit jamais ni l’exercice , ni les avantages. 3> •
• « On a ouï-dire souvent au Président de Montesquieu , d’après line ancienne tradition de Bordeaux , que Moliere , encore Comédien de Campagne , avoir fait représenter , dans cette TÜle , une Tragédie de sa façon , qui avoir pour titre La Thébaide; mais que le peu de succès gu'elle avoir eu , i’avoit détourné du genre tra-
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gique. Nous savons que le jeune Racine alla of^ frir à Molière , de retour à Paris , sa Tragédie de 'Thcagcnt et Cariclie , qui se ressentoit trop de l*âgc de l’Auteur et de la source romanesque où elle avoir été puisée i et que Moliere entrevoyant le génie du jeune homme lui donna le plan des Freres ennemis. C’étoit , sans doute , celui dont il avoir tiré si peu de parti à Bordeaux. «
cc 11 y a grande apparence que la Traduction de Lucrèce fut le premier Ouvrage de Molière. L’Historien de sa Vie ( Gtimarest ) dit qu’il n’avoit mis en vers que les endroits qui pouvoient prêter davantage à la Poésie, cc Cet Ouvrage, dont il ne nous a conservé qu’un morceau dans la cinquième scene du second acte du Misantrope ^ cessa de lui plaire dès qu’il eut acquis quelque réputation à Paris. On sait qu’en » 6^4 il refusa chez le Comte du Eroussiu d’en faire la lecture , dans la crainte, qu'elle ne le fît paroître indigne des louanges que venait de lui donner son ami Ffesprèaux , dans la satyre que ce dernier lui avait adressée, yy
et Le style de Molière étoit si défèctucu.x dans ses premiers essais qu’il a fait probablement lo
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iK VIE DE MOLIERE.
sacrifice de cette Traduction à son goût perfectionné , et au bonheur qu’il eut par la suite d’être difficilement content de ce qu’il avoit fait. »
« A la lecture de ce vers de la satyre de Boileau , en parlant de Molière :
Il plaît à tout le monde et ne sauroit sc plaire ,
Moliere s’éq-ia , en serrant la main du Satyrique : Voilà la plus grande vérité que vous ayiex^ jamais dite. Je ne suis pas du nombre de ces esprits sublimes dont vousparlei ; mais , tel que je suis y je n'ai jamais rien fait dont je sois véritablement content, s» « Ce qui doit faire admirer encore plus la modestie de Moliere , c’est qu’il tint ce discours dans la même année ou les trois premiers actes de Tartufe ont été joués .1 la Cour. >>
« Les différentes courses que Moliere fit dans le Languedoc , avec sa Troupe , lui procurèrent la coiinoissance d'un Artiste avec lequel il contracta l’amitié la plus étroite. Avignon fut le lieu où il rencontra le célébré Mignard , qui, revenant d’Italie , s’occupait , dans le Comtat , à dessiner les antiques d’Orange et de Saint-Rerai, A l’union vive et durable qui s’établit cnti’cux ,
il scmbloit que tous deux devinassent leur celé'* brité future, et combiepleur gloire mutuelle devoir ajouter au plaisir qu’ils trouvoient à s’aimer. »
<c Réunis depuis à Paris, ils se donnèrent tous deux des preuves de leur attachement. Mignard laissa à la postérité le portrait de son ami , et Molière , dans son Poeme du Val-de-Grace , r(mdit, comme l’Arioste au Titien , l’immortalité qu’il venoit d'en recevoir.... n
cc Racine regarda toujours Moliere comme un homme unique. Louis XIV lui demandant un jour quel étoit le premier des grands hommes qui avoient illustré son règne , il lui nomma Molière. Je ne le croyols pas , répondit le Roi j mais vous vous y connaisse^ mieux que moi. »
«L’Euripide François avoit, comme on le voit , bien oublié sa brouillerie avec Molière. (Nous avons , dans les Jugemens et Anecdotes sur V Alexandre de Racine , tome dixième des Tragédies de notre Collection , rapporté quelle fut la cause de cette brouillerie , survenue entre ces deux personnages , à l’occasion de cette Tragédie. ) La prééminence accordée à Moliere par
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Racine ne peut trouver pour contradicteur qu*un esprit médiocre j mais comment Louis XIV osat-il dire qu*il ne le croyait pas , lui qui avoir été le Protecteur fidèle de Moliere ? Le sens supérieur qui guidoit toujours ce Prince semble l’avoir abandonné dans cette circonstance. C’étoit , sans doute , à Racine lui-mcmc que ce Prince accordoit le premier rang. La noblesse du genre en împosoit au Monarque. A mérite égal, entre l’Auteur Comique et l’Auteur Tragique , le peuple et les grands sont entraînés vers ce dernier.... »
« Louis XIV demandant , un autre jour , à Despréaux quels Auteurs avoient le mieux réussi dans l’Art de la Comédie ; Je n'en cannois qu^un ^ dit le Satyrique j tous les autres n'ont fait que des farces.».. Si bien donc t reprit le Roi, que Despréaux n'euime que Manière Il n'y a aussi que lui , Sire , répondit-il , qui soit estimable dans son genre, n
«« Ces d’après ces jugemens que le même Prince disoit , au commencement du siecle présent , qu’il avoit perdu deux hommes qu’il ne icpareroit jamais Lully et Molicre. »
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<c Bien des gens se rappellent d’avoir ouï-dire à Houdart de La Motte que l’Académie Françoise avoir souhaité de compter Molière au nombre de ses Membres j mais cette loi de 1*^41 , dont on a parlé , sans avoir été révoquée , étoit restée dans l’oubli. En vain lui proposa-t-on de quitter sa profession : tout fut inutile j et l’Académie n’orna point sa liste de ce nom fameux. Son Eloge qu’elle a proposé à l’Europe , et pour lequel M. de Chamfort a été couronné , ( en ) est une preuve des regrets qu’elle en a.
C’est se l’associer autant qu’il est en elle aujourd’hui de l’avoir choisi le premier pour servir de modèle aux Gens-de-Lettres. La place honorable qu’elle fit prendre le jour de la lecture publique de l’Eloge de ce grand homme, à deux de ses neveux , M. Poquelin , âgé de plus de quatrevingt ans , et M. l’Abbé de La Fosse , fils d’une Poquelin , et petit-fils du célébré La Fosse , de l’Académie de Peinture , marque encore avec plus d’intérêt la considération que Molicre a conservée dans ce premier Corps Littéraire de la France. »
« Il y a un point d'honneur pour moi à ne poîitt
quitter y disoit Molière à son ami Despréaux qui le sollicitoit d’abandonner l’action théâtrale , nuisible même à sa santé, et de s’en tenir à la composition de scs Pièces. »
« Colbert avoir témoigné , dit-on , sa surprise de ce que Molière n’étoit pas de l’Académie Françoise. Perrault fit part de cet étonnement si Juste à ses confrères , qui répondirent qu’un homme tel que Moliere étoit, sans doute , audessus des règles , et méritoit des distinctions j mais qu’il falloir obtenir de lui de ne plus jouer que des personnages graves, et d’abandonner les* rôles comiques , à cause du petit inconvénient des coups de bâton. Molière , ajoute-t-on , se refusa même à cet accommodement, qui nous paroît peu vraisemblable. Comment imaginer , en cifet, que des gens sensés aient vu une différence essentielle , entre l’Acteur qui reçoit des coups de bâton et celui qui les donne ?.... 5>
« Il arriva , en , une aventure à un jeune Médecin , chez un Barbier , de son voisinage , jaloux des visites trôp fréquentes que le Docteur rendoit à sa femme. Le Médecin , échappé du danger qu’il avort couru , avoit rendu plainte
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contre le Barbier ; et Gui-Patin , dans ses Lettres , dit que le bruit couroit que Moliere vouloir faire une Comédie de cette histoire j ce qui pourroit bien arriver , ajoute-t-il , et ce qui n’artiva point. On prétendoit que la Comédie que devoir faire' là-dessus Moliere auroir pour titre î JLe Jllédecin fouetté et le Barbier cocu, n
« Moliere , en portant ce vaudeville au Théâtre , n’eut feit qu’une satyre et non point une Comédie. Si Gui-Patin eût mieux connu l’Artiste et l’Art y il n’eut point accrédité ce bruit- Souvenons-nous du mot du Comte de Bussi-Rabutin : Despréaux atzaquade vice à force ouverte » et Moliere plus finement que lui.,.. ■»
« Le fameux souper d’Auteuil est la principale anecdote de la Vie de Moliere sur laquelle M. de Voltaire a voulu répandre du 'doute. Cependant on trouve encore des gens qui se souviennent de l’avoir ouï raconter à Despréaux , à Baron et à plusieurs anciens habitans du lieu de la scène. » « Il est très-possible que l’amitié qu’avoient pour Chapelle le Duc de Sully , le Prince 'de Vendôme et l’Abbé de Chaulîeu , les ait engagés à nier un fait qui n’anon^oit ni la sobriété , ni
|t VIE DE MOLIERE.
sagesse de leur ami ; mais cette historiette , fût'* elle incertaine , n*honore-t-elle pas assez Molière pour nous mettre dans Tobligation de la con* server..,. La voici. »
« Molière avoit dans le village d’Auteuil une maison où il donnoit des soupers à la meilleure compagnie de la Cour et de la Ville î mais comme sa santé languissante exigeoit presque toujours qu’il fôt au lait , pour toute nourriture , c’étoit son ami Chapelle qui faisoit les honneurs de sa maison. Un jour que ce dernier y étoit allé tvcc MM. de Nantouillet , Jonsac , Despréaux , JBaron et quelques autres , Moliere , qui avoit assisté au commencement du souper, se retira et laissa ses amis se livrer au plaisir de causer et de boire aussi long-tems qu’ils le voudroient. »
« Le feu de la conversation , et , sur-tout , les fumées du vin échauflferent , par degré , les esprits , et la conversation étant tombée sur les misères humaines , nos gens exhalèrent bientôt les tristes rêves d’une philosophie sombre et noire. JVb(/5 sommes tous des lâches , dit Chapelle , (jue ne cessons-nous de murmurer et de vivre ? Lû rivière est à ctnt pas : allons nous y précipiter» »
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« L’enthousiasme du Poète ivre passa rapidement dans toutes les têtes. Bêja on se lève , ea applaudissant j on se prépare , en s’embrassant , pour la derniere fois , à terminer des jours qui paroissent d’un poids et d’un ennui insuportables. Le célébré Baron heureusement avoit conservé plus de sang-froid. 11 court au lit de Molière , qui bientôt paroît au milieu de ses amis ;
! quoi , leur dit il , apprends que vous ave\ con^u U projet le plus courageux et le plus sage , et je ne devrai qü*â Baron honneur de U partager ? £st~ce donc pour moi que la vie a des douceurs , et sitis~je fait pour la mépriser moins que vous? Il a. raison , s’écria Chapelle. U nous manquoit ; qu'il vienne.... Un moment , reprit Moliere. JN'abandonnons point une résolution si belle aux fausses in^ terprétations qu'on peut lui donner» On saura qu'à la suite d'un long souper nous aurons fait le sacrifice de notre vie ; et la calomnie y avide de tout dénigrer y répandra le bruit que V ivresse nous a plus inspirés que la philosophie, .^mis , sauvons notre sagesse. Attendons le retour prochain du soleil. Alors , aux yeux de tout le monde , nous donnerons cette leçon publique du juste mépris de la vie.t^
Parbleu ! dit Chapelle, sa réflexion est de bon sens î Donnons au repos le reste de la nuit s notre sagesse n^en sera que plus pure et plus éclatante. Molière en fut cru. On dormit j et le réveil, comme il l’avoit prévu , fit trouver à ses convives assez de plaisir à vivre pour les exciter à rire de leur ridicule folie de la nuit.... »
• « Moliere s’étant un jour présenté , en sa qualité de Valet- d e-C hambre , pour faire le lit du Roi, un autre Valet-de-Chambre. qui devoir le faire avec lui se retira brusquement , en disant qu'il n’avoit point service à partager avec un Comédien. Bcllocq , autre Valct-de-Chambrc , homme d’esprit, et qui faisoit de jolis vers , s’approcha dans le moment , et dit : M. de Moliere , voule^‘VOus bien que f aie L'honneur de faire le lit du Roi avec vous ? Cette aventure , fort ridicule pour le premier camarade de Moliere , vint aux oreilles de Sa Majesté , qui fut ttès-fachée qu’on •eût marqué du mépris pour un homme d’un génie aussi rare.»
cc Moliere eut encore plus d’une fois à souffrit du même préjugé avec sa famille. En vain engagca-t'il sa Troupe à donner à son Théâtre les enr
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VIE DE MOLIERE. jj?
trées libres aux Poquclins qui s’y présentcroient. Il n’y en eut que très-peu qui en profitèrent.... »
« Ennemi de toutes les especes de grimaces , Moliere passa dans la société pour un homme solide et sûr. La droiture de son cœur et la franchise de son caractère lui firent des amis de tout ce qu'il y avoir en France de plus aimable et de plus distingué. Sa maison fut le rendez-vous de toutes les especes de mérite , et s.i haute réputation ne fit appexcevoir aucune diii'crence entre le grand Seigneur et lui. »
« Monsieur le Prince ( le grand Condé ) aiinoit son entretien. 11 l’avoit prié de lui donner les momens qu’il pourroit avoir de libres. 11 trouvoit , disoit-il , toujours à profiter avec lui. Son jugement sain > sa raison étonnante et son goût ' supérieur , le lui faisoient préférer à tous les hommes célébrés de son tems j et nous ne devons pas oublier ce que ce Héros dit à un bel esprit qui lui apporta une épitaphe de ce Poëtc comique : rlîLt au Cul que ce fût Lui qui m'apportât la pâtre /.... »
«c Avec une santé foiblc , avec un travail san». relâche , avec des soins doniestiques et des cm«
barras de toute espece , Moliere , dont la mé« moire s’étendra dans tous les siècles , ne vécut que cinquante et un an. La France le perdit , le pleura et doit le pleurer encore en se voyant si loin de réparer sa perte. La nature a peut-être préparé moins de honte aux autres Nations ,, puisqu’elle ne leur a pas offert d’aussi grands modelés à suivre,...»
cc Molicrc', avec raison , consultoic sa servante , a dit Piron » d’après la tradition , dans la huitième scene du second acte de La Métromanie. On sait, de plus , que Moliere voulant un jour éprouvée l’instinct de la vieille La Forest , qui étoit cette servante , il lui ht lecture de quelques scènes du' Comédien Brécourt, comme éunt de lui 5 mais que la bonne femme ne fut point sa dupe , et ne xeconnut point l’heureuse main de son maître.
Ce trait la fait juger digne de l’honneur singulier que lui faisoit Moliere. 11 est inutile , sans doute, d’ajouter que ce' n’étoit pas Le Mlsantrope , par exemple , qu’il lisoit à cette servante , qui n’étdit ' bonne , au plus , qu’à lui faire préjuger l’impression de gaieté qu’il devoit faire sur le Public dans •CS scènes comiques.,.. »
Cent ans après, la mort de Molière , les Comédiens Erançois , voulant célébrer cette année séculaire , si intéressante pour eux , jouèrent deux Pièces relatives à cette circonstance , qui leur furent présentées, l’une, sous le titre de La Centenaire , par M. Artaut , et l’autre , sous le titre de L'Assemblée , par M. Le Beau de Schome. Les Comédiens ont consacré le produit de la première de ces deux Pièces a faire exécuter en marbre la statue de Moliere , pouc en décorer leur foyer public.
En 1778, M. Houdon, Sculpteur du Roi, donna aux Comédiens François , pour ses entrées chez eux , un buste de Moliere , qu’ils ont aussi placé dans leur foyer. Il fit présent à l’Académie Françoise d’une copie de ce buste , la même année. L’Académie l’accueillit , avec empressement , et proposa à chacun de scs Membres de composer un distique pour mettre au bas de ce buste. On donna la préférence à ce seul ▼ers :
Bien ne manque i sa gloire ; il manquoit à la nôtre. Ce vers est de feu M. Sautin , et on l’a gravé sut
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