‹ Chef-d'œuvres de MolièreChapitre 94 sur 127 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

ASCXGNE, FROSINE.

.^scAGNE 1 je suis fille à secret , dieu merci !

Mais , pour un tel discours , sommes-nous bien ici ? Prenons garde qu’aucun ne nous vienne surprendre .

Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre.

Nous serions au logis beaucoup moins sûrement;

Ici de tous cotés on découvre aisément «

Et nous pouvons parler avec toute assurance,

Hélas î que j’ai de peine à rompre mon silence 1 F R O s I N B,

Ouais ! ceci doit donc être un important secret ?

Trop, puisque je le fie, à vous- meme, à regret ,

Et que, si je pouvois le cacher davantage.

Vous ne le sauriez pointl

Cij

Ah ! c’ est me faire outrage î Feindre à s*ouvrir à moi , dont vous avez connu

Dans tous vos intërcts l’esprit si retenu ?

Moi , nourtie avec vous, et qui tiens sous silence Des choses qui vous sont de si grande importance.

Qui sais....

A s c À G N E , l'interrompant.

Oui , vous savez la secrete raison Qiii cache aux yeux de tous mon .sexe et ma maison : Vous savez que dans celle où passa mon bas âge.

Je suis pour y pouvoir retenir l’héritage Que relâchoit ailleurs le jeune Ascagne mort .

Dont mon déguisement fait revivre le sort;

Et c’est aussi pourquoi ma bouche sc dispense A vous ouvrir mon cœur avec plus d’assurance, ^ais , avant que passer , Frosine , à ce discours . Éclaircissez un doute où Je tombe toujours.

Se pourroit-il qu’ Albert ne sût rien du mystère Qui masque ainsi mon sexe et l’a rendu mon perc ? Frosine.

En bonne foi , ce poijit sur quoi vous me pressez Est une affaire aussi qui m’embarrasse assez:

Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close.

Et ma mcrc ne put m’éclaircir mieux la chose.

Quand il mourut , ce fils , l’objet de tant d’amour , Au destin de qui meme, avant qu’il vînt au jour.

Le testament d’un oncle abondant en richesses . D’un soin particulier . avoit fai; des largesses .

Et que sa mcrc fit un secret de sa mort.

COMÉDIE

De son époux absent redoutant le transport.

S’il voyoit chex un autre aller tout rhéritage Dont sa maison tiroit un si grand avantage; Quand, dis-je, pour cacher un tel événement,

La supposition fut de son sentiment^

Et qu’on vous prit chez nous , où vous étiez nourrie ,

( Votre merc d’accord de cette tromperie Qui rcmplaçoit ce fils ^ sa garde commis )

En faveur des présens le secret fut promis.

Albert ne l’a point su de nous i et pour sa femme , l ’ayant plus de douze ans conservé dans son ame , Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir , Son trépas imprévu ne put rien découvrir.

Mais cependant je vois qu’il garde intelligence Avec celle de qui vous tenez la naissance.

J’ai su , qu’en secret même il lui faisoit du bien , Et peut-être cela ne se fait pas pour rien. ^ D’autre part , il vous veut porter au mariage ;

Et comme il le prétend , c’est un mauvais langage.

Je ne sais s’il saurcit la supposition.

Sans le déguisement ... Mais la digression- Tout insensiblement pourroit trop loin s’étendre: £.evenons au secret que je brûle d’apprendre.

Ascagne. ^

Sachez donc que l’amour ne sait point s’âbuser.

Que mon sexe à ses yeux n’a pu se déguiser ,

£t que ses traits subtils , sous l’habit que je poitc. Ont su trouver le coeur d’une fille peu forte :

3’aime enfin,

C iîj

Dlgilizt:: Cn rOglc

Vous aimez ?

Frosine , doucement »

N’entrer pas t<nit-à-fait dedans rétonnement:

If n’est pas teins encore > et ce cœur , qui soupire ,

A bien , pour vous surprendre , autre chose à vous dire î

Et quoi ?

J’aime Valcre.

, Frosine.

Ah ! vous ave* raison.

L’objet de votre amour , lui , dont à la maison Votre imposture enlcvc un puissant héritage » *

Et qui , de votre sexe ayant le moindre ombrage, Verroît incontinent ce bien lui retourner !

C’est encore un plus grand sujet de s’étonner î A s c A G N E.

J’ai de quoi , toutefois , surprendre plus votre ame : Je suis sa femme.

Frosine.

O Dieux ! sa fimme ?

Oui , sa femme.

Frosine. '

Ah ! certes, celui là l’emporte, et vient à bout De toute ma raison !

Ce n’est pas encor tout.

COMÉDIE

Encore ?

Je la suis , dis-je , sans qu’il le pense t Ki qu’il ait de mon sort la moindre connoissance,

Oh! pousse?,, je le quitte et ne raisonne plus ,

Tant mes sens, coup sur coup , se trouvent confondus, A ces dnigmcs-là je ne puis rien comprendre.

Je vais vous l’expliquée , si vous voulc? m’entendre. ValerC', dans les fers de ma soeur arrêté,

Me sembloit un amant digne d’être écouté.

Je ne pouvois souffrir qu’on rebutât sa flamme , Sans qu’un peu d’intérêt touchât pour lui mon amc : Je voulois que Lucilc aimât son entretien ;

Je blâmoîs ses rigueurs , et les blâmai si bien Que moi-même j’entrai , sans pouvoir m’en défendre , Dans tous les sentimens qu’elle ne pouvoit prendre. C’étoit, en lui parlant , moi qu’il persuadoit.

Je me laissois gagner aux soupirs qu’il perdoit ;

Et ses voeux , rejettés de l’objet qui l’enflamme, Étoient , comme vainqueurs , reçus dedans mon ame. Ainsi mon coeur , Frosine , un peu trop foiblc , hélas! Se rendit à des soins qu’on ne lui rendoit pas ,

Par un coup réfléchi reçut une blessure ,

Et paya pour un autre , avec beaucoup d’usure ! Enfin , ma chere , enfin , l’amour que j’eus pour lui Se voulut expliquer , mais sous le nom d’autnii.

’ Dans ma bouche , une nuit , cet amant trop aimable

iî LE DEPIT AMOUREUX,

Crut rencontrer î.ucilc à ses v6cux favorable >

Et je sus mdnager si bien cet entretien Que du déguisement il ne reconnut rien.

Sous ce voile trompeur , qui flattoit sa pensée ,

Je lui dis que pour lui mon ame éroit blessée : Mais que voyant mon pere en d’autres sentimens , Je devois une feinte à ses commandemens ;

, Qu’ainsi de notre amour nous ferions un mystère. Dont la nuit seulement seroit dépositaire ,

Et qu’entre nous, de jour, de peur de rien gâter. Tout entretien secret se devoir évirer ;

Qu’il me verroit alors la même indifférence Qu’avant que nous eussions aucune intelligence ,

Et que de son côté, de même que du mien ,

Geste , parole , écrit ne m’en dît jamais rien.

Enfin, sans m’arrêter à toute l’industrie Dont j’ai conduit le fil de cette tromperie ,

J’ai poussé jusqu’au bouc un projet si hardi ,

Et me suis assuré l’époux que je vous di.

Oh ! oh ! les grands talens que votre esprit possédé.'

( A part. )

Diroit-on qu’elle y touche avec sa mine froide J....

( A Aseagne, )

Cependant, vous avez été bien vîte ici ;

Car, je veux que la chose ait d’abord réussi,

Ne jugez-vous pas bien , à regarder l’issue ,

Qu’elle ne peut long-tcms éviter d’être sue?

Quand l’amour est bien fort, lisit ne peut l’arrêter;

Scs projets seulement vont à se contenter i

kl

it(j

itt

COMÉDIE. 35

Et , poutvu qu’il arrive au but qu’il se propose ,

11 croit que tout le reste après est peu de chose. Mais enH.a aujourd’hui je me découvre à vous >

Afin que vos conseils.... Mais voici cet époux.

Page 1