‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 1 sur 66 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

Thomas Corneille , né à Rouen , le 10 Août iûif , de Pierre Corneille et de Marthe le Pesant , fit ses études chez les Jésuites de cette

Ville. Son goût naturel pour les Lettres, et la réputation de Pierre Corneille , son frere aîné , excitèrent de bonne-heure en lui une vive émulation. Etant encore en réthorique , il composa une Piece Dramatique , en vers latins , qui fit tant de plaisir à son Régent , qu’elle fut préférée par lui à celle qu’il avoit faite pour être jouée à une distribution de prix.

Nous croyons ne pouvoir mieux faire connoître Thomas Corneille , qui prit le nom de de Lisle , qu’en rapportant une partie de son Eloge , prononcé par M. de Boze , à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , en

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1710 , lors de la rentrée publique d’après Pâques.

«Quand le jeune Corneille eut fini ses études , dit M. de Boze , il vint à Paris , où l’exemple de son frere aîné le tourna du côté du Théâtre j exemple qui pour être suivi demandoit une affinité de génie que les liaisons du sang ne donnent point , et que l’an ne compte gueres entre les titres de famille. Son début fut heureux , et Timocrate , une de ses premières Tragédies , eut un si grand succès , qu’on la joua de suite pendant six mois. Laodice , Camma , Darius , Annibal , Stilicon , qu’il donna, ensuite , ne reçurent pas moins d’applaudissemens que Timocrate ; et ce fut sans doute avec justice r puisque Pierre Corneille lui-même disoit qu’il auroit voulu les avoir faites. Il n’y avoit alors que son frere qui pût mériter sa jalousie , et il n’y avoit peut-être que Pierre Corneille qui fût assez généreux pour l’avouer. »

« De ce tragique sublime , CORNEILLE DE LlSLE passa à des caractères qui , plus naturels , ou plus à la portée de nos moeurs , quoique toujours héroïques , n’avoient cependant pas encore

été placés sur la scene Françoise. Ariane et Le Comte (CEssex , écrits dans ce goût , enlevèrent tous les suffrages dès qu’ils parurent ; et Je Public , que l’on accuse de se rétracter si aisément , ne s’est pas même refroidi après trente ou quarante années d’examen. Ariane et Le Comte d’Essex sont toujours demandés ; on en sait les plus beaux endroits par cœur : ils plaisent comme s’ils avoient le mérite de la nouveauté ; on y verse des larmes comme s'ils avoient l’avantage de la surprise. » (*)

« Le comique prit aussi des beautés singulières entre les mains de Corneille de Lisle. Il commença par mettre au Théâtre quantité de Pièces Espagnoles , dont on ne croyoit pas qu’il fût possible de conserver l’esprit et le sel , si on vouloit les dégager des licences et des fictions qui leur sont particulières , et que notre scène

(* ) Il y a bientôt deux fois quarante ans que M. de Boxe écrivoit ceci, et l’on pense encore de même sut ces deux Pièces , malgré tous les chcf-d’oeuvrcs d u même genre qui ont paru depuis. On peut conjecturer qu’elles ne cesseront jamais de plaire.

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4 VIE DE T. CORNEILLE, n’admet point. De ce comique ingénieux , mais outté , il a su , dans Y Inconnu , et dans plusieurs autres Pièces , revenir à un comique simple , instructif et gracieux , qui les a déjà presque fait survivre au siecle qui les a vu naître. »

«La Traduction de quelques Livres des Métamorphoses et des Epîtres héroïques d’Ovide , venoit d’acquérir à Corneille de Lisle ce qui lui restoit à prétendre des honneurs de la Poésie, quand il perdit son illustre frere , le grand Corneille s car pourquoi ne le nommerions-nous pas , avec le Public , le grand Corneille , dans l’Éloge d’ un frere qui s’étoit lui-même fait une douce habitude de l’appcller ainsi ? »

« La mort d’un frere, quand elle n’est pas prématurée , ne touche la plupart des hommes que par un triste retour sur eux mêmes. Ils mesurent l’intervalle , ils supputent les momens qu’ils croyent leur rester. Ce calcul les effraie , et la nature qui suit toujours ses foibîesses , mais qui est souvent habile à les couvrir , met sur le compte de la tendresse une douleur causée par l’amour-propre. Il n’en étoit pas ainsi de ceux dont nous parlons. Outre que Pierre Corneille

VIE DE T. CORNEILLE y

étoit de vingt ans plus âgé que son frere , il y avoit entr’eux la plus parfaite union que Ton puisse imaginer. Une estime réciproque , des inclinations et des travaux à-peu-près semblables , les engagemens de la fortune, ceux même du hasard , tout sembloit avoir concouru à les unir. Nous en rapporterons un exemple qui paroîtra peut-être singulier. Ils avoient épousé les deux soeurs , en qui il se trouvoit la même différence d’âge qui étoit entr’eux ; il y avoit des enfans de part et d’autte , en pareil nombre j ce n’étoit qu’une même maison, qu’un même domestique i enfin après plus de vingt-cinq arts de mariage , les deux freres n’avoient pas encore songé à faire le partage des biens de leurs femmes i biens situés en Normandie , dont elles étoient originaires comme eux , et ce partage ne fut fait que par une nécessité indispensable , à la mort de Pierre Corneille. » (*)

( * ) Les femmes des deux freres étoient filles du Lieutenant- Général d’Andely , Lampériere. Nous avons déjà rapporté ces particularités à la suite de la Vie de Pierre Corneille , par Fontenelle, dans le premier Vo- Imne de notre seconde année.

<f VIE DE T. CORNEILLE.

« L’Académie Françoise , à qui la perte de ce grand homme fut également sensible > crut ne la pouvoir mieux réparer que par le choix d’un frere qui lui étoit cher et qui marchoit glorieusement sur ses traces. On eût dit qu’il s*agissoit d’une succession qui ne regardoit que lui : il fut élu tout d’une voix. On ne peut marquer plus de reconnoissance , ni la marquer plus éloquemment qu’il le fit dans le Discours qu’il prononça le jour de sa réception , qui fut le i Janvier Ce qui releve infiniment le

mérite de cette journée , c’est la maniéré dont Racine , alors Directeur de l’Académie , répondit au Discours de Corneille de Lisle* Quel poids les louanges des deux freres n’avoient-el!es pas dans la bouche de Racine ? II parloit de ses rivaux. »

« L’utilité publique devint alors l’objet particulier des travaux de CORNEILLE DE Lisle :

il entreprit de donner une nouvelle édition des Remarques de Vaugelas , avec des notes qui faci- Jiteroient l’intelligence de chaque article, et qui expliquerotent les changemens arrivés dans la langue depuis que ces remarques avoient été

faites. I/Ouvrage parut , en deux volumes in- n, au commencement de l’année 1687 ; et Corneille de Lisle , qui jusques là n’avoit peutêtre passé que pour Poète » fut bientôt reconnu pour un excellent Grammairien. »

« L’Académie Françoise faisoit imprimer son Dictionnaire , ou elle n’avoit pas jugé à propos de rapporter les termes des Arts et des Sciences , qui , quoique plus ignorés que les simples termes de la langue , demandoient au fond une discussion qui étoit moins de son objet. Corneille DE Lisle se chargea d’en faire un Dictionnaire particulier , en maniéré de Supplément , et il y travailla avec une telle assiduité, qu’il parut en » c " même-tems que celui de l’Académie , • quoiqu’il fût de même en deux volumes in-folio. Le Public les a reçus avec une égale reconnoissance , en les mettant toujours à la suite l’un de l’autre.» (*)

« Corneille de Lisle donna, en 1497,

1 * ) Selon . Moréri , Thomas Corneille avoit aussi fait des additions à Y Histoire de la Monarchie Françoise t sous le régné de Louis XIV , par Simon de Riencourt, et donné , en 1697, une édition de cet Ouvrage en uois volumes in- 12.

la Traduction en vers des quinze Livres des Métamorphoses d’Ovide , dont il n’avoit d’abord publié que les six premiers. »

« En , Louis XIV , par un nouveau réglement , augmenta le nombre des Membres de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , et Corneille de Lisle y fut appellé comme un sujet des plus utiles et des plus zélés. Il rétoit en effet. Son âge déjà avancé ne l’empêchoit point de se rendre très-réguliérement aux assemblées. Il perdit la vue bientôt après j mais cet accident si fâcheux ne diminua rien de son assiduité. D’autres infirmités succédant à la perte de ses yeux , on le déchargea des travaux de l’Académie , dont l’entrée , le droit de suffrage et toutes les autres prérogatives lui furent conservées , sous le titre de vétéran. »

« Tout aveugle qu’il étoit , et accablé sous le poids des années , il ne laissa pas de faire encore d’heureux efforts en faveur du Public. Il lui donna d’abord les Nouvelles observations de l' Académie sur Vaugclac y qu’il avoit exactement recueillies. Il mit ensuite sous presse son grand Dictionnaire Géographique , qui l’occupoit depuis quinze ans, et qui n’a été achevé d’imprimer

qu’un an avant sa mort. Ce Recueil est en trois volumes in-folio : il en corrigea lui-même toutes les épreuves. Il avoit dressé exprès un Lecteur dont il s’étoit rendu la prononciation si familière , qu’à l’entendre lire il jugeoit parfaitement des moindres fautes qui s’étoient glissées dans' la ponctuation , ou dans l’orthographe. Dès que cet Ouvrage eut vu le jour , CORNEILLE de Lisle se retira à Andely , où il avoit du bien venant de sa femme , et il y mourut la nuit du au de Décertibre 1709 , âgé de quatre-vingt-' quatre ans , trois mois et quelques jours. »

<• Il avoit joui toute sa vie , si l’on en excepte les cinq ou six dernieres années , d’une santé égale et robuste , malgré son application continuelle au travail. Il est vrai que personne ne travailloit avec tant de facilité. On dit qu 'Ariane , sa Tragédie favorite, ne lui avoit coûté que dixsept jours , et qu’il n’en avoit donné que vingt et deux à quelques autres. Il étoit d’une conversation aisée , et scs expressions vives et naturelles la rendoient légère sur quelque sujet qu’elle roulât. Il avoit conservé une politesse surprenante jusques dans ses derniers terns, où l’âge sembloif

devoir l’affranchir de beaucoup d'attention , et à cette politesse il joignoit un cœur tendre , qui se livroit aisément à ceux qu'il sentoit être du même caractère. »

« Pénétré des vérités de la Religion , il en remplissoit les devoirs avec la derniere exactitude j mais sans aucune affectation. Très-sincére tuent modeste , il n’avoit jamais voulu profiter des occasions favorables de se montrer à la Cour, ni chez les Grands j et, toujours empressé à louer le mérite d’autrui , on l’a vu plus d’une fois se dérober aux applaudissemens que le sien lui attiroit» Il aimoit sur toutes choses une vie tranquille , quelqu’obscure qu’elle gût être. Bienfaisant» d’ailleurs , généreux, libéral meme, dans la plus médiocre fortune , tous ceux qui

l’ont connu, et lui ont survécu , l’ont regretté,

comme si la mort l’eût enlevé à la fleur de son âge ; car la vertu ne vieillit point. »

« Il entendoit parfaitement le Théâtre, disent les freres Parfaict. Ses plans sont presque tous bien imaginés et bien rendus , les caractères de ses personnages assez soutenus , et la marche de ses Pièces admirable; mais sa versification dé-

grade

VIE DE T. CORNEILLE.' n

grade toutes ses beautés. Elle est foible , entortillée , pleine de répétitions , de choses inutiles et souvent de galimathias. »

Au Jugement de Despréaux, Thomas COR- BEILLE n’étoit «qu’un homme emporté de l’en* thousiasme d’autrui , qui n’avoit jamais rien pu faire de raisonnable. Vous diriez qu’il ne s’est étudié qu’à copier les défauts de son frere , s’écrioit Despréaux. Ah i * pauvre Thomas, tes vers, comparés avec ceux de ton frere aîné, font bien voir, que tu n’cs qu’un cadet de Normandie ! » •

Le caustique Gâcon fit ce quàtrain impromptu sur le portrait de Thomas CORNEILLE.

«Voyant le portrait de Corneillx . ■» Gardez-vous de crier merveille ;

« Et , dans vos transports , n’allez pas

« Prendic ici Pierre peur Thomas. >»

Thomas CORNEILLE travaîlîoit bien plus facilement que Pierre j et l’Abbé de Voisenon nous apprend que le cabinet de Pierre étant situé précisément au-dessus de celui de Thomas, quand Pierre clicrchoit une rime , il levoit une

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trappe et la demandoit à Thomas , qui la lui donnoit aussi-tôt. « Ainsi, ajoute l’Abbé de Voisenon , l’un étoit un Dictionnaire de rimes , et l’autre un Dictionnaire d’idées et de raisonncmens. »

« Thomas CORNEILLE avoit une si belle mémoire , qu’il étoit en état de réciter sur le champ celle de ses Pièces qu’on lui demandoit j et il les réettoit avec une perfection qu’aucun Comédien n'auroit pu atteindre , » observent les Auteurs des Annales Poétiques.

Malgré la plaisanterie de Gâcon , et même malgré celle de Despréaux , 11e pourroit-on pas , sans être accusé de trop d'indulgence , placée ces vers sur la tombe de Thomas CORNEILLE ?

Ci-gît qui sur les pas de. son illustre frere Sut encor s’illustrer dans la même carrière.

Le premier des Corneille en consacrant son nom Le rendit , dès Le Cid , un fâcheux héritage !

On crut que tant de gloire excluoit tout partage; Ariane reclâme en faveur du second.

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