‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 20 sur 66 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

THESÉE, ARIANE, NERINE, Ariane.

A. pproche z-vous , Thésée , et perdez cette crainte. Pourquoi dans vos regards marquer tant de contrainte, Et m’aborder ainsi , quand, rien ne vous confond ,

Le trouble dans les yeux, et la rougeur au front?

Un Héros tel qqe vous, à qui la gloire estchcre.

Quoi qu’il fasse, ne fait que ce qu’il voit à faire ;

Et si ce qu’on m’a dit a quelque vérité ,

Vous cessez de m’aimer , je l’aurai mérité.

Le changement est grand , mais il est légitime : ïc le crois. Seulement apprenez-moi mon crime ,

Et d’où vient qu’exposée à de si rudes coups ,

Ariane n'est plus ce qu’elle fut pour vous.

Tntsii.

Ah! pourquoi le penser ? elle est toujoursla mSméj Meme zde toujours suit mon respect extrême.

4,6 ARIANE

Et le tems dans mon cœur n’affoiblira jamais Le pressant souvenir de ces rares bienfaits 5 M’en acquitter vers elle est ma plus forte envie.

Oui, Madame , ordonnez de mon sang , de ma vie Si la fin vous en plaît , le sort me sera doux Par qui j’obtiendrai l’heur de la perdre pour vous ! Ariane.

Si quand je vous connus la fin eût pu m’en plaire , I.e destin la vouloir, je l’aurois laissé faire.

Par moi , par mon amour le labyrinthe ouvert Vous fit fuir le trépas à vos regards offert ;

Et quand à votre foi cet amour s’abandonne ,

Des scrmens de respect sont le prix qu’on lui donne î Par ce soin de vos jours qui m’a fait tout quitter , N’aspitois je à rien plus qu’à me voir respecter î Un service pareil veut un autre salaire ,

C’est le cœur , le cceur seul qui peut y satisfaire:

11 a seul pour mes vœux ce qui peut les borner»

C’est lui seul. . .

Thesée,

Je voudrois vous le pouvoir donner ; Mais ce cœur malgré moi vit sous un autre empire ; Je le sens à regret , je rougis à le dire ;

Et , quand je pla ns vos feux par ma flamme déçus t Je hais mon injustice , et ne puis rien de plus.

Ariane.

Tu ne peux rien de plus ! Qu’aurois-tu fait, parjure î Si quand tu vins du monstre éprouver l’aventure , Abandonnant ta vie à ta seule valeur ,

Je me fusse arrêtée à plaindre ton malheur?

TRAGÉDIE

Pour mériter ce coeur qui pouvoit seul me plaire ,

Si j’ai peu fait pour toi , que fall oit-il plus faire ?

Et que s’cst-il offert , que je pusse tenter ,

Qu’en ta faveur ma flamme ait craint d’exe'cuter ? l'our te sauver le jour dont ta rigueur me prive ,

Ai-je pris à regret le nom de fugitive?

La mer , les vents , l’exil ont-ils pu m’etonner ?

Te suivre, c'étoit plus que me voir couronner: Fatigues , peines , maux , j’aimois tour par leur cause. Dis-moi que non , ingrat! si ta lâcheté l’ose i Et, désavouant tout , cblouis-inoi si bien Que je puisse penser que tu ne me dois rien.

Comment de'savoucr ce que l’honneur me presse De voir , d’examiner , de me dire sans cesse ?

Si par mon changement je trompe votre choix ,

C’est sans rien oublier de ce que je vous dois.

Ainsi joignez au nom de traître et de parjure Tout l’éclat que produit la plus sanglante injure ;

Ce que vous me direz n’aura point la rigueur Des reproches secrets qui déchirent mon cœur.

Mais pourquoi m’accusant redoubler ces atteintes ? Madame , croyez moi * je ne vaux pas vos plaintes!

I. 'oubli, l’indifférence , et vos plus fiers mépris De mon manque de foi doivent être le prix.

A monter sur le trône un grand Roi vous invite , Vengez-vous en l’aimant d’un lâche qui vous quitte. Quoi qu’aujourd’hui pour moi l’inconstance ait dt doux ,

Vous perdant pour jamais je perdrai plus que vous.

4« ARIANE

Ariane.

Quelle perte, grands Dieux ! quand elle est volontaire! Périsse tout , s’il faut cesser de t’etre cherc !

Qu’ai-je affaire du trône et de la main d’un Uoi !

De l’univers entier je ne voulois que toi :

Pour toi , pour m’attacher à ta seule personne.

J’ai tout abandonné , repos , gloire , couronne sj Et quand ces memes biens ici me sont offerts ,

Que je puis en jouir , c’est toi seul que je perds t Pourvoir leur impuissance à réparer ta perte.

Je te suis , mene-moi dans quelque Isle déserte »

Où renonçant à tout je me laisse charmer De Punique douceur de te voir, de t’aimer.

Là , possédant ton coeur , ma gloire est sans seconde ; Ce cœur me sera plus que l’Empire du monde. . . .

Point de ressentiment de ton crime passé :

Tu n’as qu’à dire un mot , ce crime est effacé.

C’en est fait , tu le vois , je n’ai plus de colere. ]

Thisée.

Un si beau feu m’accable : il devroit seul me plaire! Mais telle est ds l’amour la tyrannique ardeur. . . . Ariane.

Va , tu me répondras des transports de mon cœur !

Si ma flamme sur toi n’avoit qu’un foiblc empire »

Si tu la dédaignois, il falSoit me le dire ,

Et ne pas m’engager par un trompeur espoic A te laisser sur moi prendre tant de pouvoir.

C’est-là sur-tout , c’cst-là ce qui souille ta gloire.

Tu t’es plu sans m’aimer à me le faire croire j Tes indignes sçrmcns , sur mon crédule esprit. . .

Thes6e,

Quand je vous les ai faits , j’ai cru ce que j’ai dit.

Je partois glorieux d’ctre votre conquête ;

Mais enfin dans ces lieux » poussé pat la tempête ,

J’ai trop vu ce qu’à voir me convioit l’amour ,

J’ai trop . . .

Ariane.

Naxc te change ? Ah! funeste séjour !

Dans Naxe, tu le sais , un Roi , grand > magnanime , Pour moi , dès qu’il me vit , prit une tendre estimes Il soumit à mes vœux et son trône et sa foi ;

Quoi qu’il ait pu m’offrir , ai-je fait comme toi ?

Si tu n’es point touché de ma douleur extrême , Rends-moi ton cœur, ingrat ! par pitié de toi-meme ! Je ne demande point quelle est cette beauté Qui semble te contraindre à l’infidélité;

Si tu crois quelque honte à la faire connoître ,

Ton secret est à toi.... Mais , qui qu’elle puisse être , Pour gagner ton estime et mériter ta foi ,

Peut-être elle n’a pas plus de charmes que moi :

Elle n’a pas du moins cette ardeur toute pure Qui m’a fait pour te suivre étouffer la nature ,

Ces beaux feux qui ,■ volant d’abord à ton secours , Pour te sauver la vie ont exposé mes jours ;

Et si de mon amour ce tendre sacrifice De ta légércté ne rompt point l’injustice ,

Pour ce nouvel objet , ne lui devant pas tant , /

Pat où présumes-tu pouvoir être constant ?

A peine son hymen aura payé ta flamme ,

Qu’un violent remords viendra saisir ton amc ,

fo ARIANE;

Tu ne pourras plus voir ton crime sans effroi ,

Et qui saie ce qu’aîors tu sentiras pour moi ?

Qui sait par quel retour ton ardeur refroidie

Te fera détester ta lâche perfidie ? T

Tu verras de mes feux les transports éclatans ,

Tu les regretteras : il ne sera plus tems.

Ne précipite rien ; quelque amour qui t’appelle Prends conseil de ta gloire avant qu’être infidèle.

Vois Ariane en pleurs ! Ariane autrefois

Toute aimable à tes yeux méritoit bien ton choix ;

Elle n’a point changé, d’où vient que ton cœur change?

Thîsée.

Tar un amour forcé , qui sous ses loix me range.

3c le crois comme vous , le Ciel est juste : un jour Vous me verrez puni de ce perfide amour ;

Mais à sa violence il faut que ma foi code.

Je vous l’ai déjà dit , c’est un mal sans remede. Arianl

Ah ! c’est trop , puisque rien ne te sauroit toucher » Parjure ! oublie un feu qui dut t’être si cher 1 Je ne demande plus que ta lâcheté cesse ;

Je rougis d’avoir pu m’en souffrir la bassesse î Tire-moi seulement d’un séjour odieux.

Où tout me désespère, on tout blesse mes yeux;

Et , pour faciliter ta coupable entreprise , Ücmcne-moi, barbare! aux lieux où tu m’as prise» I.a Crcte où pour toi seul je me suis fait haïr»

Me plaira mieux que Naxc où tu m’oses trahir.

Vous remencr en Crète i oubiiez-vous , Madame,

TRAGEDIE. y*

Ce qu’est pour vous un pere , et quel courroux l’enflamme ?

Songez- vous quels ennuis vous y sont apprêtés ?

Ariane.

Laisse-lcs-moi souffrir, je les ai mérités ;

Mais de ton faux amour les feintes concertées ,

Tes noires trahisons , les ai-je méritées ?

it ce qu’en ta faveur il m’a p'u d'immoler.

Te rend-il cette foi que tu veux violer ?

Vaine et fausse pitié , quand ma mort peut te plaire.

Tu crains pour moi les maux que j’ai voulu me faire î Ces maux qu’ont tant hâtés mes plus tendres souhaits. Et tu ne trembles point de ceux que tu me fais i N’espcre pas pourtant éviter le supplice Que toujours après soi fait suivre l’injustice.

Tu romps ce que l’amour forma de plus beaux noeuds. Tu m’arraches le coeur ; j’en mourrai : tu le veux i Mais quitte des ennuis où m’enchaîne la vie ,

Crois déjà , crois me voir , de mi douleur suivie , Pans le fond de ton ar.e armer pour te punir ,

Ce qu’a de plus funeste un fatal souvenir,

Et te dire d’un ton et d’un regard sévere :

«s J’ai tout fait , tout osé pour t’aimer , pour te plaire , *• J’ai trahi mon pays, et mon pcic et mon roi ;

» Cependant vois le prix , ingrat ! que j’en reçoi ! s»

Ah ! si mon changement doit causer votre perte , Frappez, prenez ma vie , elle vous est offerte l Prévenez par ce coup le forfait odieux Qu’un amour trop aveugle....

ARIANE

Ariane.

Ote-toi de mes yeux î

De ta constance ailleurs va montrer les mérites :

Je ne veux pas avoir l’affiont que tu me quittes.

Madame.. . .

Thésée.

Ariane.

Ote-toi , dis je ! et me laisse en pouvoir

De te haïr autant que je le crois devoir.

( Thésée tort, )

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