‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 25 sur 66 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

ARIANE , r II £ D R L PHEDRE.

retour me surprend. Tantôt contre Thésée Du plus ardent couiroux vous étiez embrasée ,

Et déjà la raison a calmé ce transport i Ariane.

Que fet ois-je , ma sœur ? c’est un arrêt du sort,

Thésée a résolu d’achever son parjure :

Il veut me voir souffrir ; je me tais et j’endure.

PHEDRE

Mais vous répondez-vous d’oublier aisément Ce que sa passion eut poux vous de chaunant i

D’avoÜ

TRAGÉDIE

lû’avoïr à d’autres voeux un coeur si peu contraire Que , . .

Ariane.

Je n’ai rien promis que je ne veuille faire ; Qu’il s’engage à l’hymen , j’épouserai le Roi.

Phèdre.

Quoi! par votre aveu tn6me il donnera sa foi?

Et lorsque son amour a tant reçu du vôtre ,

Vous le verrez, sans peine entre les bras d’une autre ?

Ariane.

Entre les bras d’une autre ! , Avant ce coup , ma soeur , J’aime , je suis trahie, on connoîtra mon cœur ! . . . Tant de périls bravés , tant d’amour , tant de zele M’auront fait mériter les soins d’un infidèle ;

A ma honte par-tout ma flamme aura fait bruit ,

Et ma lâche rivale en cucillira le fruit !

J’y donnerai bon ordre. II faut pour la connoître Empêcher s’il sc peut ma fureur de paroître : oins l’amour outragé fait voir d’cinportcment , Plus, quand le coup approche , il frappe sûrement. C’est par-là qu’affectant une douleur aisée ,

Je feins de consentir à l’hymen de Thésée ;

A savoir son secret j’intéresse le Roi.

Pour l’apprendre, ma sœur, travaillez, avec moi J Car je ne doute point qu’une amitié, sincere Contre sa trahison n’arme votre colere.

Que vous ne ressentiez tout ce que sent mon cœur ?

Phèdre,

Madame# vous savez ....

Je vous connois,ma sœur:

Aussi c’est seulement en vous ouvrant mon ame Que dans son désespoir je sou’age ma flamme.

Que de projets trahis! Sans cet indigne abus, J’arrctois votre hymen avec Pirithoiis-- Et de mon amitié cette marque nouvelle Vous doit faire encor plus haïr mon infidèle.

Sur le bruit qu’aura fait son changement d’amour , Sachez adroitement ce qu’on dit à la Cour.

Vover Eglé , Mégiste , et parlez d’Ariane;

Mais sur-tout prenez soin d’entretenir Cyane:

C’est elle qui d'abo.rd a frappé mon esprit.

Vous savez que l’amour aisément se trahit ?

Observez ses regards . son trouble , son silence. Phèdre.

J’y prends trop d’intérêt pour manquer de prudence. Dans l’ardeur de venger tant de droits violés ,

C’est donc cette rivale à qui vous en voulez ? Ariane.

Pour porter sur l’ingrat un coup vraiment terrible ,

Il faut frapper par-là ; c’est son endroit sensible.

Vous même jugez-en. Elle me fait trahir ;

Par elle je perds tout : la puis je assez haït ?

Puis-je assez consentir à tout ce que la rage M’offre de plus sanglant pour venger mon outrage ? Bien après ce forfait ne me doit retenir:

Ma sœur , il est de ceux qu’on ne peut trop punir.

Si Thésée , oubliant un amour ordinaire ,

M’avoit manqué de foi dans la Coût de mon pere ,

TRAGÉDIE

Quoi que pût le dépit en secret m’ordonner ,

Cette infidélité seroit à pardonner :

Ma rivale , dirois-je , a pu , sans injustice .

D’un coeur qui fut à moi chérir le sacrifice ;

La douceur d’être aimée ayant touché le sien,

Elle a dû préférer son intérêt au mien.

Mais étrangère ici, pour l’avoir osé croire, J’aisacrifié tout jusqu’au soin de ma gloire;

Et pour ce qu’a quitté ma trop crédule foi ,

Je n’avois que ce coeur , que je croyois à moi !

Je le perds : on me l’ôte : il n’est rien que n’essaye La fureur qui m’anime , afin qu’on me le paye i J’en mettrai haut le prix} c’est à lui d’y penser.

PHÈDRE

Ce revers est sensible , il faut le confesser.

Mais quand vous connoîtrex celle qu’il vous préféré , Pour venger votre amour que prétendez-vous faire }

L’aller trouver , la voir et de ma propre main Lui mettre , lui plonger un poignard dans le sein.

Mais pour mieux adoucir les peines que j’endure ,

Je veux porter le coup aux yeux de mon parjure ,

Et qu’en son cœur les miens pénètrent à loisir Ce qu’aura de mortel son affreux déplaisir.

Alors ma passion trouvera de doux charmes A jouir de ses pleurs, comme il fait de mes larmes I Alors il me dira si sc voir lâchement Arracher ce qu’on aime est un léger tourment.

PHÈDRE

Mais sans l’autoriser à vous être infidèle ,

€4 ARIANE

Cette rivale a pu le voir brûler pour elle î Elle a peine à ses vœux peut-être à consentir.

Ariane.

Toint de pardon , ma sœur , il falloit m’avertir »

Son silence fait voir qu’elle a part au parjure.

Enfin il faut du sang pour laver mon injure.

De Thésée , il est vrai , je puis percer le cœur ;

Mais si je m’y résous , vous n’avez plus de sœur 1.... Vous aurez beau vouloir que mon bras se retienne ,

Tout perfide qu’il est , ma mort suivra la sienne i Et sur mon propre sang l’ardeur de nous unir Me le fera venger aussi-rôt que punir....

Non , non , un sort trop doux suivroit sa perfidie ,

Si mes ressentimens se bornoient à sa vie.

Portons , portons plus loin l’ardeur de l’accabler ,

Et donnons , s’il se peut , aux ingrats à trembler î Vous figurez-vous bien son désespoir extrême ,

Quand dégouttante encor du sang de ce qu’il aime *

Ma main offerte au Roi dans ce fatal instant.

Bravera jusqu’au bout la douleur qui l’attend ?

C'est en vain de son cœur qu’il croit m’avoir chassée » Je r.’y suis pas peut-être encor toute effacée »

Et ce sera de quoi mieux combler son ennui Que de vivre à scs yeux pour un autre que lui.

Phèdre.

Mais pour aimer le Roi , vous sentez-vous dans l’amc...» Ariane.

Et le moyen , ma sœur , qu’un autre objet m’enflamme? Jamais , soit qu’on sc trompe ou réussisc au choix »

Les fortes passions ne touchent qu’une fois.

TRAGÉDIE

Ainsi l’hymen du Boi me tiendra lieu de peine J Biais je dois i mon coeur cette cruelle gêne.

C’est lui qui m’a fait prendre un trop indigne amour î Il m’a trahie : il faut le trahir à mon tour.

Oui, je le punirai de n’avoir pu connoître Qu’en parlant pour Thésée il parloit pour un traître , D’avoir.... Mais le voici. Contraignons-nous si bien , Que de mon artifice il ne soupçonne rien.

Page 1