LA DUCHESSE, LE COMTE
La Duchesse.
JF’ ai causé vos malheurs , et le trouble où vous êtes M’apprend de mon hymen les plaintes que vous faites t Je me les fais pour vous ; vous m’aimiez , et jamais Un si beau feu n’eut droit de remplir mes souhaits.
Tout ce que peut l’amour avoir de fort , de tendre ,
Je l’ai vu dans les soins qu’il vous a fait me rendre : Votre cœur tout à moi méritoit que le mien Du plaisir d’être à vous fît son unique bien.
C’est à quoi son penchant Pauroit porté sans peine ;
Mais vous vous êtes fait trop aimer de la Reine.
Tant de biens répandus sur vous jusqu’à ce jour, l’ayant ce qu’on vous doit, déclarent son amour.
Cet amour est jaloux , qui le blesse est coupable ;
C’est un crime qui rend sa perte inévitable :
La vôtre auroit suivi. Trop aveugle pour moi ,
Du précipice ouvert vous n’aviez point d'effroi,
11 a fallu , prêter un aide à la foi blesse
iô LÉ COMTE D’ESSEX;
Qui de vos sens charmés se rendoit la maîtresse ;
Tant que vous m’eussiez vue en pouvoir d’être à vous» Vous auriez dédaigné ce qu’eût pu son courroux.
Mille ennemis secrets qui cherchent à vous nuire , Attaquant votre gloire , auroient pu vous détruire »
Et d’un crime d’amour leur indigne attentat Vous eût dans son esprit fait un crime d’Etat.
Pour ôt et contre vous tout prétexte à l’envie »
J’ai dû vous immoler le repos de ma vie.
A voue sûreté mon hymen iniportoit:
Il falloir vous trahir, mon coeur y résistoit.
J’ai déchiré ce coeur, afin de l’y contraindre: Plaignez-vous là-dessus , si vous osez vous plaindre.
Le Comte.
Oui , je me plains , Madame , et vous croyez en vain Pouvoir justifier ce barbare dessein.
Si vous m’aviez aimé , vous auriez par vous-même Connu que l’on perd tout , quand on perd ce qu’on aime ,
Et que l’affreux supplice où vous me condamniez , Surpassoit tous les maux dont vous vous étonniez.
Votre dure pitié , par le coup qui m’accable.
Pour craindre un faux malheur , m’en fait un véritable» Et que peut me servit le destin le plus doux ? Avois-je à souhaiter un autre bien que vous ?
Je méritois peut-être , en dépit de la llcinc ,
Qu’à me le conserver vous prissiez quelque peine:
Une autre eût refusé d’immoler un amant;
Vous avez cru devoir en agir autrement.
Mon cœur veut révérer la main qui le déchire ;
TRAGÉDIE
Mais , encore une fois , j’oserai vous le dire :
Tour moi contre ce cœur votre bras s’est armé ;
Vous ne l’auriez pas fait, si vous m’aviez aimé.
La Duchesse.
Ah ! Comte , plût au Ciel , pour finir mon supplice, Qu’un semblable reproche eût un peu de justice !
Je ne sentirais pas avec' tant de rigueur Tout mon repos céder aux troubles de mon cœur.
Tour vous au plus haut point ma flamme étoit montée» Je ne dois point rougir, vous l’aviez méritée;
Et le Comte d’Essex , si grand , si renommé ,
M’aimant avec excès pouvoit bien être aimé.
C’est dire peu , j’ai beau n’être plus à moi-même ,
Avec la même ardeur je sens que je vous aime ,
Et que le changement oit m’engage un époux ,
Malgré ce que je dois , ne peut rien contre vous.
Jugez combien mon sort est plus dur que le vôtre , Vous n’êtes point forcé de brûler pour une autre 1 Et quand vous me perdez, si c’est perdre un grand bien. Du moins en m’oubliant vous pouvez n’aitner rien.
Mais c’est peu que mon cœur, dans ma disgrâce extrême ,
Pour suivre son devoir , s’arrache à ce qu’il aime ;
Il faut , par un effort pire que le trépas ,
Qu’il tâche à sc donner à ce qu’il n’aime pas.
Si la nécessité de vaincre pour ma gloire
Vous fait voir quels combats doit coûter la victoire »
St vous cil concevez la fatale rigueur ,
Ne m’ôtez pas le fruit des peines de mon cœur.
C’est pour vous conserveries bontés de la Reine
Que j’ai voulu me rendre à moi-même inhumaine* De son amour pour vous elle m’a fait témoin ; Ménagez-en l’appui , vous en avez besoin.
Pour noircir , abaisser vos plus rares services»
Aux traits de l’imposture on joint mille artifices (
Et l'honneur vous engage à ne rien oublier Pour repousser l’outrage , et vous justifier.
Le Comte.
Et me justifier? moi î ma seule innocence Contre mes envieux doit prendre ma défense 3 lVellc-mcme on verra l’imposture avorter ;
Et je me ferois tort, si j’en pouvois douter.
La Duchesse.
Vous êtes grand , fameux , et jamais la victoire N’a d’un sujet illustre assuré mieux la gloire;
Mais plus dans un haut rang la faveur vous a mis » Plus la crainte de choir vous doit rendre soumis. Outre qu’avec l’Irlande on vous croit des pratiques , Vous êtes accusé de révoltes publiques.
Avoir à main armée investi le Palais..,.
Le Comte.
O malheur pour l’amour à n’oublier jamais !
Vous épousez le Duc, je l’apprends, et ma flamme Ne peut vous empêcher de devenir sa femme.
Que ne sus-je plus tôt que vous m’alliez trahir!
En vain on vous auro : t ordonné d’obéir!
ï’aurois.... Mais c’en est fait. Quoi que la Reine pense , Je tairai les raisons de cette violence.
De mon amour pour vous le mystère éclairci.
Pour combler mes malheurs vous banniroit d’ici.
La Duchesse.
TRAGÉDIE
La Duchesse.
Mais vous ne songez pas que la Reine soupçonne Qu’un complot si hardi regardoit sa Couronne.
Des témoins contre vous, en secret écoutés.
Font pour vrais attentats passer des faussetés;
Ralcg prend leur rapport , et le lâche Cécile....
Le Comte.
L’un et l’autre eut toujours l’amc basse et servile ; Mais leur malice en vain conspire mon trépas ,
La Reine me connoît , et ne les croira pas.
La Duchesse,
Ne vous y fiez point ; de vos froideurs pour elle Le chagrin lui tient lieu d’une injure mortelle.
C’est par son ordre exprès qu’on s’informe , s’instruit... Le Comte.
L’orage , quel qu’il soit , ne fera que du bruit ;
La menace en est vainc , et trouble peu mon amc.
La Duchesse.
Et si l’on vous arrête ?
Le Comte.
On n’oseroir, Madame.
Si l’on avoit tenté ce dangereux éclat.
Le coup qui le peut suivre entraîneroit l’Etat.
La Duchesse.
Quoique votre personne à la Reine soit chere. Gardez en la bravant d’augmenter sa colère.
Elle veut vous parler ; et , si vous l’irritez ,
Je ne vous réponds pas de toutes ses bontés.
C’est pour vous avertir de ce qu’il vous faut craindre Qu’j» ce triste entretien j’ai voulu me contraindre.
ïîu trouble de mes sens mon devoir alarmé Mc défend de revoir ce que j’ai trop aimé ;
Mais m’étant fait déjà l'effort le plus funeste ,
Pour conserver vos jours je dois faire le reste ,
Et ne permettre pas....
Le Comte.
Ah ! pour les conserver II étoit un moyen plus facile à trouver.
C’étoit en m’épargnant l’effroyable supplice Où vous prévoyiez.... Ciel ! quelle est votre injustice} Vous redoutez ma perte , et ne la craigniez pas Quand vous avez signé l’arrêt de mon trépas.
Cet amour où mon coeur tout entier s’abandonne....
La Duchesse.
Comte , n’y pensez plus, ma gloire vous l’ordonne.
Le refus d'un hymen par la Reine arreté ,
Eût de notre secret trahi la sûreté.
L’orage est violent : pour calmer sa furie Contraignez ce grand cœur ; c’est moi qui vous en pricj Et quand le mien pour vous soupire encor tout bas , Souvenez-vous de moi , mais ne me voyez pas.
Un penchants! flatteur.... Adieu , je m’embarrasse »
Et Cécile qui vient me fait quitter la place.
( Elle sort. )
TRAGÉDIE
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