‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 38 sur 66 · LE COMTE D’ESSEX , LE COMTE DE SALSBURY · texte numérisé non relu

LE COMTE D’ESSEX , LE COMTE DE SALSBURY

on, mon cherSalsbury , vous n r aver rien à craindre ' Quelque soit son courroux l’amour saura l'éteindre ;

Et dans l’c'rat funeste où m’a plongé le sort ,

Je suis trop malheureux pour obtenir la mort, îs’on qu’il ne me soit dur qu’on pet mette à l’envie D’attaquer lâchement la gloire de ma vie.

Ün homme tel que moi , sur l’appui de son nom , Devroit comme du crime être exempt du soupçon ;

Mais enfin cent exploits et sut mer et sur terre M’ont fait connoîtrc assez, à toute l'Angleterre,

Et j’ai trop bien servi , pour pouvoir redouter

Ce que mes ennemis ont osé m’imputer.

Ainsi quand l’imposture auroit surpris la Reine , L’intérêt de l’Etat rend ma grâce certaine ;

Et l'on ne sait que trop par ce qu’a fait mon bras # Que qui perd mes pareils ne les recouvre pas.

Sàlsbury.

Je sais ce que de vous , par plus d’une victoire , L’Angleterre a reçu de surcroît à sa gloire:

Vos services sont grands , et jamais Potsntat N’a sur un bras plus ferme appuyé son Etat»

Mais , malgré vos exploits , malgré votre vaillance *

Ne vous aveuglez point sur trop de confiance.

Plus la Reine au mérite égalant ses bienfaits ,

Vous a mis en état de ne tomber jamais ,

Plus vous devez trembler que trop d’orgueil n’éteigne Un amour qu’avec honte elle voit qu’on dédaigne. Pour voir votre faveur tout-à-coup expirer ,

La main qui vous soutient n’a qu’à se retirer.

Et quelle sûreté le plus rare service

Donne t il à qui marche au bord du précipice?

Un faux pas y fait choir. Mille fameux revers D’exemples étonnans ont rempli l’univers.

Souffrez à l’amitié qui nous unit ensemble....

Le Comte.

Tout a tremblé sous moi, vous voulez que je tremble ? L’imposture m’attaque, il est vrai ; mais ce bras Rend l’Angleterre à craindre aux plus puissans Etats, Il a tout fait pour elle , et j'ai sujet de croire Que la longue faveur où m’a mis tant de gbirç

TRAGÉDIE

De mes vils ennemis viendra peut-ctre à bout : lîlle me coûte assez pour en attendre tout.

l’Etat fleurit par vous, par vous on le redoute; Mais enfin quelque sang que sa gloire vous coûte. Comme un sujet doit tout, s’il s’oublie une fois,

On regarde son crime , et non pas ses exploits.

On veut que vos amis par de sourdes intrigues Se soient mêlés pour vous de cabales , de ligues Qu’au Comte de Tyron ayant souvent écrit ,

Vous aviez ménagé ce dangereux esprit ,

It qu’avec l’Irlandois appuyant sa querelle ,

Vous preniez le parti de ce peuple rebelle.

On produit des témoins , et l’indice est puissant.

Le Comte.

It que peut leur rapport si je suis innocent ? le Comte de Tyron , que la Reine appréhende , Voudroit rentrer en grâce , y remettre l’Irlande »

Bt je croirois servir l’Etat plus que jamais.

Si mon avis suivi pouvoic faire sa paix.

Comme il hait les méchans , il me scroit utilo A chasser un Coban , un Raleg , un Cécile ,

Un tas d’hommes sans nom , qui, lâchement flatteurs, Des désordres publics font gloire d’être auteurs, l’ar eux tout périra. La Reine qu’ils séduisent Ne veut pas que contre eux les gens de bien l’instruisent :

Maître de son esprit , ils lui font approuvée Tout ce qui peut servir à les mieux élever.

Leur grandeur se formant par ia chute des autres.»*

Aiij

Saesbury.

Ils ont leurs intérêts , ne parlons que des vôtres. Depuis quatre ou cinq jours sur quels justes projets Avez-vous de la Beine assiégé le Palais,

Lorsque le Duc d’ircon épousant Henriette....

Le Comte.

Ah ! faute irréparable , et que trop tard i’ai faite î Au lieu d’un peuple lâche et prompt à s’étonner ,

Que n’ai je eu pour secours une armée à mener I Par le fer , par le feu , par tout ce qui peut être , J’aurois de ce Palais voulu me rendre maître.

C’en estfait, biens, trésors, rangs, dignités, emploi. Ce dessein m’a manqué , tout est perdu pour moi.

Salsbury. '

Que m’apprend ce tiansport î

Le Comte.

Qu’une flamme secrctte Unissoit mon destin à celui d’Henriette,

Et que de mon amour son jeune cœur charmé Ne me déguisoit pas que j’en étois aimé.

Le Duc d’Irton l’épouse ; elle vous abandonne Et vous pouvez penser....

Le Comte.

Son hymen vous étonne 3 Mais enfin apprenez par quels motifs secret*

Elle s’est immolée à mes seuls intérêts.

Confidente à la fois, et fille de la Reine,

Bile avoit su vers moi le penchant qui l'entraîna t Pour elle chaque jour réduite à me parler ,

TRAGEDIE

Elle a voulu me vaincre , et n’a pu m’ébranler;

Et voyant son amour , où j’etois trop sensibie ,

Me donner pour la Reine un dédain invincible , Pour m’en ôter la cause , en m'ôtant tout espoir ,

Elle s’esc mariée.... Eh ! qui l’eût pu prévoir ?

Sans cesse , en condamnant mes froideurs pour la Reine, Elle me préparait à cette affreuse peine ;

Mais, après la menace , un tendre et prompt retour Me mettoit en repos sur la foi de l’amour.

Enfin par mon absence à me perdre enhardie ,

Elle a contre elle-même usé de perfidie :

Elle m’aimoit sans doute , et n’a donné sa foi Qu’en m’arrachant son cœur qui devoit être à moi.

A ce funeste avis quelles rudes alarmes !

Pour rompre son hymen j’ai fa’t ptendre les armes ,

En tumulte au Palais je suis vite accouru ,

Dans toute sa fureur mon transport a paru :

J’allois sauver un bien qu’on m’ôtoit par surprise; Mais , averti trop tard , j’ai manqué l’entreprise*

Le Duc , unique objet de ce transport jaloux ,

De l’aimable Henriette étoit déjà l’époux.

Si j’ai trop éclaté , si l’on nven fait un crime ,

3e mourrai de l’amour innocente victime.

Malheureux de savoir qu’après ce vain effort ,

Le Duc toujours heureux jouira de ma mort.

Salsbury.

Cette jeune Duchesse a mérité sans doute Les cruels déplaisirs que sa perte vous coûte ;

Mais dans l’heureux succès que vos soins avoient eu» Aimé d’elle en secret , pourquoi vous être tu ?

La Heine dont pour vous la tendresse infinie Prévient jusqu’aux souhaits....

Le Comte,

C’est II sa tyrannie».

Et que me sert , hélas î cet excès de faveur Qui ne me laisse pas disposer de mon cœur ?

Toujours trop aimé d’elle il m’a fallu contraindre Cet amour qu’Hcnriette eut beau vouloir éteindre,. Pour ne hasarder pas un objet si charmant,

Pc la soeur de Suffolc je feignis d’être amant » Soudain son implacable et jalouse colcre Eloigna de mes yeux et la sœur et le frere.

Tous deux , quoique sans crime , exilés de la Cour , M’apprirent encor mieux à cacher mon amour.

Vous en voyej. la suite et mon malheur extrême ! Quel supplice I un rival possède ce que j’aime I L’ingrate au Duc d’Irton a pu se marier 1 Ah i Ciel !

Salsbury.

Elle est coupable ; il la faut oublier.

Le Comte.

L’oublier ! et ce coeur en deviendroit capable ?

Ah ! non , non , voyons-la cette belle coupable ;

Je l'attends en ce lieu. Depuis le triste jour Que son funeste hymen a trahi mon arr.our ,

* 'ayant pu lui parler , je viens enfin lui dire,,.,

TRAGÉDIE

La voici qui paroît. Adieu ; je me retire.

Quoi que vous attendiez d’un si cher entretien , Songez qu’on veut vous perdre» et ne négligez rien.

( Il sort. )

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