‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 46 sur 66 · U COMTE D’ESSEX , ELISABETH, LA DUCHESSE, T I L N E Y · texte numérisé non relu

U COMTE D’ESSEX , ELISABETH, LA DUCHESSE, T I L N E Y

Elisabeth.

Comte , j’ai tout appris , et je vous parle instruite De l’abîme où vous jette une aveugle conduite ;

J’en sais l’égarement, et par quels intérêts Vous avez jusqu’au trône élevé vos projets.

Vous voyez qu’en faveur de ma première estime , Nommant égarement le plus énorme crime ,

Il ne tiendra qu’à vous que de vos attentats Votre P.cine aujourd’hui ne se souvienne pas.

Pour un si grand effort qu’elle offre de sc frire,

C ij

tS LE COMTE D’ESSEXJ

Tout ce qu’elle demande est un aveu sincère.

S’il fait peine à l’orgueil qui vous fit trop oser »

Songez qu’on risque tout à me le refuser ,

Que quand trop de bonté fait agir ma clémence ,

Qui l’ose dédaigner doit craindre ma vengeance.

Que j’ai la foudre en main pour qui monte trop hautj Et qu’un mot prononcé vous met sur l’échafaud.

Le Comte.

Madame , vous pouvez résoudre de ma peine.

3e connois ce que doit un sujet à sa Reine ,

Et sais trop que le trône où le Ciel vous fait seoir Vous donne sur ma vie un absolu pouvoir.

Quoique d’elle par vous la calomnie ordonne ,

Elle m’est odieuse , et je vous l’abandonne.

Dans l’état déplorable où sont réduits mes jours ,

Ce sera m’obliger que d’en rompre le coûts ;

Mais ma gloire qu’attaque une lâche imposture }

Sans indignation n’en peut souffrir l’injure.

Elle est assez à moi pour me laisser en droit De voir avec douleur l’affront qu’elle reçoit.

Si de quelque attentat vous avez à vous plaindre ,

Si pour l’Etat tremblant la suite en est à craindre , C’est à voir des flatteurs s’efforcer aujourd’hui ,

En me rendant suspect , d’en abattre l’appui.

Elis ab et h.

La fierté qui vous fait étaler vos services Donne de la vertu d’assez fcibles indices ;

Et si vousm’en croyez , vous chercherez en moj Un moyen plus certain. . . .

Le Comte.

Madame, je le vol ,

Des traîtresses mcchans , accoutumés au crime , M’ont parleurs faussetés arraché votre estime i Et toute ma vertu contre leur lâcheté S’ofFre en vain pour garant de ma fidélité.

Si de la démentir j’avois été capable ,

Sans rien craindre de vous , vous m’auriei vu coupable. C’est au trône , où peut-être on m’eût laissé monter , Que je me fusse mis en pouvoir d’éclater.

J’aurois , en m’élevant à ce dégré sublime ,

Justifié m^ faute en commettant le crime ;

Et la ligue qui cherche à me perdre innocent N’eût vu mes attentats qu’en les applaudissant. Elisabeth.

Et n’as-tu pas , perfide ! armant la populace ,

Essayé, mais en vain , de te mettre en ma place?

Mon Palais investi ne te convainc-t-il pas Du plus grand , du plus noir de tous les attentats ?

Mais dis-moi , car enfin le courroux qui m’anime Ne peut faire céder ma tendresse i ton crime ,

Et si par sa noirceur je tâche à t’étonner ,

Je ne te la fais voir que pour te. pardonner:

Pourquoi vouloir ma perte , et qu’avoit fait ta Reine , Qui dût à sa ruine intéresser ta haine?

Peut-être ai- je pour toi montré quelque rigueur. Lorsque j’ai mis obstacle au penchant de ton cœur. SufFolc t’avoit charmé i mais si tu peux te plaindre Qu’apprenant cet amour j’ai tâché de l’éteindre , Songe à quel prix , ingrat ! et par combien d’honneurs

C iij

6 o LE COMTE D’ESSEX;

Mon estime a sur toi répandu mes faveurs.

C’est peu dire qu’estime, et tu l’as pu connoitrC ,

Un sentiment plus fort de mon cœur fut le maître-. Tant de' Princes , de Bois , de Héros méprisés ,

Pour qui , cruel ! pour qui les ai-je refusés ?

Leur hymen eût sans doute acquis à mon Empire , Ce comble de puissance où l’on sait que j’aspire ;

Mais , quoiqu’il m’assurât, ce qui m’ôtoità toi Ne pouvoit rien avoir de sensible pour moi.

Ton cœur dont je tenois la conquête si chere ,

Etoit l’unique bien capable de me plaire >

Et si l’orgueil du trône eût pu me le souflftir ,

Je t’eusse offert ma main afin de l’acquérir.

Espère, et tâche à vaincre un scrupule de gloire Qui , combattant mes vœux , s’oppose à ta victoire. Mérite par tes soins que mon cœur adouci Consente à n’en plus croire un importun souci;

Pais qu’à ma passion je m’abandonne entière ,

Que cette Elisabethsi hautaine , si fiere.

Elle à qui l’univers ne sauroit reprocher Qu’on ait vu son orgueil jamais se relâcher ,

Cesse enfin , pour te mettre où son amour t’appelle. De croire qu’un sujet ne soit pas digne d’elle. Quelquefois à céder ma fierté se résout ;

Que sais-tu si le tems n’en viendra pas à bout î Que sais-tu. . . .

Lï COMTJ.

Non , Madame , et je puis vous le dire, L’estime de ma Reine , à mes vœux doit suffire.

TRAGÉDIE. *4

Si l’amour la portoit à des projets trop bas , ïc trahiroissa gloire à ne l’cmpcchcr pas.

Elisabeth.

Ah ! je vois trop jusqu’où la tienne sc ravale :

Le trône te plairoit, mais avec ma rivale.

Quelque appât qu’ait pour toi l’ardeur qui te séduit , rrcnds-y garde , ta mort en peut être le fruit.

Le Comte.

En perdant votre appui, je me vois sans défense ;

Mais la mort n’a jamais étonné l’innocence ,

Et si pour contenter quelque ennemi secret ,

Vous souhaitez mon sang , je l’offre sans regret. Elisabeth.

Va , c’en est fait, il faut contenter ton envie ;

A ton lâche destin j’abandonne ta vie ,

Et consens , puisqu’on vain je tâche à te sauver ,

Que sans voir.... Tremble, ingrat! que je n’ose achever! Ma bonté qui toujours s’obstine à te défendre ,

Pour la dernière fois cherche à se faire entendre :

Tandis qu’cncor pour toi je veux bien l'écouter ,

Le pardon t’est offert , tu le peux accepter >

Mais si. . . .

Le Comte.

J’accepterois un pardon, moi, Madame?

Elisabeth.

Il blesse , je le vois , la fierté de ton ame;

Mais, s’il te fait souffrir , il falloit prendre soin JV empêcher que jamais tu n’en eusses besoin :

Il falloit , ne suivant que de justes maximes >

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TRAGÉDIE

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