‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 51 sur 66 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

ÉLISARETH, TILNEY.

Élisabeth, à part ,

Enfin , perfide ! enfin ta perte est résolue !

C’en est fait , malgré moi , toi-même l’as conclue. De ma lâche pitié tu craignois les effets ;

Plus de grâce, tes vœux vont être satisfaits.

Ma tendresse emportoit une indigne victoire ;

Je l’étouffe. Il est terns d'avoir soin de ma gloire, Il est tems que mon cœur justement irrité,

Instruise l’univers de toute ma fierté.

Quoi 1 de ce cœur séduit appuyant l’injustice.

De tes noirs attentats tu l’auras fait complice.

J’en saurai le coup prêt d’éclater , le verrai ,

Tu m’auras dédaignée , et je le souffrirai ?

Non : puisqu'on moi toujours l’amante te fit peine. Tu le veux , pour te plaire , il faut paroître Reine ,

Et reprendre l’orgueil que j’osois oublier ,

Pour permettre à l’amour de te justifier.

A croire cet orgueil peut être un peu trop prompte. Vous avez consenti qu’on ait jugé le Comte.

On vient de prononcer l’arrct de son trépas :

Chacun tremblç pour lui ; mais il ne mourra pas.

TRAGÉDIE. 4

Élisabeth.

II ne mourra pas! lui? Non, crois-moi , tu t’abuses ! ' Tu sais son attentat ; est-ce que tu l’excuses ,

Et que de son arrêt blâmant l’indignité ,

Tu crois qu’il soit injuste , ou trop précipité? l’enses-tu , quand Pingrat contre moi se déclare.

Qu’il n’ait pas mérité la mort qu’on lui prépare ,

Et que je venge trop , en le laissant périr ,

Ce que par scs dédains l’amour m’a fait sonfftir?

Que cet arrêt soit juste ou donné par l’envie ,

Vous l’aimez *. cet amour lui sauvera la vie.

Il tient vos jours aux siens si fortement unis Que par le même coup on les verroit finis.

Votre aveugle colcre envain vous le déguise ,

Vous pleureriez la mort que vous auriez permise î Et le sanglant éclat qui suivroit ce courroux Vengeroit vos malheurs moins sur lui que sur vous. Élisabeth.

Ah ! cruelle ! pourquoi fais-tu trembler ma haine?

Est-ce une passion indigne d’une Reine ?

Et l’amour , qui me veut empêcher de régner ,

Ne se lasse-t-il point de se voir dédaigner ?

Que me sert qu’au-dehors redoutable ennemie.

Je rende par la paix ma puissance affermie , •

Si mon coeur au-dedans , tristement déchiré ,

Ne peut jouir du calme où j’ai tant aspiré ?

Mon bonheur semble avoir enchaîné la victoire ,

J’ai triomphé par-tout, tout parle de ma gloire î E t d’un sujet ingrat ma pressante bonté

Ne peut» meme en pliant, réduire la fierté...»

( A part. )

Par son fatal arrêt plus que lui condamnée ,

A quoi te rdsous-tu , Princesse infortunée?

Laisseras-tu périr sans pitié , sans secours ,

Le soutien de ta gloire et l’appui de tes jours?

Tilnïy.

Ne pouyi»-vous pas tout?.... Vous pleurez!

Élisabeth.

Oui, je pleure ,

Etsensbien que s’il meurt, il faudra quejeineure !....

( A part. )

O vous , Rois , que pour lui ma flamme a négligés, Jcttcz les yeux sur moi , vous êtes bien vengés 1 Uns Heine intrépide au milieu des alarmes , Tremblante pour l’amour, ose verser des larmes 1 Encor s’il droit sûr que ses pleurs répandus.

En me faisant rougir , ne fussent pas perdus ,

Que le lâche, presse du vif remords que donne....

( A Tilney. )

Qu’cn penses-tu ? dis-moi? Le plus hardi s’étonne: L’image de la mort dont l’appareil est prêt ,

Pair crojrc tout permis pour en changer l’arrêt.

Réduit à voir sa tête expier son offense ,

Doutcs-tu qu’il ne veuille implorer ma clémence ?

Que sur que mes bontés passent scs attentats....

Tilney.

Il doit y recourir; mais s’il ne le fait pas ?

Le Comte est fier , Madame,

TRAGÉDIE

ÉLISABETH

Ah ! tu me désespérés !

Quoi qu’osent contre moi ses projets téméraires,

Dût l’Etat par ma chûcc en être renversé ,

Qu'il fléchisse, il surfit, j’oublîrai le passé.

Mais quand , toute attachée à retenir !a foudre.

Je frémis de le perdre, et tremble à m’y résoudre, Si , me bravant toujours , il ose m’y forcer ,

Moi; Reine, lui, sujet, puis-je m’en dispenser? Sauvons-lc , malgré lui. Parle, et fais qu’il te croie. Vois-le , mais cachc-lui que c’est moi qui t’envoie ; Et , ménageant ma gloire en t expliquant pour moi , Peins-lui mon cccur sensible à ce que je lui doi : Fais-lui voir qu’à regret j’abandonne sa tête ,

Qu’au plus foiblc remords sa grâce est toute prête; Et si pour l’éb'anler il faut aller plus loin ,

Du soin de mon amour fais ton unique soin.

Laisse, laisse ma gloire, et dis-lui que je l’aime. Tout coupaole qu’il est , cent fois plus que moi-même, Qu’il n’a , s’il veut finir mes déplorables jours ,

Qu’à souffrir que des siens on arrête le cours.

Presse , prie, offre tout pour fléchir son courage? Enfin, si pour ta Reine un vrai zelc t’engage.

Par crainte , par amour , par pitié de mon sort , Obtiens qu’il se pardonne et s’arrache à la mort : L’empêchant de périr tu m’auras bien servie.

Je ne te dis plus rien ; il y va de ma vie :

Ne perds point de tems , cours , et me laisse écouter Ce que pour sa défense un ami vient tenter.

( Tilney :Ort, )

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