‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 52 sur 66 · ÉLISABETH , LE COMTE DE SALSBURY · texte numérisé non relu

ÉLISABETH , LE COMTE DE SALSBURY

* SALSBURY.

IVHadame, pardonnez à ma douleur extrême ,

Si , paroissant ici pour un autre moi-même , Tremblant , saisi d’effroi, pour vous, pour vos Etats, J’ose vous conjurer de ne vous perdre pas.

Je n’examine point quel peut être le crime ,

Mais si l’arrêt donné vous semble légitime ,

Vous le paroîtra-t-il , quand vous daignerez voir Par un funeste coup quelle tetc il fait choir ?

C’est ce fameux Héros dont cent fois la victoire Par les plus grands exploits a consacre la gloire > Dont par-tout le destin fut si noble et si beau, Qu’on livre entre les mains d’un infâme bourreau. Apres qu’à sa valeur, que chacun idolâtre.

L’univers avec pompe a servi de théâtre , Fourrez-vous consentir qu’un échafaud dressé Montre à tous de quel prix il est récompensé?

Quand je viens vous marquer son mérite et sa peine ,

Ce n’est point seulement l’amitié qui m’amene , C’est l’Etat désolé , c’est votre Cour en pleurs.

Qui perdant son appui tremble de ses malheurs.

Je sais qu’en sa conduite il eut quelque imprudence Mais le crime toujours ne suit pas l’apparence ,

TRAGEDIE

Et dans le rang illustre où ses vertus l’ont mis , Estimé de sa Reine, il a des ennemis Pour lui , pour vous , pour nous . craignei les artifices De ceux qui de sa mort se rendent les complices. Songe* que la clémence a toujours eu ses droits.

Et qu’elle est la vertu la plus digne des Rois. Élisabsth.

Comte de Salsbury , j’estime votre zele.

J’aime à vous voir ami généreux et fidele.

Et loue en vous l’ardeur que ce noble intérêt Vous donne à murmurer d’un équitable arrêt.

J’en sens ainsi que vous une douleur extrême }

Mais je dois à l’Etat encor plus qu’à moi-même.

Si j’ai laissé du Comte éclaircir le forfait ,

C’est lui qui m’a forcée à tout ce que j’ai fait. Prête à tout oublier , s’il avouoit son crime ,

On le sait, j’ai voulu lui rendre mon estime}

Ma bonté n’a servi qu’à redoubler l’orgueil Qui des ambitieux est l’ordinaire écueil.

Des soins qu’il m’a vu prendre à détourner l’orage , Quoique sûr d’y périr , il s’est fait un outrage.

Si sa tête inc fait raison de sa fierté ,

C’est sa faute , il aura ce qu’il a mérité.

Salsbury.

Il mérite sans doute une honteuse peine ,

Quand sa fierté combat les bontés de sa Reine.

Si quelque chose en lui vous peut , vous doit blesser , C’est l’orgueil de ce cœur qu’il ne peut abaisser , Cet orgueil qu’il veut croire au péril de sa vie ; Mais pour être trop fier , vous a-t-il moins servie è

Vous a-t-il moins montré, dans ccnt et cent combats Que pour vous il n’est rien d’impossible à son brasî Par son sang prodigué , par l’éclat de sa gloire » Daignez , s’il vous en reste encor quelque mémoire , Accorder au malheur qui l’accable aujourd’hui ,

Le pardon qu’à genoux je demande pour lui.

Songez que si jamais il vous fnt nécessaire.

Ce qu’il a déjà fait, il peut encor le faire.

Et que nos ennemis , rrcmblans , désespérés ,

N’ont jamais mieux vaincu que quand vous le perdrez.

Je le perds à regret; mais enfin je suis Heine:

11 est sujet, coupable et digne de sa peine.

L’arrêt est prononcé. Comte, et tout l’unirers Va sur lui , va sur moi tenir les yeux ouverts.

Quand sa seule fierté , dont vous blâmez l’audace, M’auroit fait souhaiter qu’il m’eftt demandé grâce.

Si par-là de la mort il a pu s’affranchir ,

Dédaignant de le faire , est-ce à moi de fléchir ?

Est<c à moi d’endurer qu’un sujet téméraire ,

A d’impuissans éclats réduise ma coîcre,

Et qu’il puisse , à ma honte, apprendre à l’avenir Que j’ai connu son crime , et n’osai le punir i

Salsbury.

On parle de révolte et de ligues sccrettes;

Mais , Madame , on se sert de Lettres contrefaites. Les témoins par Cécile ouis , examinés ,

Sont témoins que peut-ctre on aura subornés.

Le Comte les récuse; et quand je les soupçonne...*!

ÉLISABETH

le Comte est condamné ; si son arrêt l’étonne , S’il a pour i’afFoiblir quelque chose à tenter * Qu’il rentre en son devoir» on pourra l’écouter. Allez ; mon juste orgueil , que son audace irrite , Peut faire grâce encor : faites qu’il la mérite.

( Le Comte de Salslury sort. )

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