‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 53 sur 66 · L A DUCHESSE, ÉLISABETH · texte numérisé non relu

L A DUCHESSE, ÉLISABETH

Élisabeth.

V enez , venez, Duchesse , et plaignez mes ennuis. Je cherche à pardonner , je le veux , je le puis î E t je tremble toujours qu’un obstiné coupable Lui même contre moi ne soit inexorable....

( A pjrt. )

Ciel ! qui me fis un coeur et si noble et si grand. Ne le devois-tu pas former indifférent ?

Falloit-il qu'un ingrat , aussi fier que sa Reine , Mc donnant tant d’amour , fût digne de ma haine ? Ou si tu résolvois de m’en laisser trahir ,

Pourquoi ne m’as-tu pas permis de le haïr Si ce funeste arrêt n’ébranle point le Comte »

Je ne puis éviter ou ma perte, ou ma honte.

Je péris par sa mort; et le voulant sauver, le 15'ehe impunément aura su ma braver.

Que je suis m ilheureuse 1

La Duchesse.

On est sans doute à plaindre.

Quand on hait la rigueur et qu’on s’y voit contraindre} Mais si le Comte osoit , tout condamné qu’il est ,

Plutôt que son pardon accepter son arrêt.

Au moins de scs desseins , sans le dernier supplice »

La prison vous pourrott....

ÉLISABETH

Non , je veux qu’il fléchisse :

Il y va de ma gloire , il faut qu’il ccde.

La Duchesse.

Hélas 1

Je crains qu’à vos bontés il ne se rende pas.

Que , voulant abaisser ce courage invincible ,

Vos efforts..,.

Élisabeth.

Ah î j’en sais un moyen infaillible.

Eien n’égale en horreur ce que j’en souffrirai !

C'est le plus grand des maux ! peut-ctre j’en mourrai} Mais si toujours d’orgueil son audace est suivie ,

11 faudra le sauver aux dépens de ma vie:

( A part. )

M’y voilà résolue.... O vœux mal exaucés î O mon coeur , est-ce ainsi que vous me trahissez ? La Duchesse.

Votre pouvoir est grand i mais je connois le Comte,

11 voudra....

Élisabeth.

Je ne puis le vaincre qu’à ma honte ,

Je le sais ; mais enfin je vaincrai sans effort ,

Et vous allez vous-même en demeurer d'accord.

TRAGÉDIE

n adore SufFolc ; c’est clic qui l’engage A lui faire raison d’un exil qui l’outrage.

Quoi que coûte à mon coeur ce funeste dessein ,

Je veux, je souffrirai -qu’il lui donne la main;

Et l’ingrat qui m oppose une fierté rebelle,

Sur enfin i’Stre heureux , voudra vivre pour elle.

La Duchesse.

Si par- là seulement vous croyez le toucher,

Apprenez un secret qu’il ne fout plus cacher.

De l'amour de SufFolc vainement alarmée.

Vous la punîtes trop , il ne l’a point aimée ;

C’est moi seule , ce sont mes criminels appas Qui surprirent son cœur , que je n’attaquois pas. Par devoir , par respect , j’eus beau vouloir éteindre Un feu dont nous deviez avoir tant à vous plaindre : Confuse de ses voeux, j’eus beau lui résister. Comme l’amour se flatte , il voulut se flatter.

Il crut que la pitié pourrait tout sur votre ame , Que le tems vous rendrait favorable à sa flamme ;

Et quoiqu’enfin pour lui SufFolc fût sans appas.

Il feignit de l’aimer , pour ne m’exposer pas.

Son exil étonna son amour téméraire;

Mais si mon intér&t le força de sc taire ,

Son cœur , dont la contrainte irritoit les désirs ,

Ne m’en donna pas moins ses plus ardens soupirs. Par moi qui l’usurpai vous en fûtes bannie.

Je vous nuisis. Madame, et je m’en suis punie. Pour vous rendre les vœux que j’osois détourner , On demanda ma main ; je la voulus donner.

Eloigné de la Cour , il sut cette nouvelle :

5 o LE COMTE D’ESSEX,

Il revient furieux , rend le peuple rebelle ,

S’en lait suivre au Palais dans le moment fatal Que l’hymen me livroit au pouvoir d’un rival.

11 venoit l'empêcher , et c’est ce qu’il vous cache. Voilà par où le crime à sa gloire s’attache ;

On traite de révolte un fier emportement , Pardonnable , peut-être , aux ennuis d’un amant. S’il semble un attentat, s’il en a l’apparence.

L’aveu que je vous fais prouve son innocence.

Enfin , Madame , enfin , par tout cc qui jamais Put surprendre , toucher , enflammer vos souhaits , Par les plus tendres vceux dont vous fûtes capable , Par lui-même, pour vous l’objet le plus aimable,

Sur des témoins suspects , qui n’ont pu l’étonner.

Ses juges à la mort l’ont osé condamner.

Accordez-moi scs jours pour prix du sacrifice Qui m’arrachant à lui vous a rendu justice.

Mon caur en souffre assez pour mériter de vous , Contre uu si cher coupable un peu moins de courroux.

ÉLISABETH

Ai-je bien entendu? Le perfide vous aime.

Me dédaigne , me brave , et , contraire à moi-même ,

Je vous assurcrois, en l’osant secourir ,

La douceur d’être aimée, et de me voir souffrir?

Non , il faut qu’il périsse , et que je sois vengée.

Je dois ce coup funeste à ma flamme outragée.

Il a trop mérité l’arrêt qui le punit :

Innocent ou coupable , il vous aime ; il suffit.

S’il n’a point de vrai crime , ainsi qu’on le veut croire. Sur le crime apparent je sauverai ma gloire »

TRAGÉDIE

Et la raison d’Etat en le privant du joue Servira de prétexte à la raison d’a-nour.

La Duchesse.

Juste ciel ! vous pourriez vous immoler sa vie !

Je ne me repens point de vous awâr servie»

Mais , hélas ! qu’ai-je pu faire plus contre mot Pour le rendre à sa Reine et rejetter sa foi ?

Tout parloit , m’assuroit de son ;mour extrême t Pour mieux me l’arracher qu'auriez vo is fait vousmême ?

ELISABETH

Moins que vous. Pour lui seul , quoi qu’il fût arrivé ? Toujours tout mon amour se seroit conserv é.

En vain de moi tout autre eût eu l’ame ch?rmée , Point d’hymen. Mais enfin je ne sur. point aimée ,

Mon cœur de ses dédains ne peut venir à bout ,

Et, dans ce désespoir, qui peut tout ose tout.

La Duchesse.

Ah ! faites-lui paroître un cœur plus magnanime j Ma sévere vertu lui doit-elle être un crime?

Et l’aide qu’à vos feux j’ai cru devoir offrir.

Vous le fait-elle voir plus digne de périr?

Élisabeth.

J’ai tort , je le confesse ; et , quoique je m’emporte »

Je sens que ma tendresse est toujours la plus forte.

( A part. )

Ciel , qui me réservez à des malheurs sans fin ,

Il ne manquoit donc plus à mon cruel destin Que de ne souffrir pas dans ccttc ardeur fatale Que je fusse en pouvoir de haïr ma rivale 1

E ij

çr LE COMTE D’ESSEX,

Ah ! que de la vertu les charmes sont puissans !....

{ A la Duchesse. )

Duchesse , c’en est fait, qu’il vive, j’y consens.

Par un même intérêt vous craignez et je tremble Pour lui , contre lui -même , unissons-nous ensemble î. Tirons-le du péril qui ne peut l’alarmer ,

Toutes deux pour le voir , toutes deux pour l’aimer. Un prix bien inégal nous en paîra la peine :

Vous aurez tout son cœur , je n’aurai que sa haine î Mais n’importe , il vivra.... Son crime est pardonné a Je m’oppose à sa mort.... Mais l’arrêt est donné » L’Angleterre le sait , la terre toute entière P’nne juste surprise en fera la matière.

Ma gloire . dont toujours il s’est rendu l’appui,

Veut qu’il demande grâce ; obtenez-le de lui.

Vous avez sur son cœur une entière puissance ,

Allez; pour le soumettre , usez de violence :

Sanvez-le , sauvez-moi.... Dans le trouble où je suis. M’en reposer sur vous est tout ce que je puis.

Fin du troisième Actei

TRAGÉDIE

Page 1