‹ Chefd'œuvre de RotrouChapitre 23 sur 92 · I. e Duc · texte numérisé non relu

I. e Duc

Quand j’ai cru mes ennuis capables de remede ,

Je vous en ai fait part , j’ai réclamé votre aide ,

D ij

VENCESL AS,

Ht j’en ai vu l’effet si bouillant et si prompt.

Que le seul souvenir m’en charme , et me confoncf.. Mais quand je crois mon mal de secours incapable \ Sans vous le partager , il suffit qu’il m’accable ,

Et c’est assez et trop qu’il fasse un malheureux ,

Sans passer jusqu’à vous , et sans en faire deux. Alexandre.

L’ami qui souffre seul fait une injure à l’autre.

Ma part de votre ennui diminuera la vôtre.

Parlez, Duc , et sans peine ouvrez-moi v6s secrets» Hors de votre parti je n’ai plus d’intcrcts.

J’ai su que votre grande et derniere journée ,

Par la main de l’ Amour veut être couronnée.

Et que , voulant au Roi , qui vous en doit le prix r Déclarer la beauté qui charme vos esprits.

D’un frère impétueux , l’ordinaire insolence ,

Vous a fermé la bouche et contraint au silence. Soufftez , sans expliquer l’intérêt qu’il y prend r Que j’en aille pour vous vuider le différent ;

Et ne m’en faites point craindre les conséquences.

Il fautqu’cntin quelqu’un réprime ses licences >

Et le Roi ne pouvant vous en faire raison ,

Je me trouve et le cœur et le bras assez bon.

Mais m’offrant à servir les ardeurs qui vous pressent , Que j’apprenne du moins à qui vos vœux s’adressent. Le Duc.

J’ai vu de vos bontés des effets assez grands ,

Sans vous faire avec lui de nouveaux différons.

Sans irriter sa haine , elle est assez aigrie.

Il est Prince , Seigneur; respectons sa furie.

TRAGÉDIE

A ma mauvaise étoile , imputons mon ennui ,

Et croyons-en le sort plus coupable que lu».

Laissez à mon amour taire un nom qui PofFense.

J’ai des respects encor plus forts que sa défense ,

Et qui , plus qu’aucun autre , ont droit de me lier ; Tout précieux qu’il m’est , m’ordonnent d’oublier. Laissez-moi retirer d’un champ , d’où ma retraite Peut seule à l’ennemi dérober ma défaite.

Alexandre.

Ce silence obstiné m’.tpprcnd votre secret ;

Mais il tombe en un sein généreux et discret.

Ne me le célez plus : Duc , vous aimez Cassandre. C'est le plus digne objet où vous puissiez prétendre , Et celui dont le Prince , adorant son pouvoir ,

A le plus d’intérêt d’éloigner votre espoir.

Traitant l’amour pour moi , votre propre franchise A donné dans ses rets , et s’y trouve surprise ;

Et mes desseins pour elle , aux vôtres préférés.

Sont ces puissans respects à qui vous déférez.

Mais vous craignez a tort qu’un ami vous accuse D’un crime, dont Cassandre est la cause et l’excuse. Quelque auguste ascendantqu’ayentsurmoi ses appas...

Le Duc.

Ne vous étonnez point si je ne réponds pas.

Ce discours me surprend ; et cette indigne plainte Me livre une si rude et si sensible atteinte ,

Qu’égaré, je me cherche , et demeure en suspens.

Si c’est vous qui parlez , ou moi qui vous entends. Moi , vous trahir , Seigneur ! moi , sur cette Cassandre , Près de qui je vous sers , pour moi-même entreprendre

D iij

4 z VENCESL AS,

Sur un amour si stable et si bien affermi !

Vous me croyez bien lâche, ou bien peu votre ami. Alexandre.

Croiriez-vous , l’adorant , m’altérer votre estime ?

Le Duc.

Me pourrie2-vous aimer , coupable de ce crime i Alexandre.

Confident, ou Rival , je ne vous puis haïr.

LeDuc.

Sincere et généreux , je ne vous puis trahir.

Alexandre.

L’amour surprend les coeurs, et s’en rend bientôt maître. Le Duc.

La surprise ne peut justifier un traître s

Et tout homme de coeur , pouvant perdre le jour ,

A le remede en main des surprises d’amour.

Alexandre.

Pardonnez un soupçon, non pas une créance»

Qui naissoit du defaut de votre confiance.

Je veux bien l’oublier, mais à condition Oue ce meme défaut soit sa punition j Et qu’il me soit permis une fois de me taire ,

Sans que votre amitié s’en plaigne, ou s’en altéré.

Au reste ( et cet avis } s’ils vous étoient suspects »

Vous peut justifier mes soins et mes respects : Cassandre par le Prince est si persécutée ,

Et d’agenssi puissans pour lui sollicitée ,

Que si vous lui voulez sauver sa liberté ,

Il n’est plus tems d’aimer sous un nom emprunté*

TRAGÉDIE. 4

Assez et trop long-rems , sous ma feinte poursuite » J’aide votre dessein ménagé la conduite ,*

Et vos vœux , sous couleur de servir mon amouc»

Ont assez ébloui tous les yeux de la Cour»

De l’artifice enfin il faut bannir l’usage ;

Il faut lever le masque et montrer le visage.

Vous devez de Cassandre établir le repos ,

Qu’un rival persécute , et trouble à tout propos.

Son amour en sa foi vous a donné des gages.

Il est tems que l’hymen réglé vos avantages ,

Et , faisant l’un heureux, en laisse un mécontent. I.’avis vient de sa part ; il vous est important.

Je vous tais cent raisons qu’elle m’a fait entendre , Artivantchez l’Infante, où je viens de la rendre ,

Qui , hautement du Prince embrassant le parti t ta mande (s’il est vrai ce qu’elle a pressenti )

Pour , d’un nouvel effort en faveur de sa peine »

Mettre encore une fois son esprit à la gene.

Gardez-vous de l'humeur d’un sexe ambicieux:

L’espérance d’un sceptre est brillante à scs yeux »

Et de ce soin , enfin , un hymen vous libère.

Alexandre.

Mais , me libere-t-il du pouvoir de mon pere ?

Qui peut. . .

Le Duc.

Si votre amour déféré à son pouvoir ,

Et si vous vous réglez par la loi du devoir ,

Ne précipitez rien , qu’il ne vous soit funeste.

Mais vous souffrez bien peu d’un transport si modeste

44 VENCESLAS

Et l’ardent procédé d’un frere impétueux ,

Marque bien plus d’amour, qu’un si respectueux. Alexandre.

Non , non , je laisse à part les droits de la nature ,

Et commets à l’amour toute mon aventure.

Puisqu’il fait mon destin , qu’il réglé mon devoir.

Je prends loi de Cassandre : épousons dès ce soir. Mais, Duc , gardons encor d’éventer nos pratiques ; Trompons, pour quelques jours, jusqu’à scs domestiques} Et, hors de ses plus chers, dont lezele est pour nous , Aveuglons leur créance , et passez pour l’époux.

Puis , l’hymen accompli sous un heureux auspice ,

Que le tems parle après et fasse son office i Il n’excitera plus qu’un impuissant courroux.

Ou d'un pere surpris , ou d’un frété jaloux.

Le Duc.

Quoique visiblement mon crédit se hasarde.

Je veux bien l’exposer pour ce qui vous regarde;

Et plus vôtre que mien ; ne puis avec raison ,

Avoir donné mon coeur , et refuser mon nom.

Le vôtre. . .

TRAGEDIE

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