‹ Chefd'œuvre de RotrouChapitre 35 sur 92 · CASSANDRE , LE ROI, LE PRINCE, LE DUC, OCTAVE , GARDES · texte numérisé non relu

CASSANDRE , LE ROI, LE PRINCE, LE DUC, OCTAVE , GARDES

Cassandre, aux pieds du 1 loi.

G rand Roi , de l’innocence auguste protecteur , Des peines et des prix juste dispensateur ,

Exemple de justice inviolable et pure ,

Admirable à la race et présente et future ,

Prince et perc à-la-fois , vengez-moi, vengez-vous; Avec votre pitié , mêlez votre courroux ;

Et rendez aujourd’hui , d’un juge inexorable ,

Une marque, aux neveux , à jamais mémorable Le R o i , la faisant lever.

Taites trêve. Madame, avecquc les douleurs Qui vous coupent la voix, et font parler vos pleurs. Cassandre.

Votre Majesté , Sire , a connu ma famille.

Le Roi.

Ursin de Cunisberg , de qui vous êtes fille ,

Est descendu d’aveux issus de sang royal ,

Et me fut un voisin généreux et loyal.

Cassandre.

Vous savez , si prétendre un de vos fils pour gendre , Eût, au rang qu’il tenoit , été trop entreprendre ?

Le Roi.

L’amour n’offense point dedans l’égalité.

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VENCESLAS

Gassandr*.

Tous deux ont eu dessein dessus ma liberté »

Mais avec différence , et d’objet et d’estime.

L’un , qui me crut honnête , eut un but légitime ;

Et l’autre, dont l’amour fol et capricieux Douta de ma sagesse , en eut un vicieux.

3 'eus bienrôt d’eux aussi des sentimens contraires ;

Et , quoiqu’ils soient vos fils , ne lestrouvaipoint freres.

Je ne les pus aimer, ni hair à demi;

Je tins l’un pour amant , l’autre pour ennemi.

L’Infant , par sa vertu , s’est soumis ma franchise ;

Le Prince , par son vice , en a manqué la prise ;

Et par deux différens , mais louables effets.

J’aime en l’un votre sang , en l’autre je le hais. •»

Alexandre , qui vit son Rival en son frere ,

Et qui craignit d’ailleurs l’autorité d’un pere ,

Fit , quoiqu’autant ardent que prudent et discret,

De notre passion un commerce secret :

Et sous le nom du Duc, déguisant sa poursuite.

Ménagea notre vue avec tant de conduite.

Que toute Varsovie a cru jusqu’aujourd’hui ,

Qu’il parloit pour le Duc , quand il parloit pour lui.

Cette adresse a trompé jusqu’à nos domestiques.

Mais , craignant que le Prince , à bout de scs pratiques ,

( Comme il croit tant pouvoir avec impunité , )

Ne suivît la fureur d’un amour irrité ,

Et dessus mon honneur osât trop entreprendre ,

Nous crûmes que l’hymen pouvoit seul m’en défendre.

Et l’heure prise enfin' pour nous donner les mains,

Et , bornant son espoir , détruire scs desseins ,

TRAGÉDIE

Hier, déjà le sommeil semant par-tout ses charmes. ..

( Pleurant. )

En cet endroit, Seigneur, laissez couler mes larmes ; Leur cours vient d’une source à ne tarir jamais. L’Infant , de cet hymen espérant le succès ,

Et de peur de soupçon, arrivant sans escorte,

A peine eut mis le pied sur le seuil de la porte ,

Qu’il sent , pour tout accueil , une barbare main ,

De trois coups de poignard lui traverser le sein.

Le Roi.

O Dieu ! l’Infant est mort !

Le Prince, bas.

O mon aveugle rage ,

Tu t’es bien satisfaite , et voilà ton ouvrage i ( Le l(ci s'assied , et met son mouchoir sur son visage. )

Cassandre.

Oui , Seigneur , il est mort ; et je suivrai ses pas ,

A l’instant que j’aurai vu venger son trépas.

J’en connois le meurtrier, et j’attends son supplice De vos ressentimens et de votre justice.

C’est votre propre sang , Seigneur , qu’on a versé ; Votre vivant portrait, qui se trouve effacé.

J’ai besoin d’un vengeur , je n’en puis choisir d’autre: Le mort est votre fils , et ma cause est la vôtre. Vcngcz-moi , vengez-vous , et vengez un époux.

Que , veuve avant l’hymen , je pleure à vos genoux, ^lais apprenant, grand Roi, cet accident sinistre , Hélas î en pourriez-vous soupçonner le ministre ?

Oui , votre sang suffît pour vous en faire foi :

VENCESLAS

( Alontrant le Prince. )

Il s’émeut , il vous parle et pour et contre soi ;

Et , par un sentime.it ensemble horrible et tendre , Vous dit que Ladislas est meurtrier d’Alexandre.

Ce geste encor. Seigneur, ce maintien interdit.

Ce visage effrayé , ce silence le dit ,

Et plus que tout enfin , cette main encor teinte De ce sang précieux qui fait naître ma plainte.

Quel des deux sur vos sens fera le plus d’effort ,

De votre fils meurtrier , ou de votre fils mort ?

Si vous étiez si foible , et votre sang si tendre. Qu’on l’eût impunément commencé de répandre , Peut-être verriez-vous la main qui l'a versé. Attenter sur celui qu’elle vous a laissé.

D’assassin dé son frère , il peut être le vôtre ;

Un crime pourroit bien être un essai de l’autre :

Ainsi que les vertus , les crimes enchaînés ,

Sont toujours , ou (souvent , l’un par l’autre traînés. Craignez de hasarder , pour être trop auguste ,

Et le trône , et la vie , et le titre de juste.

Si mes vives douleurs ne vous peuvent toucher ,

Ni la perte d’un fils qui vous étoit si cher ,

Ni l’horrible penser du coup qui vous la coûte , Voyez , voyez le sang dont ce poignard dégoutte ;

( F.llt tire un poignard de sa manche. )

Et s’il ne vous émeut, sachez où l’on l’a pris :

Votre fils l’a tiré du sein de votre fils.

Oui , de ce coup , Seigneur, un frété fut capable.] Ce fer porte le chiffre et le nom du coupable ,

Vous apprend de quel bras il fut l’exécuteur .

TRAGEDIE

Et, complice du meurtre, en déclare l’auteur.

Ce fer , qui chaud encor , par un énorme crime f A traversé d'amour la plus noble victime ,

L’ouvrage le plus pur que vous ayez formé.

Et le plus digne coeur dont vous fussiez aimé ;

Ce cœur enfin, ce sang , ce fils, cette victime , Demandent , par ma bouche , un arrêt légitime.

Roi , vous vous feriez tort par cette impunité.

Et pere , à votre fils , vous devez l’équité.

J’attends de voir pousser votre main vengeresse ,

Ou par votre justice , ou par votre tendresse. ;

Ou , si je n’obtiens rien de la part des humains ,

La justice du ciel me prêtera les mains.

Ce forfait , contre lui , cherche en vain du refuge :

11 en fut le témoin , il en sera le juge ;

Et, pour punir un bras d’un tel crime noirci ,

Le sien saura s’étendre , et n’est pas raccourci ,

Si vous lui remettez à venger nos offenses.

Le Roi.

Contre ces charges, Prince , avez-vous des défenses ? Le Prince.

Kon , je suis criminel. Abandonnez, grand Roi, Cette mourante vie aux rigueurs de la loi ;

Que rien ne vous oblige à m’être moins sévere : Supprimons les doux noms et de fils et de pere ,

Et tout ce qui pour moi vous peut solliciter : Cassandre veut ma mort* il la faut contenter.

Sa haine me l’ordonne , il faut que je me taise j Et j’estimerai plus une mort qui lui plaise,

Qu’un destin qui pourroit m’affranchir du trépas ,

VENCESLAS

Et qu'une éternité qui ne lui plairoit pas.

J’ai beau dissimuler ma passion extrême:

Jusqu’après le trépas mon sort veut que je l’aime.

Et , pour dire à quel point ce cœur est embrasé , Jusqu’apres le trépas qu’elle m’aura causé.

Le coup qui me tuera , pour venger son injure.

Ne sera qu’une heureuse et légère blessure ,

Au prix du coup fatal qui me perça le coeur , Quand de ma liberté , son bel œil fut vainqueur. J’en fus désespéré , jusqu’à tout entrependre.

Il m’Ata le repos , que l’autre me doit rendre. Puisqu’être sa victime, est un décret des cicux , Qu’importe qui me tue, ou sa bouche, ou ses yeux î Souscrives à l’arrêt dont elle me menace.

Privé de sa faveur, je neveux point de grâce. Mettez à bout KcfFet qu’amour a commencé; Achevez un trépas déjà bien avancé ;

Et , si d’autre intérêt n’émeut votre colcrc , Craignez tout d’une main qui peut tuer un frere,'

Le R o r.

Madame, modérez vos sensibles regrets.

Et laissez à mes soins nos communs intérêts.

Mes ordres aujourd’hui feront voir une marque ,

Et d’un juge équitable , et d’un digne monarque.

Je me dépouillerai de toute passion ,

Et je lui ferai droit par sa confession.

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