CASSANDRE , LE ROI, LE PRINCE, LE DUC, OCTAVE , GARDES
Cassandre, aux pieds du 1 loi.
G rand Roi , de l’innocence auguste protecteur , Des peines et des prix juste dispensateur ,
Exemple de justice inviolable et pure ,
Admirable à la race et présente et future ,
Prince et perc à-la-fois , vengez-moi, vengez-vous; Avec votre pitié , mêlez votre courroux ;
Et rendez aujourd’hui , d’un juge inexorable ,
Une marque, aux neveux , à jamais mémorable Le R o i , la faisant lever.
Taites trêve. Madame, avecquc les douleurs Qui vous coupent la voix, et font parler vos pleurs. Cassandre.
Votre Majesté , Sire , a connu ma famille.
Le Roi.
Ursin de Cunisberg , de qui vous êtes fille ,
Est descendu d’aveux issus de sang royal ,
Et me fut un voisin généreux et loyal.
Cassandre.
Vous savez , si prétendre un de vos fils pour gendre , Eût, au rang qu’il tenoit , été trop entreprendre ?
Le Roi.
L’amour n’offense point dedans l’égalité.
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VENCESLAS
Gassandr*.
Tous deux ont eu dessein dessus ma liberté »
Mais avec différence , et d’objet et d’estime.
L’un , qui me crut honnête , eut un but légitime ;
Et l’autre, dont l’amour fol et capricieux Douta de ma sagesse , en eut un vicieux.
3 'eus bienrôt d’eux aussi des sentimens contraires ;
Et , quoiqu’ils soient vos fils , ne lestrouvaipoint freres.
Je ne les pus aimer, ni hair à demi;
Je tins l’un pour amant , l’autre pour ennemi.
L’Infant , par sa vertu , s’est soumis ma franchise ;
Le Prince , par son vice , en a manqué la prise ;
Et par deux différens , mais louables effets.
J’aime en l’un votre sang , en l’autre je le hais. •»
Alexandre , qui vit son Rival en son frere ,
Et qui craignit d’ailleurs l’autorité d’un pere ,
Fit , quoiqu’autant ardent que prudent et discret,
De notre passion un commerce secret :
Et sous le nom du Duc, déguisant sa poursuite.
Ménagea notre vue avec tant de conduite.
Que toute Varsovie a cru jusqu’aujourd’hui ,
Qu’il parloit pour le Duc , quand il parloit pour lui.
Cette adresse a trompé jusqu’à nos domestiques.
Mais , craignant que le Prince , à bout de scs pratiques ,
( Comme il croit tant pouvoir avec impunité , )
Ne suivît la fureur d’un amour irrité ,
Et dessus mon honneur osât trop entreprendre ,
Nous crûmes que l’hymen pouvoit seul m’en défendre.
Et l’heure prise enfin' pour nous donner les mains,
Et , bornant son espoir , détruire scs desseins ,
TRAGÉDIE
Hier, déjà le sommeil semant par-tout ses charmes. ..
( Pleurant. )
En cet endroit, Seigneur, laissez couler mes larmes ; Leur cours vient d’une source à ne tarir jamais. L’Infant , de cet hymen espérant le succès ,
Et de peur de soupçon, arrivant sans escorte,
A peine eut mis le pied sur le seuil de la porte ,
Qu’il sent , pour tout accueil , une barbare main ,
De trois coups de poignard lui traverser le sein.
Le Roi.
O Dieu ! l’Infant est mort !
Le Prince, bas.
O mon aveugle rage ,
Tu t’es bien satisfaite , et voilà ton ouvrage i ( Le l(ci s'assied , et met son mouchoir sur son visage. )
Cassandre.
Oui , Seigneur , il est mort ; et je suivrai ses pas ,
A l’instant que j’aurai vu venger son trépas.
J’en connois le meurtrier, et j’attends son supplice De vos ressentimens et de votre justice.
C’est votre propre sang , Seigneur , qu’on a versé ; Votre vivant portrait, qui se trouve effacé.
J’ai besoin d’un vengeur , je n’en puis choisir d’autre: Le mort est votre fils , et ma cause est la vôtre. Vcngcz-moi , vengez-vous , et vengez un époux.
Que , veuve avant l’hymen , je pleure à vos genoux, ^lais apprenant, grand Roi, cet accident sinistre , Hélas î en pourriez-vous soupçonner le ministre ?
Oui , votre sang suffît pour vous en faire foi :
VENCESLAS
( Alontrant le Prince. )
Il s’émeut , il vous parle et pour et contre soi ;
Et , par un sentime.it ensemble horrible et tendre , Vous dit que Ladislas est meurtrier d’Alexandre.
Ce geste encor. Seigneur, ce maintien interdit.
Ce visage effrayé , ce silence le dit ,
Et plus que tout enfin , cette main encor teinte De ce sang précieux qui fait naître ma plainte.
Quel des deux sur vos sens fera le plus d’effort ,
De votre fils meurtrier , ou de votre fils mort ?
Si vous étiez si foible , et votre sang si tendre. Qu’on l’eût impunément commencé de répandre , Peut-être verriez-vous la main qui l'a versé. Attenter sur celui qu’elle vous a laissé.
D’assassin dé son frère , il peut être le vôtre ;
Un crime pourroit bien être un essai de l’autre :
Ainsi que les vertus , les crimes enchaînés ,
Sont toujours , ou (souvent , l’un par l’autre traînés. Craignez de hasarder , pour être trop auguste ,
Et le trône , et la vie , et le titre de juste.
Si mes vives douleurs ne vous peuvent toucher ,
Ni la perte d’un fils qui vous étoit si cher ,
Ni l’horrible penser du coup qui vous la coûte , Voyez , voyez le sang dont ce poignard dégoutte ;
( F.llt tire un poignard de sa manche. )
Et s’il ne vous émeut, sachez où l’on l’a pris :
Votre fils l’a tiré du sein de votre fils.
Oui , de ce coup , Seigneur, un frété fut capable.] Ce fer porte le chiffre et le nom du coupable ,
Vous apprend de quel bras il fut l’exécuteur .
TRAGEDIE
Et, complice du meurtre, en déclare l’auteur.
Ce fer , qui chaud encor , par un énorme crime f A traversé d'amour la plus noble victime ,
L’ouvrage le plus pur que vous ayez formé.
Et le plus digne coeur dont vous fussiez aimé ;
Ce cœur enfin, ce sang , ce fils, cette victime , Demandent , par ma bouche , un arrêt légitime.
Roi , vous vous feriez tort par cette impunité.
Et pere , à votre fils , vous devez l’équité.
J’attends de voir pousser votre main vengeresse ,
Ou par votre justice , ou par votre tendresse. ;
Ou , si je n’obtiens rien de la part des humains ,
La justice du ciel me prêtera les mains.
Ce forfait , contre lui , cherche en vain du refuge :
11 en fut le témoin , il en sera le juge ;
Et, pour punir un bras d’un tel crime noirci ,
Le sien saura s’étendre , et n’est pas raccourci ,
Si vous lui remettez à venger nos offenses.
Le Roi.
Contre ces charges, Prince , avez-vous des défenses ? Le Prince.
Kon , je suis criminel. Abandonnez, grand Roi, Cette mourante vie aux rigueurs de la loi ;
Que rien ne vous oblige à m’être moins sévere : Supprimons les doux noms et de fils et de pere ,
Et tout ce qui pour moi vous peut solliciter : Cassandre veut ma mort* il la faut contenter.
Sa haine me l’ordonne , il faut que je me taise j Et j’estimerai plus une mort qui lui plaise,
Qu’un destin qui pourroit m’affranchir du trépas ,
VENCESLAS
Et qu'une éternité qui ne lui plairoit pas.
J’ai beau dissimuler ma passion extrême:
Jusqu’après le trépas mon sort veut que je l’aime.
Et , pour dire à quel point ce cœur est embrasé , Jusqu’apres le trépas qu’elle m’aura causé.
Le coup qui me tuera , pour venger son injure.
Ne sera qu’une heureuse et légère blessure ,
Au prix du coup fatal qui me perça le coeur , Quand de ma liberté , son bel œil fut vainqueur. J’en fus désespéré , jusqu’à tout entrependre.
Il m’Ata le repos , que l’autre me doit rendre. Puisqu’être sa victime, est un décret des cicux , Qu’importe qui me tue, ou sa bouche, ou ses yeux î Souscrives à l’arrêt dont elle me menace.
Privé de sa faveur, je neveux point de grâce. Mettez à bout KcfFet qu’amour a commencé; Achevez un trépas déjà bien avancé ;
Et , si d’autre intérêt n’émeut votre colcrc , Craignez tout d’une main qui peut tuer un frere,'
Le R o r.
Madame, modérez vos sensibles regrets.
Et laissez à mes soins nos communs intérêts.
Mes ordres aujourd’hui feront voir une marque ,
Et d’un juge équitable , et d’un digne monarque.
Je me dépouillerai de toute passion ,
Et je lui ferai droit par sa confession.