VIE
JFeaN DE Rotrou naquit à Dreux , le 11 Août 1609 . Il eut pour père , Jean de Rotrou , d’une des plus anciennes familles du lieu , et pour mere , Elisabeth le Facheu , d’une riche famille de Chartres.
On a cru pouvoir faire remonter l’origine des Rotrou jusques aux Souverains du Comté de Dreux , qui ont porté le même nom ; mais , ce qui est sans contestation , c’est que , depuis plus de trois siècles , la famille Rotrou a rempli , ' avec distinction , jusques à la mort de celui dont nous nous occupons, les premières charges de Magistrature , et Municipales , de la ville de Dreux. Plusieurs Rotrou , placés avantageusement dans les armées , sont morts , en combattant pour le service de Henri IV j et il existe ,
Aij
t VIE DE ROTROU.
encore actuellement , des descendans de cette famille , recommandable à tant d’égards.
Jean de ROTROU fit connoîtrc , dès l’âge de quinze ans, son goût pour la Poésie; et, depuis vingt jusqu’à trente-six , il ne discontinua pas de donner, chaque année , au Théâtre , deux ou trois Pièces , tant Tragédies que Comédies.
Le Cardinal de Richelieu l’associa aux Poëtes auxquels il faisoit faire des Pièces , d’après ses plans , et il lui donna une pension de 600 livres. On sait que ces Poëtes étoient , Pierre Corneille, Bois-Robert , Colletet , et l’Etoile. Ils faisoient chacun , séparément , un acte des Pièces imaginées et commandées par le Cardinal , et ces informes bigarrures s’appelloient les Pièces des cinq tuteurs. Mais , pour certaines pièces de vers , que le Cardinal vouloit faire croire de lui , il comptoit , plus particulièrement , sut la discrétion de ROTROU que sur celle d’aucun autre ; et , sachant être promptement servi , il lui envoyoit , le matin , quelques pensees , jetées , en prose , sur le papier , et le même commissionnaire les rapportoit mises en vers.
VIE DE ROTROU
ROTROU étoit né avec un talent naturel pour l’Art Dramatique. Cependant , les réglés du Théâtre étant encore presqu’enticrement ignorées de son teins , il suivit la route de ses prédécesseurs et de ses contemporains. Alexandre Hardi fut celui chez lequel il puisa les principes i mais , doué d’un plus heureux génie que son modèle , ROTROU s’éleva bientôt au-dessus , et il eut la gloire, à son tour , d’en servir au grand Corneille , qui conserva toujours la plus grande vénération pour cet Ecrivain , qu’il appelloit son pere , et dont il préferoit les conseils à ceux de tous les Ecrivains d’alors.
Àlalgré son mérite réel , ROTROU ne fut point compris dans la formation de l’Académie Françoise , parce que le. Cardinal de Richelieu , son fondateur , exigeoit des hommes de Lettres , qu’il choisit , une résidence continuelle dans la Capitale , et que ROTROU , possédant la charge de Lieutenant-Particulier-Civil et Assesseur-Criminel de Dreux , il étoit obligé de faire son séjour ordinaire de cette Ville. Mais il obtint, du Roi , une pension de cent pistolcs } et , avec celle que lui faisoit le Cardinal , et le
- A iij
VIE DE ROTROU
revenu de sa charge , il auroit pu vivre aisément , sans son penchant au jeu , qui le mettoit souvent à l’étroit. Il jouoit presque toujours malheureusement. Cependant , comme cette passion n’étouffoit pas , en lui , toute raison , ainsi qu’elle fait en la plupart de ceux qu’elle possédé , il ne vouloit pas , comme eux , y risquer et y sacrifier tout son avoir à-la-fois. Pour se forcer à une si sage et si utile retenue , il usoit d’un moyen assez singulier. Lorsqu’il avoir reçu quelques quartiers de ses pensions , ou que les Comédiens lui avoient fait quelques présens , pour le remercier d’une de ses Pièces , il jetoitson argent sur un tas de fagots qu’il tenoit renfermés ,• et , quand il en avoit besoin , il alloit secouer les fagots , ses chers dépositaires , qui , plus fideles , quoiqu’aussi avares que le plus grand nombre des autres auxquels on se confie ordinairement, lui retenoient toujours quelque chose ; mais ne le retenoient que pour lui seul. Tant qu’ils lui fournissoient , il ne songeoit guere à travailler j mais si-tôt qu’ils refusoient absolument de quoi subvenir à sa dépense et à son jeu , il se mettoit à faire une Piece, et, en moins de deux mois , elle étoit en état de paroître.
VIE DE RO TR OU
A cette extrême facilité , il savoit joindre beaucoup de modestie. Avant le succès du Cïd , Rotrou , que l’on regardoit , assez générale' ment, comme le fondateur du Théâtre François, avoit plus de réputation que Pierre Corneille ; mais ce chef-d’œuvre assura à Corneille une supériorité décidée et constante. Bien loin d’en être jaloux, comme le furent la plupart des Auteurs de ce tems , Rotrou se montra l’un des plus zélés approbateurs du Cïd , et eut le courage de ne pas entrer dans la ligue que le Cardinal , son protecteur , avoit excitée contre ce sublime ouvrage. Rotrou profita , au contraire , de l’exemple de son rival , en s’efforçant de mettre plus de régularité dans les Pièces qu’il donna depuis. Il puisoit ses sujets dans les mêmes sources que Corneille ,* chez les Grecs , les Latins, les Italiens et les Espagnols. Il est vrai qu’il ne sut pas toujours se tenir en garde contre le mauvais goût de son siecje : son style est plus défectueux que celui de Corneille , et porte l’empreinte d’une plus grande vétusté J mais on trouve dans plusieurs de ses Tragédies , de la force , de l’élévation , des idées
* VIE DE ROTROU
neuves et hardies, même après celles de Corneille, A la mort du Cardinal de Richelieu , dont il avoit toujours conservé l’estime , malgré sa ferme opposition à la persécution que cette Éminence avoit exercée contre Corneille , ROTROU perdit un puissant et utile Protecteur, qu’il ne retrouva pas dans le Cardinal Mazarin : aussi quitta-t-il Paris et la Cour , pour se retirer tout-à-fait à Dreux. Pendant qu’il y exerçoit les fonctions de sa charge , une maladie épidémique vint ravager et désoler la Ville. Le Lieutenant- Général étoit absent. Les Officiers Municipaux avoient déjà été emportés par la contagion ; ROTROU se trouvoit le premier Magistrat du lieu. Un de ses freres , et plusieurs de ses amis qui étoient à Paris , lui conseillèrent d’échapper, par la fuite , à un danger trop certain pour laisser le moindre espoir de n’y pas succomber : il répondit, qu’il n’abandonneroit point des Citoyens dont le soin ft la sûreté lui étoient confiés. « Ce s» n’est pas, ajoutoit-il , que le péril où je me » trouve ne soit fort grand , puisqu’au moment où je vous écris , les cloches sonnent pour la » vingt-deuxieme personne qui est morte aujour-
VIE DE ROTH O U
•» d’hui : ce sera pour moi , quand il plaira à y» Dieu.» Il ne tarda pas, en effet, à se sentir atteint de cette affreuse et terrible maladie 3 et il fut une des plus généreuses victimes du zelc des devoirs publics. L’héroïsme des Grecs et des Romains, tant célébré de nos jours, a-t-il rien de plus beau que ce noble dévouement ?
ROTROU mourut le 17 Juin , dans sa
quarantième année , et fut généralement regretté de toute la Province , qui le regardoit comme un excellent Juge , un Citoyen vertueux , un homme aimable , et dont le crédit , à la Cour , lui avoit souvent été très- utile.
Nous avons trois épitaphes de lui 3 une par * Pierre Corneille , et une par Colletet , ses contemporains 3 et la troisième , par M. de la Place. Dans la première , il est loué comme Poète et comme Magistrat 5 dans la seconde et dans la troisième , comme Poete , seulement 3 mais , dans aucune , on ne parle de sa mort héroïque. Nous croyons , cependant , qu’une épitaphe , étant faite pour retracer aux hommes, de tous les rangs et de toutes les conditions , les qualités essentielles de celui de qui elle leur rappelle
VIE DE ROTR.OU
le souvenir , la mort courageuse de ROTRO JS ctoit bien digne d’être transmise à la postérité , parmi les louanges que l’on déposoit sur sa tombe.
Voici ce que dit Corneille :
» L’illustre de Rotro u renferme , en ce cercueil,
» Et l’honneur de Thémis et la gloire des Muses,
» Qui versent , à ses pieds , mille larmes confuses , s> Parle ressentiment de leur extrême deuil.
y> Ce fut un grand génie, un Juge incorruptible ;
» Mais son corps , comme un autre , et mortel et pas- » sible ,
» Est sorti de la vie , et repose en ce lieu :
« Aussi, son bel esprit, tout rempli de lumière,
» Aspirant de courir à sa source première ,
» S’élève de la terre , et s’en retourne à Dieu, »
Voici ce que dit Colletet :
Passant ! vois, en Rotro u , l’impuissance du sort: sî II est mort, et, pourtant, son nom se renouvelle ; » Cat si , de ses beaux vers , la grâce est immortelle ,
» N’a-t-il pas de quoi vivre , en dépit de la mort • »
Et voici ce que l’on trouve dans le Recueil de M. delà Place , au mot ROTROU :
» Ci-gît celui dont les accens,
» Dans une carrière pareille ,
» Semblèrent les moins discordans ,
»» Auprès de ceux du grand Corneille.»
VIE DE ROTROU,
On trouve encore , sur Rotrou , ces vers , au bas d’un de ses portraits gravé j mais on ignore de qui ils sont.
« Le Théâtre lui doit ses premières merveilles , n Et les Siècles futurs ne seront jamais las,
» En dépit de Racine, et malgré les Corneitles ,
De revoir , sur la scene , admirer Venu\iAi% ï»
Après tous ces divers Eloges , dans le moment où la sculpture vient de s’empresser de rendre un hommage public à la mémoire de Rotrou , en donnant une nouvelle existence à ses traits , pour en enrichir le Temple consacré à Melpomene , à Thalie , et à leurs plus célébrés favoris, nous permettra - 1-011 d’oser hasarder encore quelques vers , sur cet homme respectable à tant de titres ? Ce n’est qu’avec défiance que nous terminons , par ces vers t l’abrégé historique de la vie d’un Écrivain si digne d’être mieux loué.
Rotrou fut grand dans l’art où Corneille excella!
Us peignirent, tous deux , les passions sublimes,
Et les hautes vertus, et les illustres crimes.
Mais Corneille, qu’aucun, en cet art, n’égala.
lo VIE DE ROTROU.
Ne sauroit , à Rotrou , disputer l’avantage D’une gloire plus belle , au-dessus de tout prix î Dans un malheur publie , au milieu de son ige, Rotrou , se dévouant, mourut pour son pays.
CATALOGUE
CATALOGUE