‹ Chefd'œuvre de RotrouChapitre 67 sur 92 · MARIAMNE, DINA · texte numérisé non relu

MARIAMNE, DINA

JF e croiroisron conseil, s’il étoit raisonnable :

Mais quoi î veux- tu que j’aime un monstre abominable , .

Qui , du trépas des miens me paroît tout sanglant ?

Dîna.

Si vous ne PaimC7. pas , faites-en le semblant:

En cette occasion vous devez vous contraindre ; ,

C’est un art excellent que de savoir bien feindre :

Lorsque l’on est réduit à cette extrémité ,

De ne pouvoir agir avecquc liberté.

Moi , que je me contraigne ! étant d’une naissance ,

Qui peut impunément prendre toute licence ,

Et , qui sans abuser de cette autorité ,

Ne réglé mes désirs que par l’honnêteté.

Que mon cœur se démente , et trouve du mérite A plaire au sentiment d’un barbare, d’un Scythe » Meurtrier de mes parens î

TRAGEDIE

ij

Dîna.

Madame , parlez bas.

Si mon corps est captif , mon amc ne l’est pas :

Je laisse la contrainte aux serviles personnes;

Je sors de trop d’Ayeux qui portoient des Couronne* , Pour avoir la pensée, et le front different ,

Et devenir Esclave en faveur des Tyrans.

Qu’Hérode m’importune , ou d’amour ou de haine , On me verra toujours vivre et mourir en Reine.

Dîna.

"Madame, le palais est tout plein d’espions ,

Qui veillent jour et nuit dessus vos actions:

Depuis un certain tems , Saiomc tient à gages.

Pour cet office seul , des filles et des Pages ;

Sans cesse à cette porte ils viennent écouter ,

Quels sont tous vos propos , qu’ils lui vont rapporter, Mariamne.

N’importe , laissons-lcs ccoutcr à leur aise ;

Ils n’auront pas le bien d’ouïr rien qui lui plaise.

Dîna.

Le Roi vous a-t-il fait quelque nouvel ennui , pour causer ces dédains que vous avez pour lui i

Quoi 1 t’imagines-tu que la tragique histoire De mes plus chers parens , sorte de ma mémoire î Toujours le vieux Hircan , et mon frere meurtris ,

Mc viennent affliger de pitoyables cris;

Soit lorsque je repose , ou soit lorsque je veille ,

Leur plainte à tous momens vient frapper mon oreille t

n MARIAMNE

Us s’offrent à toute heure à mes yeux éplorés ,

Je les vois toussanglans et tous défigurés ;

Ils me viennent conter leurs tristes aventures , ,

Us me viennent montrer leurs mortelles blessures ,

' Et me vont reprochant , pour me combler d’ennuis f Qu’avecque leur bourreau je dors toutes les nuits.

Il faut que le perfide achevé ma disgrâce ;

Il en veut à mon sang, il en veut à ma race $

11 n’est pas satisfait pour avoir massacré Un vieillard vénérable , un Pontife sacré ,

Qui le mit dans scs droits et dans son alliance ,

Logeant en son appui toute sa confiance :

Ni pour avoir éteint d’une étrange f^çon ,

Un innocent beau-frere , uu céleste garçon ,

Le jeune Aristobule, hélas ! lorsque j’y pense,

Le cours de ma douleur emporte ma constance }

J’ai le cœiir si serré , que je ne puis parler.

Et mon amc affligée est prête à s’envoler.

A peine il arrivoit en son quatrième lustre ,

F.t l’on voyoit en lui je ne sais quoi d’illustre f Sa grâce, sabcauté , sa parole et son port,

Ravissoient les esprits dès le premier abord.

II étoit de mon poil , il avoit mon visage , '

Il étoit ma peinture, ou j’étois son image.

Puis , les cieux en son ame avoient mis des trésors ,

Qui répondoient encore à ceux d’un si beau corps {

Et leurs grâces sur lui scmbloient être tombées.

Pour relever l’honneur des braves Macabées.

Celui qui vers le Nil en porta les portraits ,

Confcssoit , tout ravi de ses charmans attraits.

Que

TRAGEDIE

Que dans la Palestine on élevoit un homme,

, Qui valoit bien les Dieux qu’on adoroit à Rome.

Le peuple , que sa vue au Temple ravissoit ,

Admirant ses appas , tout haut le bénissoit ;

Et ce Tyran cruel en conçut tant d’envie ,

Qu’il fit soudain trancher le beau fil de sa vie:

Ce clair soleil levant , adore de la cour ,

Se plongea dans les eaux comme l’astre du jour ,

£t n’en ressortit pas en sa beauté première ,

Car il en fut tiré sans force et sans lumière.

Et puis , qu’apres cela je flatte l’inhumain ,

Qui ne vient que d’ôter la vie à mon germain t Plutôt , le feu me brûle, ou l’onde son contraire, Rende mon sort pareil à celui de mon frere.

, ' Dîna.

Tous ces traits de malheur depuis Iong-tcms passés.

De votre souvenir doivent fitre effacés.

Faut-il qu’à tous propos cette triste peinture , Renouvelle vos pleurs sur une vieille injure ?

Que toujours votre esprit en vos ans les plus beaux. Erre si tristement à l’entour des tombeaux ?

Madame , faites trêve avecque ces pensées ,

Vos célestes beautés y sont intéressées’;

Votre teint composé des plus aimables fleurs ,

Sert trop long-tems de lit à des ruisseaux de pleurs»

Le tems et la raison sans doute vous invitent A bannir ccs ennuis qui vos jours précipitent :

On vous a fait des maux ; mais pour ne rien celer.

On prend beaucoup' de soin pour vous en consoler.

MARI AMNE

Comment?

Dîna.

Le Roi vous aime,

MaRIAMN!.

Il m’aime ! 6 l’innocente !

Dîna.

Il soupire toujours quand vous êtes absente ;

Il vous nomme à toute heure, il compte tous vos pas ; N'est-ce pas vous aimer ?

MaRIAMN E.

Eh ! quoi ! ne sais-tu pas Que cette ame infidelle est pleine d’artifices ;

Que ma perte dépend de ses premiers caprices ?

Et qu’au moindre hasard qu’il s’attend de courir t Il ordonne aussi-tôt qu’on me fasse mourir ?

C’sst le soin principal de cette amour extrême ,

Et c’est à quoi naguère il ob'igeoit Socsnae ,

Lorsque , tout effrayé , pour Rhodes il partoit , Redoutant d’y trouver la mort qu’il méritoit.

• Dîna.

Ce trait est , sans mentir , cruel et tyrannique ;

Je ne demande plus quelle chose vous pique :

Les ordres inhumains de cet esprit jaloux,

Font voir en cet endroit qu’il s’aime mieux que vous. Mais quoi ! vous trouvant hors de ce péril extrême , Vous aimant mieux que lui , dissimulez de même ; Vous verrez quelque jour vos aimables enfans ,

Les tiares au front, heureux et triomphans ;

Au moins, si par un trait de mauvaise conduite ,

TRAGEDIE

Votre mépris ne rend leur fortune détruite ,

Ne perdez pas Je soin qui les doit conserver :

Si le Roi vous attend il faut l’aller trouver.

( Salome se montre A l'entrée de la chambre. ) MARIAMNE.

J’irai , mais ce sera pour lui faire paroître Qu’il est un parricide , un scélérat, un traître ,

Et que je ne sais point de loi , ni de devoir ,

Qui me puisse obliger désormais à le voir :

Le conseil en est pris.

Dîna.

O Dieux ! je tremble toute !

Pourquoi ?

Dîna.

Tout est perdu , Salome nous écoute :

Que je hais ces esprits méchans et curieux J

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