‹ Chefd'œuvre de RotrouChapitre 8 sur 92 · VENCESLAS , LADISLAS , ALEXANDRE , GARDES · texte numérisé non relu

VENCESLAS , LADISLAS , ALEXANDRE , GARDES

Vencesla s.

IP reneï un siège , Prince ; et vous, Infant , sortez. Alexandre.

J’aurai le tort. Seigneur, si vous ne m’écoutez. Venceslas.

Sortez , vous dis-je j et vous , Gardes , qu’on se retire.

Ladislas.

Que me desirez-vous ?

Venceslas.

( Bas. ) J’ai beaucoup à vous dire.

Ciel ! prépare son sein , et le touche aujourd'hui. Ladislas, bas.

Que la vieillesse souffre , et fait souffrir autrui J Oyons les beaux avis qu’un flatteur lui conseille.

A ij

VENCESLAS

Venceslas.

Prctcz-moi , Ladislas , le coeur avec l’oreille.

J’attends toujours du tems, qu’il mûrisse le fruit.

Que , pour me succéder , ma couche m’a produit ;

Et je crovois , mon fils, votre mcrc immortelle ,

Par le reste qu’en vous elle me laissa d’elle.

Mais , hélas 1 ce portrait qu’elle s’étoit tracé,

Perd beaucoup de son lustre, et s’est bien effacé ;

Et , vous considérant , moins je la vois paroître ,

Plus l’ennui de sa mort commence à me renaître. Toutes vos actions démentent votre rang ;

Je n’y vois rien d’auguste., et digne de mon sang.

J’y cherche Ladislas , et ne le puis connoître.

"Vous n’avez rien de roi , que le désir de l’etre ;

Et ce desi» ( dit-on ) peu discret et trop prompt ,

En souffre avec ennui , le bandeau sur mon front. Vous plaignez le travail où ce fatdcau m’engage.

Et n’osant m’attaquer, vous attaquez mon âge.

Je suis vieil ; mais un fruit de ma vieille saison ,

Est d’en posséder mieux la parfaite raison.

Régner est un secret , dont la haute science Ne s’acquiert que par l’âge et par l’expérience.

Un Roi vous semble heureux , et sa condition Est douce au sentiment de votre ambition:

Il dispose à son gré , des fortunes humaines ;

Mais , comme les douceurs , eu savez-vous les peines ? A quelque heureuse fin que tendent ses projets,

Jamais il ne fait bien au gré de scs sujets.

U passe pour cruel , s’il garde la justice ;

S’il est doux , pour timide et partisan du vice.

TRAGÉDIE. ' s

S’il se porte à la guerre, il fait des malheureux ;

S’il entretient la paix, il n’est pas généreux.

S’il pardonne , il est mol ; s’il se venge , barbare.

S’il donne , il est prodigue ; et s’il épargne, avares Ses desseins les plus purs et les plus innocens , Toujours en quelque esprit jettent un mauvais sens ; Et jamais sa vertu ( tant soit-elle connue )

En l’estime des siens ne passe toute nue.

Si donc , pour mériter de régir des États ,

La plus pure vertu meme ne suffit pas ;

Par quel heur voulez-vous que le règne succédé ,

A des esprits oisifs , que le vice possédé;

Hors de leurs voluptés , incapables d’agir ,

Et qui , serfs de leurs sens, ne se sauroient régir ?

( Le Prince tourne la tète* et témoigne s’emporter . ) Ici, mon seul respect contient votre caprice ;

Mais examinez-vous , et rendez-vous justice.

Pouvez-vous attenter sur ceux dont j’ai fait choix , Pour soutenir mon trône , et dispenser mes loix , Sans blesser les respects dus à mon diadème ,

Et sans , en même tems , attenter sur moi-même ?

Le Duc , par sa faveur , vous a blessé les yeux ;

Et , parce qu’il m’est cher , il vous est odieux.

Mais, voyant d’un côté sa splendeur non commune , Voyez par quels degrés il monte à sa fortune.

Songez combien son bras a mon trône affermi.

Et mon affection vous fait son ennemi !

Encore est-ce trop peu : votre aveugle colere Le hait en autrui même , et passe à votre frère 1 Votre jalouse humeur ne lui sauroit souffrit

6 VENCESLAS

La liberté d’aimer ce qu’il me voit chérir !

Son amour pour le pue , lui produit votre haine ! Cherchez un digne objet à cette humeur hautaine. Employez , employez ces bouillans mouvemens ,

A combattre l’orgueil des peuples Ottomans »

Renouveliez contre eux nos haines immortelles.

Et soyez généreux en de justes querelles.

Mais , contre votre frère , et contre un favori , Necessaire à son Roi , plus qu’il n’en est chéri, Etqui.de tant de bras qu’armoit la Moscovie, Vient de sauver mon sceptre , et peut-être ma vie; C’est un emploi célébré, et digne d’un grand coeur ! Votre caprice , enfin , veut régler ma faveur.

Je sais mal appliquer mon amour et ma haine;

Et c’est de vos leçons, qu’il faut que je l’apprenne. J’aurois mal profité de l’usage et du tems.

Souffrez...

Le Prince.

Le Roi.

Encore un mot , et puis je vous entends.

S’il faut qu’à cent rapporrs , ma créance réponde , Rarement le soleil rend la lumière au monde ,

Que le premier rayon qu’il répand ici-bas ,

N’y découvre quelqu’un de vos assassinats;

Ou du moins , on vous tient en si mauvaise estime , Qu’innocent, ou coupable , on vous charge du crime » Et que , vous offensant d’un soupçon éternel ,

Aux bras du sommeil meme , on vous fait criminel.

Sous ce fatal soupçon , qui défend qu’on me craigne , On *c venge , on s’égorge , et l’impunité règne ;

TRAGÉDIE

£ t ce juste mépris de mon autorité ,

Est la punition de cette impunité.

Votre valeur, enfin, naguère si vantée ,

Dans vos folles amours , languit comme enchantée ; Et, par cette langueur , dedans tous les esprits ,

Efface son estime , et s’acquiert des mépris.

Et je vois , toutefois , qu’un heur inconcevable , Malgré tous ces defauts , vous rend encote aimable j Et que votre bon astre , en ces mêmes esprits ,

Souffre ensemble , pour vous , l’amour et le mépris. Pat le secret pouvoir d’un charme que j'ignore, Quoiqu’on vous mésestime , on vous chérit encore. Vicieux, on vous craint; mais vous plaisez heureux , Et pour vous l’on confond le murmure et les voeux. Ah ! méritez , mon fils , que cet amour vous dure. Pour conserver les vœux , étouffez le murmure;

Et régnez dans les cœurs par un sort dépendant ,

Plus de votre vertu , que de votre ascendant.

Par elle, rendez-vous digne d’un diadème.

Né pour donneras loix , commencez par vous-même î Et que vos passions, ces rebelles sujets ,

De cette noble ardeur , soient les premiers objets.

Par ce genre de règne , il faut mériter l’autre ;

Par ce degré , mon fils , mon trône sera vôtre.

Mes Etats , mes sujets, tout fléchira sous vous ;

Et , sujet de vous seul , vous régnerez sur tous.

Mais si, toujours vous-même, et toujours serf du vice , Vous ne prenez des loix que de votre caprice ;

Et si , pour encourir votre indignation ,

Il ne faut qu’avoir part en mon affection ;

8 VENCESLA S,

Si votre humeur hautaine, enfin, ne considéré Ni les profonds respects dont le Duc vous révéré %

Ni Pctioite amitié dont l’Infant vous chérit ,

Ni la soumission d’un peuple qui vous rit ,

Ni d’un pcie et d’un Rot le conseil salutaire ;

Lors , pour être tout Roi , je ne serai plus pere ;

Et , vous abandonnant à la rigueur des loix ,

Au mépris de mon sang , je maintiendrai mes droits. Ladislas.

Encor que de ma part tout vous choque etvous blesse , En quelque étonnement que ce discours me laisse ,

Je tire au moins ce fruit de mon attention ,

D’avoir su vous complaire en cette occasion ;

Et , sur chacun des points qui semblent me confondre , J’ai de quoi me défendre, et de quoi vous répondre ,

Si j’obtiens, à mon tour, et l’oreille et le cœur.

Le Roi.

Parlcï ; je gagnerai vaincu plus que vainqueur.

Je garde encor pour vous les sentimens d’un pere. Convainqucx-moi d’erreur ; elle mènera chere. Ladislas.

Au retour de la chasse , hier , assisté des miens ,

Le carnage du cerf se préparant aux chiens ,

Tombés sur le discouts des intérêts des Princes,

Nous en vînmes sur l’art de régir les Provinces,

Où chacun, à son gré, forgeant des Potentats,

Chacun , selon son sens , gouvernant vos Etats ,

Et presque aucun avis ne se trouvant conforme ,

L’un prise votre regne , un autre le réforme :

Il trouve scs censeurs comme ses partisans j

• TRAGEDIE

Maïs généralement chacun plaint vos vieux ans.

Moi ( sans m’imaginer vous faire aucune injure )

Je coulai mes avis dans ce libre murmure;

Et mon sein à ma voix s’osant trop confier ,

Ce discours m’échappa , je ne le puis nier.

Comment , dis- je , mon pere , accablé dé tant d’âge , Et sa force à présent servant mal son courage ,

Ne se décharge-t-il, avant qu’y succomber ,

D’un pénible fardeau qui le fera tomber ?

Devroit-il ( me pouvant assurer sa couronne ) Hasarder que l’Etat me I’ôte ou me la donne ?

Et , s’il veut conserver la qualité de Roi , la reticndroit-il pas , s’en dépouillant pour moi ? Comme il fait murmurer de l’âge qui l’accable , Croit- il de ce fardeau ma jeunesse incapable ?

Et n’ai je pas appris , sous son gouvernement ,

Assex de politique et de raisonnement ,

Pour savoir à quels soins oblige un diadème ;

Ce qu’un Roi doit aux siens, à l’Etat, à soi-même,

A scs confédérés , à la foi des traités ;

Dedans quels intérêts ses droits sont limités ;

Quelle guerre est nuisible , et quelle est d’importance; A qui , quand et comment il doit son assistance ;

Et pour garder enfin scs Etats d’accideiis,

Quel ordre il doit tenir et dehors et dedans ?

Ne sais-je pas qu’un Roi qui veut qu’on le révère , Doit mêler k propos l'affable et lesévere ;

Et , selon l’exigence et des tems et des lieux ,

Savoir faire parler et son front et sos yeux ;

Mettre bien la franchise et la feinte en usage ;

JO

VENCESLAS

Porter tantôt un masque . et tantôt un visage ;

Quelque avis qu’on lui donne , être toujours pareil ,

Et se croire souvent plus que tour son conseil.

Mais sur- tour ( et de-là dépend l’heur des couronnes ) Savoir bien applique! les emplois aux personnes ,

Et faire . pa r des choix judicieux et sains ,

Tomber te ministère en de fidèles mains ;

Elever peu de gens si haut qu'ils puiflent nuire ;

Etre lent à former , aussi-bien qu’à détruire Des bonnes actions garder le souvenir ;

Etre prompt à payer , et tardif à punir ?

N’est-ce pas sur cet art ( leur dis je ) et ces maximes , Que se maintient le cours des régnés légitimes ?

Voilà la vérité , touchant le premier point :

J’apprends qu’on vous l’a dite , et ne m’en défends point.

Poursuivez.

Le Roi.

Ladislas.

A l’égard de l’ardente colere ,

On vous met le parti du Duc et de mon frere.

Dont l'un est votre cœur , si l’autre est votre bras ; Dont l’un regne en votre ame , et l’autre en vos Etats: J’en hais 1 un , il est vrai ; cet insolent Ministre ,

Qui vous est précieux autant qu’il m’est sinistre ; Vaillant, j’en suis d’accord; mais vain, fourbe, Batteur, Et de votic pouvoir secret usurparcur.

Ce '>uc, à qui votre ame à tous autres obscure.

Sans craint? s’abandonne , et produit toute pure ;

Et qui sons votre nom , beaucoup plus Roi que vous » Met à me desservir ses plaisirs les plus doux ;

TRAGÉDIE

Vous fait mes actions pleines de tant de vices ,

Et me rend près de vous tant de mauvais offices ,

Que vos yeux prévenus ne trouvenr plus en moi Rien qui vous représente , et qui promette un Roi.

Je feindroisd’Stre aveugle , et d’ignorer l’envie Dont en toute rencontre il vous noircit ma vie.

S’il ne s’en usurpoit , et m’ôtoit les emplois Qui , si jeune > m’ont fait l’effroi de tant de Rois ,

Et dont , ces derniers jours , il a des Moscovites Arreté les progrès , et restreint les limites.

Partant , pour cette grande et fameuse action,

Vous en mîtes le prix à sa discrétion ;

Mais , s’il n’est trop puissant pour craindre ma colcre , Qu’il pense mûrement au choix de son salaire ;

Et que le grand crédit qu’il possédé à la cour ,

S’il méconnoît mon rang , respecte mon amour ,

Où , tout brillant qu’il est , il lui sera frivole.

Je n’ai point , sans sujets , lâché cette parole : Quclquesbruits m’ont appris jusqu’où vontscs desseins, Et c’est un des sujets, Seigneur , dont je me plains.

Achevex.

Le Roi.

Le Prince.

Pour mon frere , après son insolence ,

Je ne puis m’emporter à trop de violence ;

Et de tous vos tourmens , la plus affreuse horreur Me le sauroit soustraire à ma juste fureur.

Quoi ! quand , le cœur outré de sensibles atteintes. Je fais entendre au Duc le sujet de mes plaintes,

St de ses procédés justement irrité ,

VENCESL AS,

Veux mettre quelque frein à sa témérité ; ,

Etourdi , furieux , et poussé d’un faux zele ,

Mon frere, contre moi, veut prendre sa querelle »

Et, bien plus , suri' cpée ose porter la main î Ah 1 j’atteste du ciel le pouvoir souverain ,

Qu’avant que le soleil , sorti du sein de 1 onde ,

Ote et rende le jour aux deux moitiés du monde ,

Il m’ôtera le sang qu’il n’a pas respecté ,

Ou me fera raison de cette indignité.

Puisque je suis au peuple en si mauvaise estime ,

Il la faut mériter , du moins par un grand crime >

Et de vos châtimens menacé tant de fois ,

Me rendre un digne objet de la rigueur des loix. L1R01, bas.

Que puis- je plus tenter sur cette amc hautaine?

Essayons l’artifice, où la rigueur est vainc ;

Puisque plainte , froideur , menace , ni prison ,

Ne l’ont pu jusqu’ici réduire à la raison.

( II dit au Prince. )

Ma créance , mon fils, sans doute un peu légère ,

N’est pas sans quelque erreur , et cette erreur m’est chere. Etouffons nos discords dans nos embrassemens.

( Il l’ embrasse. )

Je ne puis de mon sang forcer les mouvemens !

Je lui veux bien céder ; et , malgré ma colere,

Mc confesser vaincu , parce que je suis pere.

Prince , il est tems qu’enfin, sur un trône commun , Nous ne fassions qu’un règne, et ne soyions plus qu’ua. Si proche du cercueil où je me vois descendre ,

Je me veux voir en vous renaître de ma cendre ,

Et

tragédie.

Et par vous, à couvert des outrages du tcms,

- Commencer à mon âge un régné de cent ans.

Le Prince.

De votre seul repos dépend toute ma joie;

Et si votre faveur jusques-Ià se déploie ,

Je ne l’accepterai que comme un noble emploi. Qui parmi vç>s sujets fera compter un Roi.

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