SCENE PREMIERE
H ERODE, S. A LO ME, PHERORE.
U n démon diligent qui sans cesse regarde Les dépôts que le ciel a commis à sa garde ,
Veille pour mon salut, et me fait dissiper Les malheurs où le sort me veut envelopper î Ce ministre céleste à toute heure m inspire Ce qui doit résulter au bien de mon Empire ;
Et, lorsque je me trouve au plus fort d’un danger ,
11 s’avance à mon aide , et me vient dégager.
Il préserve ma tête, il soutient ma couronne ,
Au milieu des combats son aile m’environne ;
Et, d’un secours fatal qui n’est point attendu ,
Me fait voir triomphant, lorsqu’on me tient perdu, ©ui , le fidcle soin qu’il a de me conduire ,
Me garantit toujours , lorsqu’on me veut détruire , Soit par la guerre ouverte , ou par la trahison ,
A Rome , à la campagne , ou bien dans ma maison. Mais j’ai nouvellement des grâces à lui rendre ,
Sur ce lâche attentat que vous vcne7. d’apprendre.
C’est le plus rare effet du soin qu’il a de moi ;
Sans lui , vous n’auriez plus de frere ni de Roi î S'il n’eût point inspiré cet Officier tidele ,
Je me trouvois surpris d’une embûche mortelle ; L’âmour qui m’aveugloit m’auroit fait ignorer Cet autre embrasement qui m’alloit dévorer s Et , riant de ma mort, une méchante femme »
Eût partagé mon sceptre avccjson infâme :
Sans cet heureux avis, Hcrode étoit perdu,
Déjà , pour cet effet , le piege étoit tendu.
Si l’avertissement eût tardé davantage ,
Mariamnc eût fini son malheureux ouvrage.
Ah ! que je suis piqué de ce cruel affront ;
J’en ai la rage au cœur, comme la honte au front»
Et de quelque façon que ma rigueur la traite , Jamais ma passion n’en sera satisfaite.
Cependant le désir que j’ai de me venger ,
Va mettre mon salut dans un autre danger :
Je m’aigris contre moi, lorsque je la menace j Ma perte est enchaînée avccque sa disgrâce :
Je puis bien m’assurer , qu’éteignant ce flambeau ,
Je ne verrai plus rien d’aimable ni de beau ;
Bien que l’on me console , et qu’on me divertisse , Mon ame en tous endroits’ portera son supplice :
A toute heure un remords me viendra tourmenter; Un vautour , sans repos, me viendra becqueter.
O deux! pourquoi faut-il qu’elle soit infidellc !
Vous deviez la former moins perfide ou moins belle.
TRAGÉDIE
Et les traits de sa grâce , ou ceux de sa rigueur.
Ne doivent point trouver de place dans mon ccrur. Je ne devois point voir au fort de ces misères ,
Mes pensers divisés en deux partis contraires.
Je voudrois que mon nom fût encore inconnu.
Ne me voir point au rang où je suis parvenu ,
Etre encore à monter au temple de la gloire ,
Etre encore à gagner la première victoire ,
Me trouver en l’état où j’étois en naissant.
Et que ce cœur ingrat se trouvât innocent,
Ce vif ressentiment d’une amour véritable ,
Aggrave son offense et la rend plus coupable ;
Et son ingratitude est une lâcheté ,
Pire que l’homicide et l’impudicité.
Apprenant la noirceur de cette ame infidelle.
Tout le monde vous plaint , et murmure contr’cllc ; Mais , sans vous consumer en tous ces vains regrets , Il faut l’ôter du monde ; et la raison après ,
Vous faisant voir sa rage et son hypocrisie ,
Otera ces ennuis de votre fantaisie.
Je suis à la punir justement animé;
Mais quoi î faire périr ce que j’ai tant aimé ? Pourrai-je me résoudre à foudroyer un temple. Que j’ai tenu si cher, et qui n’a point d’exemple? Mon esprit y résiste , et se trouve étonné.
Respectez-vous si fort un temple profané ?
F ij
«4 MARIAMNE
Le meurtre , l’adultere et l’ingrate arrogance ,
N'en ont-ils pas ôté toute la révérence i H E r o D B.
L’adultere n’est pas trop bien vérifié,
Soesmc , en expirant, s’en est justifié.
Il a cru , le niant , avoir plus d’espérance De recevoir de vous quelque trait de clémence.
Quoi ! ce trait déloyal ne peut vous étonner ?
Vous ne l’examinez que pour le pardonner i ( Elle fait semblant de pleurer . ).
Vous voulez que sa haine enfin se satisfasse ,
Et qu’elle vous détruise, et toute votre race?
Suivez vos sentimens , nous les approuvons tous ;
Il faut bien se résoudre à périr avec vous.
Votre esprit est contraint par un charme effroyable. De prendre contre vous ce dessein pitoyable.
Nullement; le biais que j’y voudrois tenir.
Ne la conserveroit que pour la mieux punir.
En lui donnant la mort, je finis sa misère ;
Une longue prison lui seroit plus sévere :
Là, toujours le dépit , la honte et le regret , Donncroientà son aine un châtiment secret;
A jamais sa mémoire offrant à ses pensées ,
Sa disgrâce présente et mes faveurs passées ,
Et lui représentant son crime et mon amour ,
La tiendroient à la gcnc , et la nuit et le jour.
TRAGEDIE
Avec cette pitié, qui nous paroît suspecte ,
Vous tentez des bontés dignes qu’on les respecte : Croyez-vous qu’à jamais les desseins qu’elle fait , Pour vous priver du jour , demeurent sans effet ; Et que toujours le ciel y mettant des obstacles. Pour votre sûreté produise des miracles?
Sachez que bien souvent ses avis négligés ,
Lui font abandonner ceux qu’il a protégés.
Puisque de vos malheurs vous aimez tant la cause , Vous ne deviez donc pas faire éclater la chose j Ce procédé nouveau ne fait rien qu’animer.
Un esprit qui , flatté , n’avoit pu vous aimer :
Que ne fera-t-il point après ce grand outrage.
Si meme vos bontés ont excité sa rage ?
Lorsque l’on veut choquer un puissant ennemi,
11 ne faut pas penser le détruire à demi.
En ces occasions l’indiscretc indulgence Expose notre vie au cours de sa vengeance;
Si , dès lors qu’on offense , on ne pardonne point. Lorsqu’on est offensé , l’on hait au dernier point ; Et , sous quelque serment qu’on se réconcilie , L’affront demeure au cœur ; jamais on ne l’oublie. Hircane , le parjure , a pu vous l’enseigner ;
Ce malheureux vieillard, inhabile à régner.
Ce dernier déshonneur de cette race ingrate ,
Qui vivoit relégué sur les bords de l’Euphrate ,
E iij
6g MARIA M NE,
Et que votre bonté , par un pieux souci ,
Avecque tant d’honneur, fit revenir ici ;
Tous vos bons traitcmens le purent-ils distraire Du désir de venger ses neveux et son frere ?
Et , si quelqu’un des siens ne vous eût averti.
Comme avec Malicus il formoit un parti ,
N’auroit-il pas enfin d’une embûche traîtresse. Impitoyablement payé votre tendresse i
Sa LOME.
Pourriez-vous conserver, sans appréhension ,
Ce levain de révolte et de sédition ,
Dont l’esprit offensé ne pense qu’à vous nuire »
Et dont le cœur outré brûle de vous détruire ?
S’il atrivoit qu’Auguste entrât au monument ,
Que le peuple vît jour à quelque changement.
Ce setoitun prétexte à sa mutinerie ;
Il viendroit de vos mains tirer cette furie ;
On la verroit marcher avccque le flambeau.
Pour brûler le palais , et vous mettre au tombeau. Quand , pour votre malheur , cette Erynne infernale Auroit fait dans l’Etat une forte cabale ,
Vous auriez du regret de voir que vous deviez Prévenir ces desseins lorsque vous le pouviez :
Vous vous repentiriez d’en avoir fait la faute Mais-ce seroit trop tard.
Bien , qu’on l’ôte ; qu’on I’ôte ï Il sera nécessaire, incontinent apres ,
D’en avertir César par un courrier exprès,
De crainte que l’envie , avec ses artifices ,
Me rende près de lui quelques mauvais offices ,
Et me fasse passer , la vérité celant.
Pour un Prince ombrageux, injuste et violent.