CLAIRE, ORONTE
Claire.
» Demeurez , mon cousin , &c.
COMÉDIE
v> Vous a-t-on dérobé quelque somme un peu forte } Du Mesnil.
» Non , Monsieur.
N'cst-ce point que votre femme est morte ï Du Mesnil.
» Et si c’étoit cela , seroïs-je malheureux ?
« Dites donc quel obstacle est contraire à vos vœux ?
» J’écoute ; mais sur-tout point de longues harangues. Du Mesnil.
« Force gens à Paris enseignent quelques langues.
Celui-là l’Espagnol , celui-ci le Latin ;
» Et sans autre secours, ils subsistent enfin.
» J’en connois deux ou trois tellement à leur aise « Que depuis quelque tems ils ne vont plus qu’en chaise » » Et cherchant un emploi que l’on ne pût m’ôter ,
» Je crus pour m’enrichir les devoir imiter:
Je pris dans un fauxbourg une maison fort grande ,
** Et mis un écriteau pour la langue Normande,
« M’offrant de l’enseigner avec affection ,
» Avec les tons , l’accent dans sa perfection. s> Pendant le premier mois il ne me vint personne,
s» Quoi ! pas un écolier ?
Du Mesnil.
Pas un.
Je m’en étonne î F ij
,, Un succès plus heureux dévoie suivre vos soins.
„ Le second mois , sans doute , alla bien ?
Du Mismi.
Encor moins.
Pour me manifester, tant aux pauvres qu’aux riches, ,, Ces deux mois écoulés j’eus recours aux affiches»
„ Et par tous les endroits où j’étois affiché ,, Je vovois , en passant , force monde attaché.
,, J’en conçus de la joie; et la chose étant suc,
,, je me tins assuré d’en avoir bonne issue ,
,, Et crus que ma maison créveroit d’écoliers;
„ Mais le troisième mois eut le sort des premiers ,
,, Pas une ante ne vint. Je disois en moi-meme ,
,, En songeant quelquefois à mon malheur extrême :
„ Tous les gens de Commerce ont affaire à Rouen, „ A Bayeux , à Falaise , à Dieppe, au Havre , à Caen i Peu de gens ont affaire à Florence , à Venise ,
,, Et c’est par conséquent une grande sottise D’iznorer le Normand et de savoir si bien ,, L’extravagant jargon qu’on nomme Italien.
,, L’un est infructueux et l’autre fort utile.
,, Comme on a vers l’espoir une pente facile ,
,, Je me flatois alors , et même avec excès ,
,, Qu’à la fin mon dessein auroit un grand succès.
,, Je faisois afficher de nouveau ; mais ma peine ,, Pendant quatorze mois a toujours été vainc,
,, F,t quoi que cette langue ait de particulier ,
„ Je n’ai pas eu l’honneur d’avoir un écolier,
„ Le .croiriez-vous ?
COMÉDIE. ' c s
Moi , non ; cela n’est pas croyable.
Du Mesnil.
Rien n’est plus vrai pourtant , ou je me donne au diable !
„ Pas un seul n’a paru pendant quatorze mois :
,» Tant il est vrai qu’en France on fait peu de bons choix!
„ Et que puis-je pour vous en semblable occurrence, ,, Monsieur ï
Du Mesnil.
Réprimander la noblesse de France ,, Qui parle Italien , Espagnol , Allemand ,
,, Et qui ne peut parler le langage Normand ;
», Qui sait parfaitement deux ou trois langues mortes ,
„ Et qui n’en sait pas une usitée à ses portes ;
», Qui sans avoir dessein d’aller jamais fort loin ,
», Des pays étrangers apprend le baragouin ;
», Et qui par une erreur , que le bon sens condamne ,
„ Aime mieux Signer si , que voi'e , ou Dieu me damne. „ Vous voyez cependant quelle comparaison ?
», Il est vrai , je vois bien que vous avez raison»
,, Mais comme à ce dessein la fortune s’oppose ,
», Je vous conseillerois de tenter autre chose;
»> Quand on veut ss tirer d’un fâcheux embarras ,
», Il est bon qu’avec elle on ne s’obstine pas.
», Croyez-moi , faites choix de quclqu’autrc exercice. Du Mesnil.
y » Non , Monsieur , tôt ou tard on me rendra justice.
„ De quoi que l’on se mêle , en un même quartier» „ Quarante quelquefois sont d’un pareil métier ,
,, Et par cette raison , que je crois pertinente ,
„ Ce qu’un seul gagnerait se partage à quarante ï », Mais par l’heureux effet de mon invention »
,, Je suis seul à Paris de ma profession.
», Publiez mes talens dans le premier Mercure.
,, Si le Roi , par hasard , en faisoit la lecture »
„ Bienfaisant comme il est , par inclination ,
,, Doutez-vous que bientôt je n’eusse pension ?
„ Comme de mes pareils la nature est avare,
,, On a quelques égards pour un homme si rare.
„ Pour rare , il est certain ; on ne peut l’être plus. Du Mesnil.
,, Me louer devant moi c’est me rendre confus a „ Je suis déconcerté d’une louange en face,
„ Et votre honnêteté me fait quitter la place.
», Adieu ; le mois prochain parlez si bien de mol ,, Que devoir mon visage il prenne envie au Roi.
„ C’est la grâce qu’espere et que vous recommande », Du Mesnil , Professeur de la langue Normande.
( Il sort.)