SCENE I Y
Madame DE CALVILLE, en deuil ; ORONTE, Madame de Calville.
^Honsieur , je suis votre servante, ,, Je vous suis inconnue , et redevable.
A moi »
„ Madame ?
Madame de Calvtlle.
Oui , Monsieur , à vous-m&me.
Or o n t e.
Et de quoi ?
,, En quelle occasion la fortune propice
,, M’a- t-cllc offert l’honneur de vous rendre service ?
Madame de Calville.
„ En trois occasions où vous avez appris ,
?» Mais galamment, la mort de trois de mes maris.
» tn
COMÉDIE
» En lisant ccs endroits, j’eus un plaisir extrême ;
,, Et comme je fis hier enterrer le quatrième,
,, J’offre cette matière à votre heureux talent ,
,, Pour en faire un article au Mercure Galant.
M Je lui dois de mes feux cette marque fidelle.
,, Pour un mari défunt c’est montrer bien du zeie 1 ,, Je ne m’étonne pas, après cette action,
,, Qu’on brigue avec chaleur votre possession.
„ A votre âge. Madame, être quatre fois veuve,
», C’est de votre mérite une assez grande preuve.
„ Sur un si bel exemple on se doit écrier.
Madame de Calville.
„ On me parle déjà de me remarier;
„ Mais je tiens au défunt par de si fortes chaînes ,, Que je n’y veux penser de plus de trois semaines. „ Il verra si pour lui mes feux étoient constans !
„ Quoi ! vous vous résoudrez à pâtir si long-tcms ,
9f Madame ? Je vous plains : cet effort est pénible 1 Madame de Calville.
„ J’aimois feu mon mari : l’amour rend tout possible.
,, Qui croiroit qu’une Dame aussi jeune que vous ,
,, Eût eu le déplaisir de perdre quatre époux ?
„ Comment ont fait vos yeux pour conserver leurs charmes ,
,, Après s’être occupés à verser tant de larmes ? a> Voir mourir cc qu’on aime est un sort si fatal 1
le mercure galant.
Madame dï Calville.
„ De tous les maux du monde il n’en est point d’égal. ,, Il faut pour en parler en avoir fait l’épreuve:
,, J’avoûrai , cependant, moi qui suis souvent veuve , „ Qu’au lieu de quatre fois j’aime mieux l’être neuf „ Que d’avoir le chagrin de faire un mari veuf.
,, Je sais bien , au surplus , ce qu’il faut que je fasse: ,, J’ai pleure le défunt avec assez de grâce.
,, Pendant qu’il se mouroit , fidellc à mon devoir ,
,, J’apprmois à pleurer devant ûn grand miroir.
,, Pour pleurer un mari d’une maniéré honnête,
,, 11 faut négligemment savoir pencher la tête ,
„ Avoir la gorge nue , et laisser à dessein ,, Couler par-ci , par- là , des larmes sur son sein ,
,, Éviter les hauts cris que la canaille jette ,
,, Avoir un air stupide, une douleur muette,
,, Regarder son malheur avec tranquillité :
,, Voilà comme l’on pleure en gens de qualité ;
,, Mais si quelque bourgeoise , ou simple Demoiselle, ,, Osoit pleurer de même , on se mocqueroit d'elle.
,, Pour avoir le plaisir d’être pleuré de vous ,
,, On va briguer l’honneur de mourir votre époux,
,, Comment le nommoit-on ?
Madame de Calvillb.
Le Comte de Calville.
„ Je vais marquer sa mort du plus sublime style %
„ Vous serez au Mercure avec distinction.
COMÉDIE
Madame de Calville.
« Marquei-y bien l’exccs de mon affliction.
v> Comme une tourterelle à tout moment je pleure. « Si je me remarie , et que mon mari meure , a> Je viendrai vous l’apprendre et n’y manquerai pas.
(Elle sort. )