ORIANE, ELISE, ORONTE
M onsieur , vous allez faire un mauvais jugement. Sans doute.
Oronte.
Moi, Madame ? en tout ce que vous faites,
Ü ij
7 e LE MERCURE GALANT,
Vous n’avez point de peine à montrer qui vous êtes. On découvre d’abord un mérite si grand....
ÉLISE
Nous savons bien , Monsieur , que vous êtes galant.
On ne voit point d’écrits comparables aux vôtres.
Que d’eloges charmans , cousus les uns aux auttes i Vous louez avec grâce , il le faut avouer.
D’agréables objets sont aisés à louer :
Vos manières , votre air... .
Btlsons-là , je vous prie.
La louange affectée est une raillerie.
Tirez-nous seulement d’une grossière erreur.
Qui me fait tous les jours brouiller avec ma sœur. Si-tÔtqu’un mois commence on m’apporte un Mercure: C’est mon plaisir d’élite et ma chere lecture s Et , depuis qu’il paroît , ce qui m’en a déplu ,
' 0C’est qu’il est trop petit et qu’on l’a trop tôt lu.
Mais un des pluscharmans que l’on vous ait vu faire , C’en est un oîrj’aivule grand art dese taire;
Art qui pour notre sexe est plein d’utilité ,
Et dont ma sœur et moi nous avons profité.
Nous avons toutes deux purifié nos âmes D’un défaut qui par-toutdéshonore les femmes;
Et nous faisons un voeu , qui sans doute tiendra ,
De ne parler jamais aue lorsqu’il le faudra.
N’cst-il pas juste aussi que des femmes se taisent ? leurs discours étemels fatiguent et déplaisent :
Tout ce qui leur échappe est de si peu de poids
COMÉDIE
Qu’un silence modeste est plus beau mille fois.
S’il n’était des rubans , des jupes , des dentelles ,
Tant que dure le jour, de quoi parleroient-ellcs ?
Je seche de chagrin lorsque j’entends cela 1
Éusi.
Eh 1 qui pourroit tenir à ces sottises-là ?
Est-ce un si grand effort qu’être femme et se taire , Qu’aucune autic que nous n’ait encor pu le faire ?
. . ( A Oriane. )
( Car ma soeur , franchement, 'nous pourrions avouer, N’étoit qu’il est honteux de vouloir se louer ,
Que l’on ne voit que nous se faire violence ,
Et trouver du plaisir à garder le silence. )
Mais je ne comprends point par quelle injuste loi Vous prétendez , ma sœur , vous mieux taire que moi. Depuis six mois entiers que j’apprends à me taire ,
J’ai fait pour réussir tout ce que j’ai pu faire;
Et dans ce grand dessein , je vous suis d’assez près Tour devoir me flatter d’un semblable progrès.
Je consens comme vous, que Monsieur en décide,
O R O NT E
Moi , Mesdames ?
Oriane.
Monsieur , soyez juge rigide.
[A Elise.)
Ma soeur , me voilà prête à vous faire un aveu Que vous ne parlez point ,ou que vous parlez peu.
Que vous avez sur vous un merveilleux empire,
Que voui ne dites rien que vous ne deviez dire.
Que le don de vous taire est l’effet de vos soins ;
Giij
Mais avouc-z aussi que je parle encor moins :
Si ce n’cst par devoir, que ce soit par tendresse.
Élise.
Sur tout autre sujet vous seriez la maîtrersse.
Ma sœur; mais sur cela ne me demandez rien.
Je donnerois pour vous tout mon sang , tout mon bien ; Mais je ne puis céler que la gloire m’est ehere :
Eh ! quelle gloire encore ? être fille et sc taire î Souffrez-moi votre égale , et par cette équité. . . .
Non , ma sœur , je ne puis souffrir d’égalité.
Je parle moins que vous ; j’en suis sûre.
ÉLISE
Au contraire ,
Si vous en jugez bien , vous savez moins vous taire.
Je vous appris cet art ; sans moi vous l’ignoriez.
Élise.
Vous m’en avez appris plus que vous n’en saviez,
Monsieur est sur ce point plus éclairé que d’autres; ï'rions-le d’écouter mes raisons et les vôtres.
Nous verrons, sur le champ, notre doute éclairci.
ÉLISE
J’en conjure Monsieur.
Je l’en conjure aussi,
7e me fais un bonheur du désir de vous plaire;
Mais comment en parlant montrer qu’on sait se taire ?
COMÉDIE
Ecoutez mes raisons , et j’espere....
ÉLISE, l’interrompant.
Ma sœur ,
Qui parle la première a le plus de faveur.
Que dirai-je après vous sur la même matière ?
L’une de nous , ma sœur, doit parler la première?
Et, par mon droit d’aînesse, il me semble devoir....
Élise, l’interrompant encore.
La qualité d’aînée est ici sans pouvoir.
( Elles parlent toutes deux le plus vite qu’il leur est possible.) O R I A N I.
Quittez l’opinion où cette erreur vous jette :
Une aînée en tous lieux parle avant sa cadette*
Élise.
Je sais bien qu’en tous lieux et qu’en toutejsaison C’est un droit de l’aînée, alors qu’elle a raison ;
Mais si j’ai raison , moi , qu’ai-je à faire de l’âge ?
Apprenez que sur vous j’ai ce double avantage ,
Que l’âge et la raison sont pour moi contre vous Et que votre sottise excite mon courroux.
Vous croyez que par-tout votre mérite brille ?
Élise.
Ah ! que par le babil vous êtes encor fille.
Ma sœur ! et que cet art que vous.citez toujours,
A votre pétulance offre un foible secours.
Vous me traitez de sotte , et , par ce que vous faites » Je vois qu’au lieu de moi c’est vous môme qui l’êtes»
fto LÊ MERCURE GALANT,
Et cependant , ma sœur , quoique vous le soyiez ,
Je ne vous en dis rien , comme vous le voyez.
Je sais dans quel respect la cadette doit être.