SUR
Vætte Pièce eut quarante-trois représentations de suite, dans sa nouveauté, et voici quel fut son succès , ainsi que nous l’apprend Boursault lui-même , dans une de ses Lettres à sa femme.
« Il est tems que je te rende compte de ce que tu as envie de savoir , et que je te dise ingénuement comment la Comédie d'Esope a été reçue.
C’est une Piece d’un caractère si nouveau que jamais homme n’a eu tant de peur que j’en eus pendant les trois premières représentations. Les Fables qui en font la beauté ( supposé qu’il y en ait dans cet Ouvrage ) ne furent pas du goût de bien du monde ; et quoique Raisin , qui fait toujours bien , fît mieux Esope qu'Esope ne i'auroit pu faire lui-même , je n’osois me dater que son
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mérite fût capable d’en donner assez à ma Comédie pour la faire réussir. Je dois cette justice aux Auditeurs sans prévention , qui vont à la Comédie pour y prendre du plaisir quand ils y en trouvent, et qui applaudissent de bonne foi à ce qui leur paroît digne d’être applaudi , je leur dois, dis-je , cette justice qu’ils me rendoient autant qu’il leur étoit possible , et que les murmures de quelques beaux esprits , qui sont des gens sans miséricorde , ne faisoient aucune impression sur eux. Dans une conjoncture si embarrassante , pour essayer de faire cesser le murmure des uns, et m’attirer encore plus la bienveillance des autres , je fis cette Fable, que le lendemain , à la quatrième représentation , Raisin , entre le second et le troisième acte , dc^ voit dire aux Auditeurs. »
LE DOGUE ET LE BŒUF, Fable.
Un Dogue envieux et superbe ,
Étant couché dans un champ ,
Fut assez lâche et méchant Pour empêcher le Bœuf d’y brouter un peu d’herbe.
Le Bœuf, en mugissant , portant ailleurs scs pas;
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et Maudit sois-tu , dit-il , c*. que malheur t’atrive ! s> Ta méchanceté me prive ai De ce que tu ne veux pas ! î>
« Il devoir ensuite apostropher ceux qui se déchaînoient contre les Fables, et leur dire :
Messieurs les beaux-esprits , que la Fable révolte , Parler , sans dissimuler ;
Dans quel champ peut-on aller Pour faire plus de récolte ï A tant d’honnêtes gens qui sont devant vos, yeux Laisser la liberté d’applaudir ce mélange ;
Et ne ressembler pas à ce Dogue envieux
Qui ne veut ni manger , ni souffrir que l’on mange.
« On ne fut , grâce au Ciel , obligé de dire l’apostrophe , ni la Fable. Il y eut tant de monde à cette quatrième représentation , et l’applaudissement fut si général que nous fûmes au moins aussi contens des Auditeurs qu’ils le furent de nous ; et ce jour là la Piece s’aft'ermit si bien qu’elle n’a point chancelé depuis. Quelques-uns disent que l’on n’a rien vu de si bon depuis Molière , et ceux qui veulent me flater disent qu’il n’a lien fait de meilleur } mais je lui rends justice , et je me la rends aussi : c’est assez, dire que
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Je ne me laisse pas aller à la flatterie. Par mal- . heur , il n’y a plus que six représentations à en donner ce carême , et je ne doute point que trois semaines d’interruption et les beaux jours d’après Pâques ne lui fassent perdre les trois quarts de son mérite. Il n’y a que cinq pistoles à dire que mes deux parrs ne montent déjà à mille écus , et si le carême eût été une fois plus long , je suis sûr qu’elles auroient encore monté à plus de cinq cents. A vue de pays , elles iront à près de quatre mille livres , sans l’impression j et qui serait assuré de faire deux Pièces par an avec le même succès , n’auroit gueres besoin d’autre emploi. »
« L’excellente Comédie des Fables d'Esope fut admirée dans son terns , et elle fait encore aujourd’hui autant de plaisir à lire qu’on en eut autrefois à la voir représenter , dit le fils de Boursault , dans l’Avertissement des Œuvres Dramatiques de son pere. »
« C’est de cette Comédie que Saint Évremont a écrit qu'il n’avoit rien lu , dans ce caractère , de plus beau en notre langue , et que la seule hardiesse ( indépendamment du succès qui l'avoit justifiée )
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d'oser mettre le premier des Fables d'Esope sur la scene , ne pouvoit partir que d'un génie qui pensoit au-dessus du commun. j >
« On en a fait nombre d'éditions , non-seulement dans toute la France , mais en Hollande , en Angleterre , en Allemagne , en Italie : on l'a traduite en toutes ces langues ; on l’a jouée en François sur tous les Théâtres dcl’Earope , et actuellement à Londres on la joue très souvent, traduite en Angîois. C'est une morale fine , intéressante , agréable , et , en même-tems , utile , amenée avec tant de naturel que le cœur y prend autant de part que l’esprit. »
« Pendant les répétitions d'Esope , disent les freres Parfaict , les Comédiens proposèrent à Boursault de supprimer la scene cinquième du second acte , craignant qu’elle ne parût trop hardie. Boursault crut , au contraire , qu’elle méritoit d’être conservée. Pour terminer ce différent , les Acteurs et l’Auteur convinrent d’en demander la décision à l’un des Premiers Gentilshommes de la Chambre du Roi, et Boursault écrivit au Duc d'Aumont î
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MONSEIGNEUR
« A la veille de représenter une Piece de Théâtre , que j’ai faite pour le divertissement de la Cour et du Public , les Comédiens font difficulté de dire une Fable reçue et applaudie de toute l’antiquité j c’est, MONSEIGNEUR, la Fable de l'Estomac et des Membres , oîi Esope a prétendu faire voir la soumission que les sujets doivent avoir pour le Souverain , &c. »
« Boursault inséra dans sa Lettre la scene en question , et le Duc d’Aumont lui répondit :
« J’ai reçu , Monsieur , la scene que vous m’avez envoyée i je l’ai lue , avec plaisir , et n’y ai rien trouvé qui ne soit dans l’ordre. Je voudrois avoir d’autres occasions de vous rendre service et de vous faire voir que je suis entièrement à vous , &c. »
« Boursault se rend justice , dans sa Préface i en parlant des Fables qu’il a imitées d’Esope , après celles de La Fontaine , ajoutent les freres Parfaict } mais cependant le cadre dans lequel il les a enchâssées empêche de les examiner avec
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la même sévérité que s’il les avoit données en Recueil, A l’égard de sa Comédie , c’est une route singulière qu’il a prise en la composant , et qui a été imitée par beaucoup d’autres , qui , par paresse ou faute de sujets susceptibles d’intri» gue , ont employé une simple idée pour faire entrer des personnages épisodiques. La Piece de Boursault qui eut un très- grand succès le méxitoit par les heureux détails qu’il a eu l’art d'y Joindre. »
L’Auteur du Mercure Galant s’exprime ainsi dans le volume de Mars 1^0.
« Quelque bruit que la Comédie d'Esopt ait fait je n’en dirois rien si elle n’étoit d’un caractère tout particulier , qui y fait trouver l’utile joint à l’agréable , plus qu’on - ne le trouve en aucune autre. En effet , les Fables dont se sert Ésope , en parlant à ceux qui viennent le consulter , semblent avoir été faites pour ce sujet j et en se faisant écouter avec plaisir , par le tour fin que leur a donné l’Auteur , elles font en» tendre de grandes leçons , dont les gens sages peuvent profiter. Ses vers sont fort naturels , et font voir sa facilité et son génie, »
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« Cette Piece seroit peut-être tombée , à la première représentation , sans la présence d’esprit et la noble hardiesse de l’excellent Comédien qui y jouoit le rôle d’Esope , observe l’Abbé de la Porte , dans ses Anecdotes Dramatiques. A la troisième Fable qu’il débitoit , il s’éleva du Parterre un murmure et des signes d’improbation. Le célébré Raisin , le cadet , quitta alors son rôle , s’avança au Ford du Théâtre , et dit au Parterre :
« Permettez - moi , Messieurs , d’oser avoir
l’honneur de vous représenter que cette Comédie-
ci est dans un genre singulier, et tout-à-fait neuf.
L’Auteur en risquant à mettre Esope au Théâtre auroit cru manquer à l’essence de son caractère s’il ne l’eût pas fait parler par apologues , le plus souvent qu’il le pouvoit. Si la répétition des Fables vous fatigue et vous ennuie , il est inutile que nous continuyions la représentation de cette Piece. Donnez nous vos ordres , Messieurs , pour la cesser dès ce même moment ; car j’ai l’honneur de vous prévenir que , dans le courant de la Piece , j’ai onze ou douze Fables à vous débiter encore, »
« Raisin
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- « Raisin fut applaudi de toute la salle : on lui cria de continuer j il continua , et la Piece alla aux nues.»
« Les Auteurs de Y Histoire du Théâtre Fr an » çois ont avancé que ce fut la Demoiselle Beauval qui harangua le Public j mais nous ne pouvons pas être de leur sentiment , poursuit l’Abbé de la Porte. Nous tenons cette anecdote , telle que nous la rapportons , du fils d’un homme qui ' étoit à la première représentation. Cette Comédie , au reste , est la mere de toutes les Pièces à scenes épisodiques , ou scenes à tiroir. C’est une mere qui a produit des petits enfans bien ennuyeux , et qui n’a été que trop féconde. »
Ibidem.
Le nom de Raisin est illustre dans les fastes du Théâtre j mais ce fut sur-tout Jean-Baptiste Raisin , le cadet , qui , dès son enfance, contribua le plus à le rendre fameux. Nous allons rapporter, en substance , ce que disent de cette famille une Vie de Moliere , publiée par Grimarets , La Muse historique , de Loret , et Y Histoire du Théâtre François des freres Parfaict.
« Un Organiste de Troie, en Cb^nap a g««^
jtxiv JUGEMENS ET ANECDOTES.
nomme Raisin , imagina et exécuta une épinette à deux claviers, longue à-peu-près de trois pieds , et large de deux et demi , avec un corps dont la capacité étoit le double plus grande que celle des épinettes ordinaires, dit Grimarest. Raisin avoit trois enfans, deux garçons et une fille. Il leur apprit à jouer de l’épinette , quitta ensuite son orgue , et vint à Paris, avec sa femme , ses enfans et l’épinette, à la fin de 1660 . Il obtint au commencement de l'année suivante, la permission d’ouvrir un petit spectacle à la Foire Saint-Germain. Son affiche , qui promettoit un prodige de méchauique et d’obéissance dans une epinette , lui attira beaucoup de monde. On 1 admira , on en fut surpris , et personne ne put deviner l’artifice, de cet instrument. D’abord le petit Jacques Raisin , l’aîné , et le cadet se mettoient chacun à son clavier , et jouoient ensemble une piece de symphonie. Ensuite le pere prenoit une clef , avec laquelle il sembloit monter l’instrument , par le moyen d’une roue qui faisoit un vacarme terrible dans le corps de la machine , comme s’il y avoit eu une multiplicité de roues possible et çécessairo pour exécuter ce qu’il alloit lui faite
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jouer. Il la changeoit même souvent de place , pour ôter tout soupçon , et lui ordonnoit ensuite d’exécuter tel ou tel autre air , qu’il lui faisoit suspendre ou poursuivre à volonté. Tout Paris étoit occupé de ce petit prodige. Les esprits faibles crcyoient que Raisin étoit sorcier. Les plus clairvoyans ne pouvoient le deviner. Cependant la Foire lui valut plus de vingt mille livres. Le bruit de cette merveille alla jusqu’au Roi : il voulut la voir, et le cinq Avril il fît placer l’épinette dans l’appartement delà Reine , qui en fut toute effrayée. Le Roi ordonna que l’on ouvrit le corps de l’épinette , d’où l’on vit sortir un enfant de cinq ans , beau comme un ange } c’étoit Raisin le cadet , qui fut dans le moment caressé par toute la Cour. »
et le Roi , la Reine et Reine merc , ( dit Loret ) « D’icelui Roi l’unique frere,
« Et l’objet de son amitié ,
« Son aimable et cherc moitié ,
« Goûtèrent , avec alégresse ,
« Et même avec ravissement «Ce charmant divertissement, f « L’inventeur de cette machine - —
«xvj JUGEMENS ET ANECDOTES.
s> De bonne et françoise origine ,
» Pourvu d’esprit , et du plus fin ,
55 Lequel étant heureux et sage s> En la fabrique de l’ouvrage . »> En a fait les secrets ressorts ,
s> Qui sont deux jolis petits corps ,
Lesquels ravissent à merveille » Les yeux aussi-bien que l’oreille.
« Je ne dis rien de décevant ,
59 Et j’en parle comme savant.
>5 Ensuite de leurs Majestés »5 Quantités de Principautés ,
55 Ducs , Pairs et Maréchaux de France, i> Seigneurs et Dames d’importance aï Ont eu la curiosité 95 De voir ladite nouveauté , i5 Que par-tout quérir l’on envoie ,
»5 Et qu’on ne peut voir qu’avec joie.