SCENE PREMIERE
LÉ ARQUE, EUPH ROSINE, DORI S,
LÉarqve, à Euphrosine.
F. n F l N ce grand esprit que je brûlois de voir, I/incomparablc Esope est ici d’hier au soir.
Tu le vis à loisir, nous soupâmrs ensemble;
Ne tne déguise rien , dis-moi ce qu’il t’en semble :
Ne le trou.ve-tu pas un aimable homme î
Evpkkosini.
Moi î
Uarqvi.
Oui?
Euphrosini. •
Je n’en connois point qui lui ressemble.
Léarçue, à Dont.
Et toi
Comment le trouves-tu ? Je te crois délicate.
Et ne voulez-vous point, Monsieur , que je le flatte?
Dis la vérité pure , autrement ne dis mot.
Vous le souhaitez ?
LÉARQtE,
Oui.
C’est un vilain Magot ,
Franchement.
Léarquï.
Quoi ! friponne, être assez arrogante....
Si cela vous dc'plaît souffrez donc que je mente.
Me voilà toute prête à dire qu’il est beau ,
Que c’est , si vous voulez , un Adonis nouveau,
Qu’à le voir sans l’aimer c’est en vain qu’on travaille , Qu’il n’est pas dans le monde une plus riche taille ,
Que du haut jusqu’en bas tout m’en paroîc charmant; Mais ce sera , Monsieur, mentir impudemment ;
Et jamais au mensonge on ne m’a vu de pente, Quoique vice ordinaire à toute confidente, LÉARQVK,
21 ne te plaît donc pas ?
O que pardonnez-moi !
Je ris incognito d’abord que je le roi;
Je ne puis m’en tenir , quelque effort que je fasse î II n’est point de laideur que son museau n’effacc ;
Et le reste au visage est si bien assorti
Qu’il n’a membre en son corps qui ne soit mal bâti.
Celui qui le forma choisit un sot modèle.
LiARQVE.
S’il lui fit le corps laid , il lui fit l’ame belle.
Plut aux Dieux , tel qu’il est , qu’Euphrosine lui plût! EUP H ROSINE.
Et si je lui plaisols quel scroit votre but',
Mon pere ?
Harqui.
Ignores-tu jusqu’où va ma tendresse.
Et combien dans ton sort ton pere s’intéresse?
Jamais aucun plaisir ne m’a semblé si doux Que celui que j’aurois de le voir ton époux.
EUPHROSINl.
Mon époux , juste Ciel ! que venez-vous de dire ?
Bon ! ne voyez- vous pas qu’il nous veut faire rirel Uarquh, à Dont.
Esope , selon toi , n’est donc pas son fait ?
Non.
Pour épouser un singe il faut 8tre guenon.
Car, entre nous , Monsieur, Esope est u.i vrai singe: Celui qui vous est mort , quand il avoit du linge ,
i« LES FABLES D’ÉSOPE;
Un justc-au-corps , des gandsetson petit chapeau ,
Au gré de tout le monde étoit beaucoup plus beau ;
It s’il faut qu’à vos yeux mon cœur se développe , Jel’aurois épousé plus volontiers qu’Esopc.
LÉ A R Q U t.
S’il faut 8tre animal pour mériter ta foi ,
Le singe que j’avois étoit digne de toi.
Four moi que l’esprit charme , en quelque endroit qu’il brille ,
Je ne tiens point Esope indigne de ma fille.
It quel diantre d’esprit trouvez-vous donc qu’il ait ?
LÉARQUE, â Euphrosine.
Xcoute; en peu de mots en voici le portrait.
Il est laid ; mais , crois-moi * c’est une bagatelle:
Un homme est assez beau quand il a I’amc belle;
It dans le plus bas rang comme dans le plus haut » «
Toujours celle d’Esope a paru sans défaut.
Crésus à qui le Ciel fit un si beau partage Qu’une richesse immense est son moindre avantage, Crésus , le plus heureux de tous les Potentats ,
Se repose sur lui du soin de ses Etats.
Dans un poste si haut , à quoi crois-tu qu’il pense i A vivre dans le faste , et parmi l’opulence?
A bâtir sa maison des dépouilles d’autrui ?
Il sert le Roi , le peuple, et ne fait rien pour lui.
Au riche comme au pauvre il tâche d’etre utile» Etdcpuis quatre mois qu’il va de ville en ville »
Il enseigne aux petits» faire leur devoir ,
It tempéré des grands l’impétueux pouvoir î
COMÉDIE. il
A la droite raison il veut que tout sc rende t Qu’en pere de son peuple un Monarque commande»
Et que, mourant plutôt que d’oser le trahir.
Un sujet se restraigne à l’honneur d’obéir.
Comme il est dangereux d’être trop véritable ,
Î1 sc sert du secours que lui prête la Fable;
Et sous les noms abjects de divers animaux Applaudit lesvertus et reprend Icsdéfauts.
Quoique par bienséance il ne nomme personne ,
Si l’on ne sc connoît au moins on sc soupçonné ;
Et , par cette industrie , en quelque rang qu’on soit*
Il apprend à chacun à faire ce qu’il doit.
Voilà sincèrement le portrait de son ame.
Que vous seriez , Monsieur , un bon peintre de femme J. Vous fardez vos portraits admirablement bien i Léarçue.
Quoi ! ma fille soupire , et ne me répond rien?
U n mérite si grand ne la rend point sensible ?
EuphrosiNe.
Mon pere , à mon devoir il n’est rien d’impossible $ Mais Esope est si laid i
Son esprit est si beau !
La raison sur les yeux doit te mettre un bandeau t Et s’il faut qu’avec toi je m’explique sans feinte,
Ce qu’il a de pouvoir me donne un peu de crainte.
Par tout où de Crésus s’étendent les Etats Il dépose à son gré les mauvais magistrats ;
Change les Gouverneurs qui, par coups et menaces ,
ji LES TABLES D’ÉSOPE;
S oignes de la Cour , tyrannisent leurs places ,
Casse les officiers qui , pour faire les fins ,
Au lieu de cent soldats n’en ont que quatre-vingts, £t , de peur que la fraude à la fin ne soit sue ,
Ont des gens empruntés pour passer en revue;
Exclut les Conseillers de donner leurs avis Quand pendant l’audience ils se sont endormis » Bannit les avocats dont l’élégante prose A l’art de rendre bonne une méchante cause.
Abolit les brelans , ces honteux rendez-vous Où l’on tient une école à dresser des filoux ;
Défend aux médecins, que nosmaux enrichissent. De prendre de l’argent que de ceux qu’ ils guérissent; Enfin dans cet Etat , de l’un à l’autre bout ,
Esope a sans réserve inspection sur tout.
Quoique ma probité soit exempte d’atteintes.
Peut-être contre moi lui fera-t-on des plaintes : Gouverneur de Sizique , où mon sort est si doux »
Je jouis d’unbonheur qui me fait des jaloux -,
Et si jusqu’à t’aimer tu pouvais le contraindre ,
Il fermeroit la bouche à qui voudrait se plaindre.
A son appartement je vais voirs’ilest jour,
Savoir s’il est visible, etlui faire ma cour,
Lui marquer par mon tclc et par ma déférence....
Vous n'irez pas bien loin, jelevois qui s’avance..., Quel marmouzet i