O R O N T E , MERLIN
É c i l e est arrivée î
Merlin.
Oui , la chose es: certaine, O R O N TE.
Et tu dis qu’elle loge ? . . , .
A ij
Merlin.
A l’hôtel de Touraine- Je vous l’ai déjà dit cinq ou six fois.
Hélas !
« Rcdis-le moi sans cosse , et ne t’en lasse pas.
» Quoi que tu puisses faire il scroit impossible s» De me rien annoncer qui me soit plus sensible. T’a-t-ellcvu ?
Merlin.
Vraiment, tout comme je vous voi.
T’a t-elle parlé >
Merlin.
Non.
Tout de bon ?
Merlin.
Non , ma foi l
Car depuis le Pont-Neuf, où je l’ai rencontrée , Jusqu’à ce que chez clic elle ait été rentrée ,
Son pere , encor galant , la tenant par la main.
Un mot qu’elle m’eût dit trahissoit son dessein.
Sa langue s’est contrainte , et je n’ai rien su d’elle i Mais scs yeux plus hardis jouoient de la prunelle.
Et , si de leur jargon je suis bon truchement ,
COMÉDIE
Ils s’expliquoicnt pour vous intelligiblement. (*)
Elle est grosse....
Elle est grosse î Une vertu si pure , y> Recevoir d’un coquin cette mortelle injure !
33 Cécile grosse ! Ah ! traître ! un mensonge si noir....
Merlin.
33 Tout doux î Monsieur ; j’entends grosse de vous revoir.
33 Cécile est toute jeune , et je la crois fidelie ;
33 Mais mon expression est aussi pure qu’elle.
On dit gros de vous voir , gros de boire avec vous.
O R o NT K.
33 Que ne me parlois-tu , sans me mettre en courroux ?
33 Grosse m’assassinoit , la suite me console.
Merlin.
33 Vous m’avez dans la bouche arreté la parole.
3> Dire , Cécile est grosse , et ne pas achever ,
33 Je sais bien que d’abord cela donne à rêver ,
33 Que sur cette matière une équivoque blesse,
33 Et qu’enfin la plus sage est sujette à foiblesse.
Or o N T E.
Elle ne t’a rien dit pour me redire ?
O R o N TE.
{*) «Quand de ce que l’on aime on a l’ame occupée , 33 Merlin , une parole est bientôt échappée.
33 Elle ne t’a tien dit... &c,
A üj
Merlin.
Non.
Oronti.
Que son indifférence a de cruauté !
M E R i in.
Bon !
Si vous n’ étiez aimé comme vous devez l’etre, M’auroit-clle jetté ceci de sa fenêtre ?
Qu’est-cc ?
Un quadruple.
Merlin.
C’est la première fois.
Encor suis-je trompé, car il n’est pas de poids.
Je serai bien heureux si j’en ai trois pistolcs.
O R o STE.
Tiens , ne perds point de tems eu de vaines paroles : Prends ces quatre louis , et. me fais ce présent.
Merlin, après avoir pris les quatre louis , Pour vous le refuser je suis trop complaisant :
Je vous l’offre.
Il suffit qu’il soit de ce que j’aime ;
( Prenant le quadruple. )
Il m’est cher.... Juste ciel ! ma surprise est extrême J Un louis pese plus que ce quadruple-là.
Cécile avoir sa vue en te jettant cela ,
Avec autant d’esprit que j’en trouve à Cécile ,
COMEDIE. 7
y> Un objet si charmant ne fait rien d’inutile;
« Et puisque son désir est de me rendre heureux....
( Pesant le quadruple dans sa main. )
Ah , Merlin ! je me trompe ou ce quadruple est creux. Je ne me trompe point , il est creux ; oui , sans doute ,
( Faisant sonnerie quadruple à l’oreille de Merlin.) Et je crois qu’il enferme un billet.... Tiens , écoute.
Oui, j’entends remuer quelque chose.
Ah ! Merlin,
Qu’elle a d’esprit 1
Merlin.
D’accord ; mais il est bien malin, et C’est en savoir beaucoup , à son âge.
Elle charme.
» Son esprit me ravit, si beauté me désarme ;
>•> Le ciel en la formant épuisa ses trésors ; s'' Elle a l’amc , Merlin , belle comme le corps:
Plus on la considéré , et plus on y découvre....
Merlin.
Voyex, sans perdre teins, comment sa piece s’ouvre; La chose est curieuse à savoir.
OroNU, y regardant.
C’est par-là.
Justement , j’aperçois son billet ; te voilà.
^ ( Il lit. )
«. J’arrivai hier au soir à Paris, avec mon pere , qui est » plus entêté que jamais de l’Auteur du Mercure Galant. » U ne trouve point de mérite égal au sien. Si vous ave*
y > fait ce que je vous ai mandé par ma dernière Lettre 9 nos affaires sont dans le meilleur état du monde. »
( Après avoir lu. )
Jusqu’ici pout mes feux tout est de bon augure.
Je suis cousin-germain de l’Auteur du Mercure; ce Et , pour contribuer au succès de mes vœux,
•» II en use sans doute en parent généreux.
Quel zele plus ardent peut-on faire paroître ? y> De son logis entier il me laisse le maître.
Déjà depuis trois jours , sans avoir son talent ,
Je passe pour l’Auteur du Mercure Galant;
Et selon l’apparence , il me sera facile De plaire , sous ce nom , au perc de Cécile.
Jamais rien , à mon sens , ne fut mieux inventé.
Merlin.
Oui , pour vous ; mais pour moi , j’en suis fort dégoûté.
Or ont b.
La raison ?
Merlin.
Croyez-vous ma cervelle assez bonne Pour résister Iong-tcms à l'emploi qu’on me donne ? Tant que dure le jour , j’ai la plume à la main ;
Je sers de secrétaire à tout le genre humain.
Fable, histoire, aventure , énigme , idyle > églogue, Epigramme , sonnet , madrigal , dialogue ,
Nôces , concerts , cadeaux , fetes , bals , enjoûmens , Soupirs , larmes , clameurs , trépas , ènterremens; Enfin , quoi que ce soit que l’on nomme nouvelle , Vous m’en faites garder un registre fidele.
Je me tue , en un mot, puisque vous le voulez.
COMÉDIE
Crois-moi , cinq ou six jours sont bientôt écoulés.
Tu sais que Licidas , pour me rendre service ,
Mc fait de sa fortune un entier sacrifice :
A son propre intérêt il préféré le mien ;
T.t je serois ingrat de négliger le sien.
Je te l'ai déjà dit , une de mes surprises ,
C’est de voir tant de gens dire tant de sottises.
Lidicas est le seul , délicat comme il est ,
Qui puisse , avec tant d’art , démêler ce qui plaît, ce Depuis deux ou trois jours que je le représente,
35 Je ne vois que des foux d’espece différente : m L’un qui veut qu’on l’imprime , et n’a point d’autre but,
m Croit que hors du Mercure il n’est point de salut.
35 L’autre dans la musique ayant quelque science ,
35 Croit de celle du Roi mériter l’intendance :
35 Celui-ci , d’une énigme ayant trouvé le mot ,
33 Se croit un grand génie , et souvent n’est qu’un sot; >5 Cet autre, d’un sonnet ayant donné les rimes ,
33 Croit tenir un haut rang chez, les esprits sublimes ;
»3 Enfin, pour être fou , j’entends fou confirmé ,
35 A l’envi l’un de l’autre on veut être imprimé.
As-tu chez le Libraire appris quelques nouvelles ? Merlin.
Oui, Monsieur.
Oronti,
Et de qui ?
Merlin.
D’un commis des Gabelles ,
lo LE MERCURE GALANT,
Qui , n’ayani pas trouvé ses profits assez grands ,
A fait un petit vol de deux cents mille francs.
Qui ponrrojt de sa route avoir un sûr Mémoire ,
Auroit , pour droit d’avis , mille louis pour boite.
( Il donne un papier à Oronu. )
Voyez.
O R O N TE
Mille louis ? c’est un homme perdu !
Merlin.
Plût à Dieu les avoir , et qu’il fût bien pendu î
O R O N T E » apercevant encore quelque chose dans la main
de Merlin.
Cela, qu’est-cc?
Merlin.
Un portrait d’une jeune Duchesse ,
Qui sc fait distinguer par sa délicatesse.
Un pli qui , par hasard , est resté dans ses draps ,
Lui semble un guet-à-pens pour lui meurtrir les bras, ïl n’est point de repas qui pour elle ait des charrhes.
Si l’on met de travers l’écusson de ses annes ?
Qui lui porte un bouillon trop doux ou trop salé , D’auprès de sa personne est sûr d’être exilé ;
Et meme elle refuse , étant fort enrhumée ,
De prendre un lavement lorsqu’il sent la fumée.. ,
Mais, chut! un gentilhomme entre ici.
COMÉDIE