ORONTE, M. M I C H AU T
M. Michaux.
IL E Mercure est une bonne chose !
On y trouve de tout , fable , histoire , vers , prose * Sièges, combats, procès, mort, mariage, amour. Nouvelles de Province , et nouvelles de Cour....
Jamais livre à men grc ne fut plus nécessaire.
Je suis ravi , Monsieur , qu’il ait l’heur de vous plaire. Je ne le cele point , j’ai toujours souhaité
,t LE MERCURE GALANT,
les apptaudisscmens des gens de qualité.
Je ne puis exprimer le plais.r que je goure....
M. Michaït.
Vous trouvez donc , Monsieur , que j’ai l’air grand ?
Sans doute.
Vous êtes fort bien fait , on ne peut l’erre mieux. M. Mie H A U T.
pourriez-vous , en payant , me faire des ayeux i ,
Des ayeux ?
Ecoutez: je parle avec franchise.
J'aime depuis six mois une jeune marquise ,
Belle, bien faire, noble , et , grâces à mes soins.
Si j'ai beaucoup d’amour, elle n’en a pas moins.
Scs parens , dont le moindre est Baron , ou Vicomte , Délicats sur l’honneur , sensibles à la honte ,
Consultés tous ensemble , ont approuvé mes feux. Pourvu que mes parens soient aussi nobles qu eux,
Pt je viens vous trouver pour ennoblir ma race.
Moi , Monsieur? et comment voulez-vous que je fasse ? A moins d’avoir un titre et solide et constant ,
Bon ! tous les jours vous en faites autant.
Tout vous devient possible , étant ce que vous êtes. Vos Mcrcutessont pleins de nobles que vous faites. De noms si biscornus, s’il faut dire cela , . ,
COMÉDIE
Qu f ôn ne peut être noble & porter ces noms-là.
>!e me refusez pas ce que je vous demande ;
De toutes les rigueurs ce seroit la plus grande ,
Et mon hymen rompu me feroit enrager.
, O R. O NT E
Je voudrois fort, Monsieur, vous pouvoir obliger, Je puis à la noblesse ajourer quelque lustre ,
Et rappeler de loin une famille illustre »
Mais dans tous mes écrits , jamais aucun appas Ne m’a fait ennoblir ce qui ne l’étoit pas.
N’entrevoyez-vous point dans toute votre race De gloire ou de valeur quelque légère trace i Aucun de vos ayeux ne s’est-il signalé ?
Ma foi ! mon pere est mort sans m’en avoir parlé j Et de tous rncs ayeux , puisqu’il ne faut rien taire , Je n’en ai point connu par-delà mon grand-pere,
Qu’étoit-iU av oit-il quelque grade ?
M. Michavt.
Entre nous ,
Feu mon grand-pere étoit Mousquetaire à genoux,
O R O N TE
Quelle charge est cela ?
M. Michavt.
C’est ce que le vulgaire,
En langage commun , appelle Apothicaire.
Fi î
Déoend-il de nous d'être de qualité ?
Quand on m’a voulu faire , ai-je été consulté ?
Sans savoir cc qu’il fait , le hasard nous fait naître ;
It ne demande point ce que nous voulons être.
Mon perc fut d’un cran plus noble que le sien;
31 se fit Médecin , gagna beaucoup de bien ,
U’eut que moi seul d’enfans , et, passant mon attente , Me laissa par sa mort cinq mille écus de rente.
Comme l J aris est grand , j’ai changé de quartier :
3e me fais par mes gens appeler Chevalier ;
La maison que j’occupe a beaucoup d’apparence ,
Xt personne à présent ne sait plus ma naissance, laites-moi Gentilhomme , il n’est rien plus aisé.
Je voudrois le pouvoir , j’y serois disposé ;
Mais le Roi , qui peut tout , auroic peine à le faire.
Le pere Médecin , l’ayeul Apothicaire ,
Le bisayeul peut-être encor moins que cela:
Qui diable srroit noble à descendre de là ?
Pour remplir vos désirs, il faut faire un prodige*
Te ne puis.
Greffes-moi sur quelque vieille tige î Cherchez, quelque Maison dont le nom soit péri ; Ajoutez une branche a quelque arbre pourri -,
Infin , pour m’obliger , inventez quelque fable ,
Et ce qui n’est pas vrai , rendez-Ie vraisemblable.
Un homme comme vous doit-il être en défaut ?
It comment, s’il vous plaît , vous nommez-vous ?
COMÉDIE
M Michaut.
Ce nom-là n’est point neblc assurément.
If
Michaut.
Qu’importe ?
Michaut! un gentilhomme avoir nom de la sorte ! Cela ne sc peut pas, vous dis-je.
M. Michaut.
Pourquoi non ?
Croyex-vous qu’à la Cour chacun ait son vrai nom ? De tant de grands Seigneurs dont le mérite brille , Combien ont abjure le nom de leur famille !
Si les morts revenoient , ou d’en haut ou d’en bas t Les pères et les fils ne sc connoîtroient pas.
Le Seigneur d’une Terre un peu considérable ,
£n préféré le nom à son nom véritable »
Ce nom, de pere en fils, se perpétue à tort ,
Et cinquante ans après on ne sait d’où l’on sort.
Je n’excroqucrai point vos soins , ni vos paroles;
J’ai certain diamant de quatre-vingt pistoles. . . .
Je vous l’ai déjà dit , Monsieur , aucun appas Ne me fera jamais dire ce qui n’est pas.
M. Michaut.
Parbleu! tant pis pour vous d’6tre si formaliste: Adieu. Je vais chercher un généalogiste,
Qui pour quelques louis que je lui donnerai ,
Mc fera sur le champ venir d’où je voudrai.
( 71 sçrié )
1S LE MERCURÈ GALANT;