‹ Chefd'œuvres de P. CorneilleChapitre 65 sur 92 · I-A TRAGI-COMÉDIE · texte numérisé non relu

I-A TRAGI-COMÉDIE

^^Eux qui y par quelque désir de gloire , donnent leurs ouvrages au Public » ne doivent pas' trouver étrange que le Public s'en fasse le Juge. Comme le présent qu'ils lui font ne procède pas d'une volonté tout-à-fait dé* Isintéressée , et ^u*il n*est pas tant un effet de leur libéralité qucde leur ambition > il n'est pas aussi de ceUx que la bienséance veut qu*on reçoive sans en consi-' dércr le prix. Pilisqu'ils font une espèce de commerce de leur travail 9 il est bien raisonnable que celui auquel ils ^exposent « aît la liberté de le prendre ou de lo rebuter > selon qu'il le reconnoit bon ou mauvais. Ils ne -peuvent avec justice désirer de lui qu'il fasse mSme estime desÂusses beautés que des vraies , ni qu'il payer de louange ce qui sera digne de blâme ; ce n'est pas quMl ne paroisse plus de bonté à louer ce qui est bon 9 qu'à reprendre ce qui est mauvais j mais il n'y a pas moins de justice en l'un qu'en l'autre. On peut même ^ tnériter de la louange en donnant, du blâme » pourvu

SUR

j€( $£NTIM£NS .

que les repréhensions partent du^zele de Tutilité com« jnane > et qo'on ne prétende pas élever sa réputation sur les ruines de celles d'autrui. U faut que les remarques des défauts d'un Auteur ne soient pas des reproches de sa foiblesse; mais des avertissemens qui lui donnent de nouvelles forces , et que> si l'on coupe quelques branches de ses lauriers , ce ne soit que pour les faire pousser davantage en une autre saison. Si la censure demeuroic dans ces bornes , on pourroie dire qu'elle ne seroit pas moins utile dans la répu-blique des lettres , qu'elle le fut autrefois dans celle de Rome , et qu'elle ne feroit pas moins de bons £cri« vains dans Tune , qu'elle a (ait de bons Citoyens dans l'autre. Car c'est une vérité reconnue, que la louange a moins de force pour nous faire avancer dans le chemin de la vertu , que le blSme pour nous retirer de c^lui du vice. Il y a beaucoup de personnes qui ne se laissem point emporter à Tambiiion ; mais il y en a peu qui ne craignent de toràber dans la honrc. D'ailleurs > la louange nous fait souvent demeurée au-dessous de nous-mSmes , en nous persuadant que

nous sommes déjà au-dessus des autres , et nous retient dans une médiocrité vicieuse qui nous empêche d'ar-» river à k perfection. Au contraire , le blâme qui ne passe point les termes de l'équité, dessille les yeux dci l'homme, que Tamour-propre lui avoir fermés, et lui jfeisaQt voir combien il est éloigné du bout de la carrière , l'excite à redoubler ses efforts pour y parvenir. ^ Cçs avis si utiles en toutes choses » le sont principalejMiont pouf les producttofis de Tesprit > qui ne sauraîft

s U R L E C I D. ■ itfy

•âissembler sans secours tant de diverses bcautds , dont se forme cette beauté universelle qui doit plaire à tout le monde. Il faut qu'il compose ses ouvrages de tant d'excellentes {parties ^ qu'il soit impossible qu'il n'y en ait toujours quelqu'une qui manque , ou qui soit Jii^ Cectueuse , et que, par consdquent , ik n'aient toujours besoin ou d'aides, ou de réformateurs. Il est même à soohaitet que, sut des propositions indécises , il naisse des contestations honnêtes , donc la chaleur découvre en peu de tems ce qu'une froide recherche n'auroit pu découvrir empluâeurs années, et que Fentendement humain faisant un effort pour se délivrer del'inquidtude des doutes > s*acqttiere promptement , par i'agitatioti de la dispute, cet agréable repos qu'il trouve dans la certitude des connoissances. Celles qui sont estimées les plus belles , sont presque toutes sorties de la contention des esprits; et i! est souvent arrive que, par cette heureuse violence, on a tiré la vérité du tond des sd>unes , et que i*on a forcé le tem^ d'en avancer la production. C'jcst une espèce de guerre qui est avantageuse pour tous , lorsqu'elle se fait civilement, et que les armes empoisonnées y sont défendues. Cest une course où celui qui emporte le prix semble ne l'avoir poursuivi que pour en filtre un présent à son Rival* U s croit superflu de faire en ce lieu une longue déduo* tion des innocentes et profitables querelles qu'on a vu naître dans tout le cercle des sciences entre ces rares hommes de l'antiquité. Il suffira de dire que, parmi les modernes, il s'en est ému de très-favorables pour los lettres» et que la Poésie seroit aujourd'hui bien mcnos

parfaite qu'elle n'est , sans les contestations qui s<S sont Années suc les oavcages des plus célèbres Auteurs des derniers tems. En effet, nous en avons la principale obligation aux agréables différens qu'ont produit la Hiepisalem et le Paetor Fido; c'est-à-dire» les chef^ d'oeuvres des deux plus grands Poètes de delà les Monts , ^ftès lesquels peu de gens auroient bonne grâce de murmurer contre la censure , et de s*offenser d'avoit une aventure pareille à la leur. Ces raisons et ces expériences aussent bien pu convier l'Académie Françoise i dire son sentiment du Cid i c'est-à-dire ^*un Poème qui tient encore les esprits divises , et qui n'a pas plus causé de plaiâr que de trouble. Elle eût pu croire qu'oa ne Teût pas accusée de trop entreprendre , quand elle eût prétendu donner sa voix en un jugement où les jgnorans donnoient la leur aussi hardiment que lea doctes , et qu'on n'eût pas dû trouver mauvais qu'une compagnie usât d'un droit dont les particuliers même sont en possession depuis tant de siècles. Mais elle se souvenoit qu'elle avoir renoncé à ce privilège par soa institution 9 qu'elle ne s'étoit permis d'examiner que ses ouTtagcs , et qu'elle ne pouvoit reprendre les fautes d' autrui, sans faillir elle-même contre ses règles. Parmi le bruit confus de la louange et du blâme » elle Q*écoa-* * toit que se» loix qui lui commandcMent de se taire. Elle eût bien voulu approcher eh quelque sorte de la perftction » avant que de faire voir combien les autres en sont éloignés ; elle cherchoit les moyens d'instruire far ses exemples» plutôt que par ses censures. Lors même ttte robservateuc du Cid l'a conjurée par une lettre

publique, |

SUR LE CID. U9

publique, et par plusieurs particulières » de prononcer sut ses remarques > et que son Auteur a témoigné d^son côté qu'il en espéroit toute justice, bien loin de se vouloir rendre juge de leur différent , elle ne se pouvoit seulement résoudre d'en être Tarbitre. Mais enfin elle a. comidcré qu'une Académie ne pouvoit honnêtement refuser son avis à deux personnes démérite» sur une matière purement académique, ce qui étoic de« venue illustre , par tant de circonstances. £lle a fait céder , bien qu*avec regret, son inclination et ses règles aux instantes prières qui lui ont été faites sur ce sujet , «t s*est aucunement consolée , voyant que la violence qu'on lui faisoit s'àccordott avec rutilicé publique* £lle a pensé qu'en un siècle où les hommes courent au Théâtre , comme au plus agréable diver^ssement qu'ils puissent prendre , elle auroit occasion de leur xemettre devant les yeux la ân la plus noble et la plus ^r£iite que se sont proposée ceux qui en ont donné les préceptes. Comme les observations des Censeurs de cette Tragi-Comédie ne l'ont pu préoccuper , le grand nombre de ses Partisans n'a point été capable de l'étonner. Elle a bien, cru qu'elle pouvoit être bonne s mais elle n'a pas cru qu'il fallût conclure qu'elle le fût , à cause seulement qu'elle avoir été agréable. Elle s'est persuadée qu'étant question de juger de la justice « et non pas de la force de son parti, il falloia plutôt peser les raisons , que compter les hommes #4U*clle avoir de son côté, et ne regarder pas tant si cUe avoit plu , que si en efiet elle avoit dû plaire. La lUture et la vérité ont mis un. certain prix aux choses 9

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