‹ Chefd'œuvres de P. CorneilleChapitre 66 sur 92 · SENTIMENS · texte numérisé non relu

SENTIMENS

qui ne peut 6tre changé par celui que le hasard ou l'opinion y mettent ; et c'est se condamner soi-même que d'en juger selon ce qu'elles paroissent, et non . pas selon ce qu'elles sont. 11 est vrai qu'on pourroic cfoire que les Mattres de l'art ne sont pas bien d'ac« cord sur cette matière. Les uns , trop amis , ce semble » de la v^lttpt^ « veulent que le délectable s^t le vrai but de la Poésie dramatique > les autres , plus avares du tems des hommes » et Pestimant trop cher pour le donner i des divertisseméns qui ne fissent que pluro . sans profiter , soutiennent que Tutile en est la véritable fin. Mats bien qu'ils s'expriment en termes si différens , on trouvera qu'ils ne disent que la m(me chose , si l'on y veut regarder de près » et si , jugeant d^eux aussi favorablement que Ton doit , on vient à penser que ceux qui ont tenu le parti du plaisir , étolent trop raisonnables pour en autoriser un qui ne fût pas conforme à la raison. 1! faut croire , si Tan ne veut leur faire injustice , qu'ils ont entendu parler du plaisir qui n'est point Tennemi , mais l'instrument de la vertu « qui purge l'homme sans dégoût , et insensiblement de ses habitudes vicieuses; qui est utile, parce qu'il est honnête , et qui ne peut jamais laisser de regt'et , ni en l'esprit pour l'avoir surpris , ni en l'ame pour l'avoir carrompue* Ainsi ils ne combattent les autres qu'en apparence , puisqu'il est vrai que si ce plaisir n'est l'utilité même , au moins cst-il la source d'où elle coule nécessairement i que , quelque part qu'il se trouve, il ne va jamais sans elle , et que tous deux se pro-^

dissent par les mSmes voies. De cette sorte » ils sont

dfâcoofd et avec eux et atrec nous , et nous ^outom

dire tous ensemble qu'une Pièce de Théâtre est bonne^ quand elle produit un .contentement raisonnable» Mais comme dans la musique et dans la peinture noua n*cstimcrions pas que tous les concerts et tous les tableaux fussent bons 9 encore qu'ils plussent au vul-^ gaire , si les préceptes de ces acts n*y Croient bien ob- > servés , et si les experts qui en sont les vrais juges , ne confirmoient par leur approbation celle de la multi- • tude > de même nous ne dirons pas > sur la foi du Peu* pie , qu'un ouvrage de Poésie soit bon , parce qu*ji Taura contenté, si les Doctes aussi n'en sont contens. Et 9 certes, il n'est pas croyable qu'un plaisir puisse être contraire au bon sens , si ce n*est le pUdrir de quelque goût dépravé , comme est celui qui fait aimer les aigreurs et les amertumes. Il n'est pas ici question do satisfaire les libertins et les vicieux , qui ne font que lire des adulceres et des Incestès , et qui ne se soucieni pas de voir violet les loix de la nature , pourvu qu'ils se divertissent. 11 n'est pas question de plaire à ceux qui regardent toutes choses avec un oeil ignorant ou barbare , et qui ne scioient pas moins touchés de voir affliger une Clytemnestre qu'une Pénélope* Les nuTuvais.exemples sont contagieux , même sur les Théâtres ; les feintes représentations ne causent que trop de vé« tiubks crimes , et il y a grand périlà divertir le Peu» pic par des plaisirs qui peuvent produire un jour des douleurs publiques. Il nous faut bien garder d'accott^. tumer ni ses ytnt , ni ses oreille» i des actions qu'il doîe ignorer , et de lui ap prendxe tantôt la cruauté , et

tantôt la perfidie » si nous ne lui en appreneof en

niBme tems la punition , et si , au retour de ces Spcc-^ ucles> il ne remporte du moins un peu de crainte parmi beaucoup de contentement. D'ailleurs y il est comme impossible de plaire à qui que ce soit par le désordre et pat la confusion ^ et s'il se trouve que les Pièces }rr<fgulieres contentent quelquefois, ce n'estqucpouv ce qu'elles ont quelque chose de régulier , ce n'est que pour quelques beautés véritables et extraordinaires % qui cmporicnt si loin l'esprit , que de long-tems après il n*est capable d'appercevoir les difibrmités dont ' elles sont suivies , et qui font couler insensiblement les défauts , pendant que les yeux de Tentendement •ont encore éblouis par l'éclat de ses lumières. Que si , au contraire » quelques Pièces régulières donnent peu de satisfaction , il ne faut pas croire que ce soit la faute des règles j nuis bien celles des Auteurs , dont le stérile génie n*a pu iburuir a l'art une matière qui fût assex riche. Toutes ces vérités étant supposées , nous ne pensons pas que les questions qui se sont émues sur le sujet du Cid soient encore bien décidées , ni que les jugem'ens qui en ont été faits ^ ddivent einpêcher que nous ne contentions l'Observateur, et ne donnions notre avis sur ses remarques.

11 faut avouer que d'abord nous nous sommes cton^ nés que l'Observateur » ayant entrepds de convaincre cette Pièce d'irrégularité, se soit formé, pour cela, une méthode différente de celle que tient Aristote » quand il enseigne la manière de fairé des Poanes épi- 3ques et draoutiques. U nous assemblé ^ qu'au lieu 4a

s U R L £ C I jD. I7S

J'mire cpi*U a tenu pour «aminer eelui-ci , il cûtfail

plus rcguiicrcmcnt de considdrcr , l'un après Tautre , la fable qui comprend l'invention et la dispootion da sujet i les mœurs qui embrassent tes habitudes de famé et ses diverses passions i les sentimens auxquels se té* djusent les pensées nécessaires à PexpressiM du sujet « et la diction qui n'est autre chose que le langage poétique : car nous trouYens que pour en avoir usé d'aun» sorte , SCS raisonncmens en paroissent moins solides , et que ce qu'il y a de plus .fort <ians ses objections en est affoibll. Toutefois , nons n^aurions point remarqué en ce lieu cette iv>uveUe méthode , si nous n'eus* sions appréhendé de Tautoiiser en quelque façon par notre silence. Mai^quoi qu'il en soit > qu'il ait failli ou

non en l'établissant » nous ne pouvons faillir quand nous ta suivons, puisque nous examinons son ouvrage ; et quelque chemin qu'il ait pris , nous ne saurions nous tn écarter , sans lui donner occasion de se plaindre

que nous prenons une autre route , aûn de le mettre en défaut*

Il pose donc premièrement , que le» sujet du Cid ne vaut rien > mais » a notre avis, il tâche plus de le prouver qu'il ne le prouve en efiet , lorsqu'il dit : Que t*o» n'y

itauve aucun naudy ni aucune intrigue j et qu'on en vinê la fin aussi-tôt qu'on eu a fu le commeueement* Car le noeud des Pièces de Théâtre étant un accident ino* piné, qui arrête le cours de l'action représentée , et le dénouement un autre aeddent imprévu qui en faciHts Taccomplissement , nous trouvons que ces deux parties

«bl i^emc dramatique sont noniftstes en celui du Cid»

P Jij

174 S£NTIM£MS

et quc^ sujet ne setok pas mauvais t nonobstant cettft. objection t s*il n*y en avok point ic plus fbttaà lui faire.

Il ne faut que se souvenir que le mariage de Chi-

mcnc avec Rodrigue ayant dt<5 résolu dans rcsprit du Comte » la qaerelle qu*ii a incontinent après avec Don IMegue met l*af&ire aux termes de se rompre , et qu'ensuite la mort que lui donne Rodrigue en éloigne encore plus la conclusion. £t dans ces continuelles traverses , Ton connoitra fiicilement le noeud ou rin« trigue. L« dénouement aussi ne sera pas moins évi« dent > si l'on considère qu'après beaucoup de fout^ suites contre Rodrigue I Chimcnc s'ctant offerte pour ftmme à quiconque lui en apporter^ la tête ^ Don Sanche se présente, et que le Roi non -seulement n*or« donne point de plus grande peine à Rodrigue pour la mort du Comte, que de se battre une fois; mais encore contre Tattcntc de tous , oblige Chimene d*épouter celui des deux qui sortira vainqueur du combat* Maintenant si ce dénouement est selon Part ou non » c'est une autre c][uestion qui se vuidra en son lieu. Tant y a qu'U sefak avec surprise, et qu'ainsi Tintiigue, ni le démêlement ne manquent point à cette Pièce, ▲us» l'Observateur même est contraint de le recon* " noîtrc y peu de tems après , lorsqu*en blâmant les épisodes détachés > il dit , que TAuuur a eu d*auunt moins déraison d'en mettre un si grand nombre dans le CId, que le $ujet en éumt mixte , il n'en avait aucun besoin^

conformément à ce qu'il venok dédire, parlant du 9Ujet mixte > gn.'ûautassKi iatrl^u^^i soij il an niah^rclu

SUR LE C I

jprifque aium ewMUssmiut. Si dono le svjet da Cid m peut dire mauvais , nous ne croyons pas que ce soit pouc cequ'îin'apasde noeud; mais poiu ce qu'il n*4St pas vrai* semblable. L'Obsenrattur , à la vérité, a bien louchd cette raison» mais ç'aétd hors de sa place > quand il a Toolaprottverftt'il^llafiteir/^xpf^/icipa/rx lY^/e/droma/if tt#/« A ce que nous pouvons jugei des sencimens d'Aristotc suc la matière du vcalsemblable % il n'en reconnQÎt que de deux genres , le commun et rextraordinaire. ^e commun comprend les choses qui arrivent ordinairement aux hommes ^ selon leurs conditions y leur^ âges , leurs moeurs et leurs passions > comme il esc Tcaisemblable qu'un marchand dierche le gain » qu'un enfant fasse des imprudences > qu'un prodigue tombe en nùsere, et qu'un homme en colère eouce à la vengeance , et tous les efiets qui ont aeeoutumé d*efi procéder. L'extraordinaire embrasse les choses qui arrivehc rarement « et outre le vraisemblable ordinaire » comme qu'un habile méchant soit trompé , qu'un homme fort soit vaincu. Dans cet extraordinaire entrent; tous les acddens q«i surprennent es qu'on attribue à la fortune» pourvu qu'ils naissent de rencbainemeui des choses qui arrivent d'ordinaire. Telle est Taventure d'Hécubc, qui, par une rencontre extraordinaire, vit jeter par la mer le corps de son Âissur le rivage 9 oxk elle étoit allée pour laver celui de sa fille, dr , qu!ono xnere aille laver le corps de sa âlle sur le rivage» et que la mer 7 en |ene un autre » ce sont deux choses qui* eon-« sidérées séparément , n'ont rien qui ne soit ordinaires RvUs qu'au mSme lieu et au même tems qu'une mer«

17^ S£NTIMENS

lave le corps de sa fiUe * elle voie -arrivée celai de soft

£ls , qu'elle croyoît plein de vie et en sûrctd , c'est un accident tout-à-Ëût étrange, et dans lequeldeux choses ' communes en produisent une extraordinaire et merveilleuse. Hors de ces deux geace^ il ne se £sùt sien qu*on puisse ranger sous le vi aisemUable } et s*H artivo quelque événement qui ne soit pas compris sous eux » U s'appelle simplement possiUe» comme il est posûolo que celui qui a toujours vécu en homme de bien , Commette un crime volontairement. Et une teUe ac^ tSon ne peut servir de sujet à la poMe narrative , ni ft la représentative , puisque si le possible est leur propre matière , il ne l*est pourtant que lorsqu'il est vcabemblablc , ou nécessaire. Mais le vraisemblable , tant le ekmtmdn que Peaitraordinaire > doit ^voir celadepar<^ ticotler que soit par la première notioa de l'esprit < soit par réflexion sur toutes les parties dont il résulte , lorsque le Poète Texpose aux Auditeurs et aux Specta^ tcurs , ils se portent à croire , sans autre preuve» qu'il ne contient rien que de vrai , pour ce qu'ils ne voient lien qui y répugne. Quant à la raison qui fait que le vraisemblable 9 plutôt que le vrai, est assigné poijiS partage à ht poésie épique et dramatique « c^eal que cet Art ayant pour ûn le plaisir utile , il y conduit )bien' plus i&ctlement les hommes par le vraisemblable > qui ne tioove point de résistance en eutx , que par le vrai , qui pourroit 8tre si étrange et si incrayable , qu*ih refoseroient de s^m laisser persuader « et de suivre leur guide, sur sa seule foi. Mais comme plusieurs choses sont requises peur rendre une adioa vi^emp

Ikbble, et qu'il y faut garder la bienséance dn tems^ du lieu , des conditions , des âges , des moeurs et des pasdons > la principale » entre toutes, est que dans It Foime diactm agisse conformément aux moeurs qui • * lui ont été attribudcs, et que, par exemple, un méchant ne fasse point de bons desseîns. Ce qui fait désirer une si exacte observation de ces loix , est qu'il a point d'autre Toie pour produire le merveilleux t qui ravit Tamc d'dtonnemcnt et de plaisir, et qui est le parfait moyen dont la bonne poésie se sert poui Ctre utile.

Sur ce fondement , nous disons que le sujet du Cid est' défectueux en sa plus essentielle parde, pour cm <iu'il manque de Tun et de l'autre vraisemblable , et du conunun et de Textraordinairc. Car , ni la bien« séance des moeurs d'une fille , introduite convne vtr^ tueuse y n'y est gardée par le Poète, lorsqu'elle se résout i épouser celui qui a tué son pere , ni la fortune , paf un accident imprcvu > et qui naisse de Tenchaînement des choses vraisemblables , n'en fait point le démôle* ment. Au contraire , la fille consent i ce mariage par la seule violence que lui fait son amour , et le dénouement de rintrigtte n'est fondé que sur Tintustic* inopindc de Fcrnand qui vient ordonner un mariage , que par raison il ne dcvoit pas seulement proposer. Kous avouons bien que la vérité de cette aventure combat en faveur du Poète , et le rend plus excusable que si c'étoit un sujet inventé ; mais nous maintenont que toutes les vérités ne sont pas bonnes pour le Théaesc I et ^u'il en est de quelques-unes comme de cce

* crknes énomes dont Its Juges font brûler les proctt «vceles criminels. Il y a des vérités monstrueuses , ou ^u'il faut supprimer pour le bien de la société» ou que

' ^ on ne les peut tenir cachées » U £»itie oomentcr de xemarqucr comme des choses étranges. C'est principalement en ces rencontres que le Poète a droit de pré-* férer la vraisemblance i la vérité » et de travailler plutôt sur un sujet feint et raisonnable » que sur un Tériuble qui ne soit pas conforme à la raison. Que ^*il est obligé de traiter une matière historique de cette nature » c'est alors qu'il la doit réduire aux termes de la bienséance , sans avoir égard à la vérité > et qu'il la doit plutô.t changer toute entière , que de lui laisser ijen qui soir incompatible avec les règles de son art , lequel se proposant l'idée universelle des choses » les épure des défauts et des irrégularités particulières que PHîstoîrc , par la sévérité de ses loL\ , est contrainte d'y souffrir. De sorte qu'il y auroit eu^ sans comparaison ^ js^oins d'inconvénient dané la disposition du Cid , de feindre , contre la vérité , ou que le Comte ne se fut pas trouvé, à la fin, véritable pcrc de Cfaimene, ou que, contre l'opinion de tout le monde , il ne fût pas mort de sa blessure , ou que le salut du Roi et du Royaume eût absolument dépendu de ce mariage , pour corn- |>enscr la violente que souffroit la nature en cette oc* • çasion » j>ar le bien que le Prince et son État en rccevroient. Tout cela, disons-nous, auroit été plus pardonnable , que de porter sur la scène l'événement tous pur et tout scandaleux , comme ^Histoire le fournis-

. ^t, Maisicplus expédient eût été de n'en point fyxta

SUR Î^^L C I D

de Pocme dramatique , pffqu'il <^coit trop connu four Vàkim en un pmnt 4 essentiel » et de tro^ mauvais exemple pour l'exposer à la vue du peuple i sans Tavoû auparavant rectifié. Au reste» l'Observa-' teur > qui avec raison trouve i redire an peade vrai* semblance du mariage de Chimene , ne confirme pas sa bonne cause^ compae il le ccoit» par la signification prétendue du terme de Fable » duquel se sert Aristote * pour nommer le sujet des Poèmes dramatiques* £t cette erreur lui est commune avec quelqne»-uns dA Commenuteurs de ce Philosophe , qui se sont figurés ' que , par ce mot de fobte» la vérité est entiécement bannie du Théâtre , et qu'il est défendu au Poète de toucher à l'Histoire , et de s'en servir pour matière ^ à cause qu'elle ne souffre point qu^on l'altère pour, la réduire à la vraisemblance. En cela nous estimons qu'ils n'ont pas assez considéré quel est le sens d'AriSftote , qui , sans doute , par ce mot de Fable , n'a voulu dire autre chose que le sujet , et n'a point entendu ce qui nécessairement devoir 6tre fabuleux i mais senlo* ment ce qu'il n'importoit pas qui fût vrai , pourvu qu'il fût vraisemblable. Sa Poétique nous en fournie la preuve , dans ce passage exprès , ovl il dit ; Que U JPoëie , pour traiter des choses avenues ^ ne serait pas estimé moins Po€t€ , pour ce que rien n*4nipieke fue ^uelquis^^atis de ces dj^ns ne soient telles qu'il est vraisemblable qu*elles

soUnt avenues s et encore en plusieurs autres-iietn; o& il a voulu que le sujet tragique ou épique fAt véritable m • gros» ou estimé tel, et n'y a désiré, ee me semble ^

ai^tre chose » sinon qu« le détail a'^ f^t poiiit comm^

tt# s £ N T^g^î £ N S

a&n que la Pocu ie pût ^^ccr par son invention , et Au moins, en c^tc partie, mériter le nom de Poète* It, certes , ce scroit une doctrine bien étrange , si , pout demettier dans la signification lituSraie du mot de ïabic, on vouloir faire passer pour choses fabuleuses ces aventures 4/» Médécs , des (Edipes , des Orestcs, &cque toute l'antiquirf nous donne pour de vérlubles hîscokcs, en ce qui regarde le gros de r<5v<Jnemcnt i bien que dans le détaU il y puisse avoir des opinions différentes 1 De celles-là qui sont estimées pures Fablest il n*y en a pas une» quelque bizarre et extravagante qu'elle s6it, qui n'ait été dégUisée delà sorte, par les Sages du vieux tcms « pour la rendre plus utile au« peuples i et c'est ce qui nous fait dire , dans un sen* X^ment contraire à celui de TObscrvateur , que le Poète tie doit pas craindre de commettre un sacrilège en changeant la venté de russtcrïre. Kous sonmies con- ^rmés dans cette créance par le plus religieux des :Poëtes, qui» corrompant l'Histoire , a fait Didonpeu chaste , sans autre nécessité que d'embellir son Poëme d'un épisode admirable , et d'obliger les Romains, aux dépens des Carthaginois , et qui , pour la constitution essentielle de son Ouvrage , a feint son Enée %6ïé pour le salut de sa Patrie, et victorieux de tous les Héros du pays Latin , quoiqu'il se trouve des Hls- ^ toriens qui rapportent que ce fut l'un des traîtres qui rendirent Troie aux Gréa, et que d'autres assurent encore que Mézencc le tua et en remporta les dépoiiilies« Ainsi l'Observateur, selon notre avis, ne conclut pas bien , quand il dit ; QutU CU n'en per

na

SUR L&CID. >f4

JU-.^it sujet di Poëme dramatique , pour ce qu'étant his^ tfiriquê , et par eônsiquent véritMé , il ne pomoit éirê change\ ni rendu propre au ThtJtre , d'autant que si Virgile 9 pat exemple , a bien fait d*une honnSce femme mie femme impudique , sfAs qu'il fût nécessaire , il auroit bien pu âtre permis à un autre de faire , pour l'utilité publique, d'un mariage extravagant, un fait qui fût raisonnable , en y apportant les ajustemens t et y prenant les biais qui en pouvoient côrriger ki défaute. Kbus savons bien que quelques-uns ont blâmé Virgile d'en avoir usé de la sorte \ mais outre que nous doutons si l'opinion de ces Censeurs est recevable , et s'ils connoissoient autant que lui jusqu'pii s'étend la jurisdiction de la Poérîe , nous croyom en-** core que s'ils l'ont blimé , ce n*a pas été d'avoir simplement altéré l'Histoire î mais de l'avoir altérée de bien en mal s de manière qu'ils ne l'ont pas accusé proprement d'avoir pdchd contre TArt en changeant la vérité; mais contre les bonnes moeurs, en diffa-^ mant une personne qui avoit mieux aimé mourir que de vivre diffamée. Il en fût arrivé tout au contraire dans le changement qu'on eût pu firire' au su^t da Cid , puisqu'on eût corrigé les mauvaises moeurs qui se trouvent dans l'Histoire , et qu'on les eût rendue;^ bonnes pour la Poésie , pour l'utilité du publie. . ' L'objection que fait l'Observateur , ensuite , nous semUe très-considérable ; car un des principaux jsi* cep tes de la Poésie imitatrice, est de ne se point chai){er de tant de matières , qu'elles ne laissent pas

k mpT» d'emplpyer les osne^os qui lui ^nt ai«

tH S & N T J MENS

eessâifes , et de donner à l'action qu'elle se propose d*imitcr toute l'étendue qu'elle doit kvoir. Et, céttcs ^ i* Auteur ne peut nier ici que l'Art ne lui ait manque, lorsqu'il a compris tant d'actions remarquables dans l'espace de vingt-quatre Heures , et qu'a n*a pu au* trement fournir les cinq actes de sa Pièce , qu'en entassant tant de choses Tune Sur Tautre , en si peu de t^ems. Mais si nous cstimoios qu'on Tait bien repris pour la multitude des actions employées dans ce yocme, nous croyons qu'il y a eu encore plus de ^jetde le rept^nibet pour avoir fait consentir Chimené à épouser Rodrigue , le jour même qu'il avoie ^vité Ip Conjiîo» Cela surpasse toute sorte de créance , et ne peut vraisemblablement tomber dans l'amet iion-seulcraent d'une fille sage ; mais d'une qui seroit la plus dépouiLUe d'honneur et d'humanité. £n ceci ai ne s*agit pas simplement d'assembler piusieurs4iv«ntures diverses et ^andes en un si petit espace de tems \ nmis' de ùàte entrer dans un même esprit , et

clans moins de vingt-quatre heures , deux pensées si

0|^osécs l'une à l'autre ^ comme sont la poursuite de la mort d'un père» et le consentement d'épouser' son mçurtrier , et d'accorder en un mcme jour deux choses qui. ne se pouvoient souffrir dans toute une vie. L' Auteur Espagnol a moins pdché en cet endroit con^e la bienséance, iai^nt passer quelques jours entre cette poursuite <t ce consentement. Et le Fran* (ois , qui a voulu se renfermer dans la règle des vingtrqnatre keuses, pour éviter une faute » est tombé dans une autcç i et ^e crainte de piocher contre les

s U R L E C I D. il|

règles de TArt , a. mieux aimé pécher contre celles de la namte.

Tout ce que TObservatcur dit après ceci , de la juste graiideur que doit avoir un Poème, pour domier dû plaisir i l'esprit , sans lui donner de la peine , contient une bonne et solide doctrine, fondée sur l'autorité d*Aristote, ou , pour mieux dire , sur cdte delà raison* Mais l'application ne nous çn semble pas juste , lorsqu'il explique cette grandeur plutôt du tems que deè matières > et qu'il veut que le Cid soit d'une grandeur lexcessive , parce qu'il comprend en un jour des ac* ttons qui se sont £dte$ dans le cours de plusieurs an^ ndes ; au lieu d'essayer à faire voir qu'il comprend plue d'actions que l'esprit n'en peut regarder d'une vue* Ainsi , tant qu'il ait prouvé que le Sujet du Cid est trop diffus pour n'embarrasser pas la mémoire , nous n'es^ timons point qu'il pèche en excis de grandeur , pour avoir ramassé en un seul jour les actions de plusicuts années, s'il est vraisemblable qu'elles puissent être avenues en un jour* Mais que ce «Oit Tabondanee d«e matières, plutôt que l'étendue du tcms^ qui travaille l'esprit , et fasse le Poème dramatique trop grand , il est aisé i le juger par l'épique , qui «peut embWisser une entière révolution solaire, et la suite des quatre saisons* sans qne la mémoire aie de la peine à le concevoir distinctement, et qui néanmoins pourroic lui sembler uop vaste 9 si le nombre des aventures y engendroit confMon, et nele laissoît pas voir d'une setde voe. K la vérité Aristote a prescrit le tems des Pièces de Théa<«

^t» , ^ n*a àmtié aux actions quî en font le sujet , qui

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tU s E N T I M E fî s

Tcspacc compris entre le lever et le coucher du soleil, Néanmoins , quand il a établi une règle si judicieuse t il Ta fait pour des raisons bien éloignées 4e celtes qu* allègue en ce lieu rob&ervateur. Mais comme c*escune des plus curieuses questions de la Poésie ^ et qu'il n'est point nécessaire de la vuider en cette occasion , nous i:emettons à la traiter dans l'art poétique que nous ^vom dessein de faire. Quant à celle qui a été proposée par quelques-uns, si le Poète est condamnable pour ' «voir fait arriver en un même tems des choses avenues «n des tems difFércns ; nous estimons ne Test point, s'il le fsât avec jugement » et en des matières > ou peu teonnues , ou peu importantes. Le Poète ne considère dans rhistoire que la, vraisemblance des évcncmcns , •ans se rendre esclave des circonstances qui en accompagnent In vérité. De manière que pourvu qu'il soit vraisemblable que plusieurs actions se soient aussi-bien im £ùfe cenfoimement que séparément « il est libre au Poère de les rapprocher , si par ce moyen il peut rendre eon ouvrage plus merveilleux. 11 ne faut point d'autre preuve de cette doctrine , que l'exemple de Virgile dans sa Didon , qui » selon tous les Chronologistes , naquit plus de deux cents ans apris Énée » si l'on ne veut encore aîouter celui du Tasse dans le Renaud de sa Hiérusalem « lequel ne pouvoit être né qu'à peine, lorsque mourut Godefroi de Bouillon. Les iautes d'iEsehyle et de Buchanan , bien remarquées par Héinsius , dans la .Kiobé et dans le Jephté^ ne concluent rien contre ce jque nous maintenons ; car si nous croyons que le 9 comme miutce du cems » peut alonger pu ao^

tourcîr celui des actions qui composent son sujet , c'cJt toujours à condition qu'il demeure dans les termies de la vralMinblan^é i et qu*îl ne viole forint le respeA dft aux choses sacrées. Nous ne lui permettons de rien faire qui rëpagne au sens comimn et k l'usage » conune de supposer Niobé attachée trois jours enrien^ sans dîm uoe seule parole» sut le tombeau de scsenians. Moins encore approuvons - nous qifil entreprenne contre le texte de l'écriture , dont les moindres syllabes sont trop

eaîntes pour souffrir aucun des changemensque le Pocie aarok droit défaire dans les histoires profanes, eomnfo d'abréger , d'autorité privée, les deux mois que la fille .du Galaadke arok demandés pmir jiUer pleuf et sa vit- .ginité dans les montagnes.

L'Observateur , apr^ cela, passe à l'examen des mocuis attribuées k Chimene » et les condamne : en quoi nous sommes entièrement de son côté > car , au moins , ne fieu&on nier qu'elle ne soit coaue la bienséance de son sexe» amante trop sensible , et fille trop dénaturée. Quelque viole;nçe que lui fût fakc sa passion 9 il est certain qu'eUe ne devoît peint se reUbcfaor dans la ven-* geance de la mort de son pere , et moins encore se résoudre à . épouser ipelui qjui l'avoit £iit mourir. En ceci , il faut avouer que ses moeurs sont du moins scandaleuses , si > en effet, elles ne sont dépravées. Ces pcr« nicieux exemples rendent l'ouvrage notablement dé-» fectueux, et s'écartent du but^c la Poésie, qui veut Stte tnâe. Ce n^ûst pas que cette utilité ne se puisse pro* • duire par des moeurs qui soient mauvaises; mais pour

la.p£odui£e pat desnutavaises moeurs » il faut qu*à la fin

Qui

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