‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 14 sur 87 · HENRIETTE-MARIE DE FRANCE, REINE TE LA GRANDE-BRETAGNE · texte numérisé non relu

HENRIETTE-MARIE DE FRANCE, REINE TE LA GRANDE-BRETAGNE

prononcée le 16 novembre 1669, par Bossueti, en présence de Monsieur *, frère unique de Louis XIV, et de Madame , fille de la défunte reine, dans l'église des religieuses de Sainte-Marie de Chaillot, où repose le cœur de Sa Majesté.

Et nunc, regBS, inteîUgite ; erudimini, qui judicatit terram. Ps. il. v. \0. — Maintenant, C rois, apprenez ; instruisez-vous , juges de la terre.

MoNSEIGNEURi

Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse,

» Bossuet était alors âgé de quarante et un ans. — ' Philippe de France , duc d'Orléans.

soit qu'il communique sa puissance aux princes , soit qu'il la retire à lui-même, et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui. Car, en leur donnant sa puissance, il leur commande d'en user , comme il fait lui-même , pour le bien du monde ; et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que, pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême, C'est ainsi qu'il instruit les princes , non-seulement par des discours et par des paroles , mais encore par des effets et par des exemples. Et nunc, reges , inlelligite; erudimini, qui judicatis terrain.

Chrétiens, que la mémoire d'une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes», appelle de tous côtés à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines : la félicité sans bornes, aussi bien que les misères; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées sur une tête , qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ; la bonne cause d'abord suivie de bons succès, et depuis, des retours soudains, des changements inouïs; la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse; nul frein à la licence; les lois abolies; la majesté violée par des attentats jusqu'alors inconnus ; l'usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté ; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil; neuf voyages sur mer, entrepris par une

1 Notes hist. No 29.

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princesse , malgré les tempêtes; l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois, eu des appareils si divers, et pour des causes si différentes; un trône indignement renversé, et miraculeusement rétabli. Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois : ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d'elles-mêmes. Le cœur d'une grande reine , autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme d'amertume, parlera assez haut*; et s'il n'est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges , un roi me prête ses paroles pour leur dire : Et nunc , reges , inteUigite ; erudimini , qui judicatis terram. « Entendez, ô grands de la terre; instruisez-vous, arbitres du monde. »

]\Iais la sage et religieuse princesse qui fait le sujet de ce discours n'a pas été seulement un spectacle proposé aux hommes pour y étudier les conseils de la divine providence, et les fatales révolutions des monarchies; elle s'est instruite elle-même , pendant que Dieu instruisait les princes par son exemple. J'ai déjà dit que ce grand Dieu les enseigne, et en leur donnant et en leur ôtant leur puissance. La reine dont nous parlons a également entendu deux leçons si opposées, c'est-à-dire qu'elle a usé chrétiennement de la bonne et de la mauvaise fortune. Dans l'une elle a été bienfaisante, dans l'autre elle s'est montrée toujours invincible. Tant qu'elle a été heureuse, elle a fait sentir son pouvoir au monde par des bontés infinies ; quand la fortune l'eut abandonnée , elle s'enrichit plus que jamais elle-même de vertus. Tellement qu'elle a perdu pour son propre bien cette puissance royale qu'elle avait

1 Notes hist. N« 30,

pour le bien des autres; et si ses sujets, si ses alliés, si l'Eglise universelle a profité de ses grandeurs , elle-même a su profiter de ses malheurs et de ses disgrâces plus qu'elle n'avait fait de toute sa gloire. C'est ce que nous remarquerons dans la vie éternellement mémorable de très - haute , très - excellente et très- puissante princesse Henriette-Marie de France, reine de la Grande-Bretagne.

Quoique personne n'ignore les grandes qualités d'une reine dont l'histoire a rempli tout l'univers, je me sens obligé d'abord à les rappeler en votre mémoire, afin que cette idée nous serve pour toute la suite du discours. Il serait superflu de parler au long de la glorieuse naissance de cette princesse: on ne voit rien sous le soleil qui en égale la grandeur. Le pape saint Grégoire a donné dès les premiers siècles cet éloge singulier à la couronne de France, «qu'elle est autant audessus des autres couronnes du monde, que la dignité royale surpasse les fortunes particulières'. » Que s'il a parlé en ces termes du temps du roi Childebert , et s'il a élevé si haut la race de Mérovée, jugez ce qu'il aurait dit du sang de saint Louis et de Charlemagne. Issue de cette race , fille de Henri le Grand et de tant de rois , son grand cœur a surpassé sa naissance. Toute autre place qu'un trône eût été indigne d'elle. A la vérité elle eut de quoi satisfaire à sa noble fierté , quand elle vil qu'elle allait unir la maison de France à la royale famille des Stuarls, qui étaient venus à la succession delà couronne d'Angleterre par une fille de Henri VII , mais qui tenaient de leur chef, depuis plusieurs siècles , le sceptre d'Ecosse, et qui descendaient de ces rois antiques, dont l'origine se cache si avant dans l'obscurité des premiers temps \

* Quanto cseteros honiines regia dignitas antecedit, tanto cœterarum gentiura régna regni vestri profecto culmen excellit. Epist. 1. VI,e;j.VI, ad Childebertmn regem. S. Grégoire le Grand écrivit celte lettre à Childebert II de 595 à 596, l'année même où ce prince mourut empoisonné. — ^ Notes hist. N» .31,

Mais si elle eut de la joie de régner sur une grande nation , c'est parce qu'elle pouvait contenter le désir immense qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. Elle eut une magnificence royale ; et l'on eût dit qu'elle perdait ce qu'elle ne donnait pas. Ses autres vertus n'ont pas été moins admirables. Fidèle dépositaire des plaintes et des secrets, elle disait que les princes devaient garder le même silence que les confesseurs, et avoir la même discrétion. Dans la plus grande fureur des guerres civiles , jamais on n'a douté de sa parole, ni désespéré de sa clémence. Quelle autre a mieux pratiqué cet art obligeant qui fait qu'on se rabaisse sans se dégrader , et qui accorde si heureusement la liberté avec le respect ? Douce , familière , agréable , autant que ferme et vigoureuse , elle savait persuader et convaincre , aussi bien que commguTder, et faire valoir la raison non moins que l'autorité. Vous verrez avec quelle prudence elle traitait les affaires; et une main si habile eût sauvé l'Etat , si l'Etat eût pu être sauvé. On ne peut assez louer la magnanimité de cette princesse. La fortune ne pouvait rien sur elle : ni les maux qu'elle a prévus , ni ceux qui l'ont surprise , n'ont abattu son courage.

Que dirai-je de son attachement immuable à la religion de ses ancêtres? Elle a bien su reconnaître que cet attachement faisait la gloire de sa maison aussi bien que celle de toute la France , seule nation de l'univers qui, depuis douze siècles presque accomplis que ses rois ont embrassé le christianisme *, n'a jamais vu sur le trône que des princes enfants de l'Eglise. Aussi a-t-elle toujours déclaré que rien ne serait capable de la détacher de la foi de saint Louis. Le roi son mari lui a donné jusqu'à la mort ce bel éloge , qu'il n'y avait que le seul point de la religion où leurs cœurs fussent désunis; et, confirmant par son témoignage la piété de la

1 Glovis fut baptisé, en 496, avec trois mille hommes de son armée.

reine , ce prince très-éclairé a fait connaître en même temps à toute la terre la tendresse, l'amour conjugal, la sainte et inviolable fidélité de son épouse incomparable.

Dieu , qui rapporte tous ses conseils à la conservation de sa sainte Eglise, et qui, fécond en moyens, emploie toutes choses à ses fins cachées, s'est servi autrefois des chastes attraits de deux saintes héroïnes pour délivrer ses fidèles des mains de leurs ennemis. Quand il voulut sauver la ville de Bélhuiie, il tendit dans la beauté de Judith un piège imprévu et inévitable à l'aveugle brutalité d'Holopherne. Les grâces pudiques de la reine Esther eurent un effet aussi salutaire , mais moins violent. Elle gagna le cœur du roi son mari, et fit d'un prince infidèle un illustre protecteur du peuple de Dieu. Par un conseil à peu près semblable , ce grand Dieu avait préparé un charme innocent au roi d'Angleterre dans les agréments infinis de la reine son épouse ^ Comme elle possédait son affection — car les nuages qui avaient paru au commencement furent bientôt dissipés — et que son heureuse fécondité redoublait tous les jours les sacrés liens de leur amour mutuel, sans commettre l'autorité du roi son seigneur, elle employait son crédit à procurer un peu de repos aux catholiques accablés. Dès l'âge de quinze ans elle fut capable de ces soins; et seize années d'une prospérité accomplie, qui coulèrent, sans interruption , avec l'admiration de toute la terre , furent seize années de douceur pour cette Eglise affligée. Le crédit de la reine obtint aux catholiques ce bonheur singulier, et presque incroyable, d'être gouvernés successivement par trois nonces apostoliques, qui leur apportaient les consolations que reçoivent les enfants de Dieu de la communication avec le Saint- Siège *.

Le pape saint Grégoire, écrivant au pieux empereur Maurice,

1 Notes hist. N» 32. — 2 Ibid. N» 33.

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lui réprésente en ces termes les devoirs des rois chrétiens: «Sachez, ô grand empereur, que la souveraine puissance vous est accordée d'en haut , afin que la vertu soit aidée, que les voies du ciel soient élargies , et que l'empire de la terre serve l'empire du cieh. » C'est la vérité elle-même qui lui a dicté ces belles paroles. Car, qu'y a-t-il de plus convenable à la puissance que de secourir la vertu ? à quoi la force doit-elle servir, qu'à défendre la raison ? et pourquoi commandent les hommes, si ce n'est pour faire que Dieu soit obéi? Mais surtout il faut remarquer l'obligation si glorieuse que ce grand pape impose aux princes, d'élargir les voies du ciel. Jésus-Christ a dit dans son Evangile : a Combien est étroit le chemin qui mène à la vie M » Et voici ce qui le rend si étroit : c'est que le juste, sévère à lui-même, et persécuteur irréconciliable de ses propres passions, se trouve encore persécuté par les injustes passions des autres, et ne peut pas même obtenir que le monde le laisse en repos dans ce sentier solitaire et rude, oii il grimpe plutôt qu'il ne marche. Accourez, dit saint Grégoire , puissances du siècle ; voyez dans quel sentier la vertu chemine, doublement à l'étroit, et par elle-même, et par l'effort de ceux qui la persécutent : secourez-la; tendez-lui la main , puisque vous la voyez déjà fatiguée du combat qu'elle soutient au dedans contre tant de tentations qui accablent la nature humaine ; mettez-la du moins à couvert des insultes du dehors. Ainsi vous élargirez un peu les voies du ciel, et rétablirez ce chemin , que sa hauteur et son âpreté rendront toujours assez difficile.

Mais si jamais l'on peut dire que la voie du chrétien est

1 Ad hoc enim potestas super oranes homines Dominorum meorum pietati cœlitus data est, ut qui bona appetunt, adjiiventur; ut cœlorura via largius pateat; ut terrestre reguuni cœlesti regno famuletur. Ep. 1. III, e;;. 65 Oper. t. YII, p. 221 (Veuise, 1770), — ^ Quam arcta via est quae ducit ad vitam ! Matth. VII, 14. .

étroite, c'est, Messieurs, durant les persécutions. Car que peut-on imaginer de plus malheureux que de ne pouvoir conserver la foi, sans s'exposer au supplice , ni sacrifier sans trouble, ni chercher Dieu qu'en tremblant? Tel était l'état déplorable des catholiques anglais. L'erreur et la nouveauté se faisaient entendre dans toutes les chaires ; et la doctrine ancienne , qui , selon l'oracle de l'Evangile , « doit être prêchée jusque sur les toits ^ » pouvait à peine parler à l'oreille. Les enfants de Dieu étaient étonnés de ne voir plus ni l'autel, ni le sanctuaire , ni ces tribunaux de miséricorde qui justifient ceux qui s'accusent. 0 douleur! il fallait cacher la pénitence avec le même soin qu'on eût fait les crimes; et Jésus-Christ même se voyait contraint, au grand malheur des hommes ingrats, de chercher d'autres voiles et d'autres ténèbres que ces voiles et ces ténèbres mystiques dont il se couvre volontairement dans l'Eucharistie. A l'arrivée de la reine, la rigueur se ralentit, et les catholiques respirèrent. Cette chapelle royale qu'elle fit bâtir avec tant de magnificence, dans son palais de Sommerset, rendait à l'Eglise sa première forme. Henriette, digne fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple, et y soutenait avec gloire par ses retraites, par ses prières, et par ses dévotions , l'ancienne réputation de la très-chrétienne maison de P^rance. Les prêtres de l'Oratoire, que le grand Pierre de BéruUe avait conduits avec elle, et après eux les pères Capucins, y donnèrent , par leur piété, aux autels leur véritable décoration , et au service divin sa majesté naturelle -. Les prêtres et les religieux , zélés et infatigables pasteurs de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre pauvres, errants, travestis, « desquels aussi le monde n'était pas digne ' , » venaient reprendre avec joie

1 Quod in aure auditis, prœdicate super tecla. Matth. s. 27. - a Notes hist. No 34. — 3 Quibus dignus non erat mundus. Hebr. xi. 38.

les marques glorieuses de leur profession dans la chapelle de la reine; et l'Eglise désolée, qui autrefois pouvait à peine gémir librement et pleurer sa gloire passée, faisait retentir hautement les cantiques de Sion dans une terre étrangère. Ainsi la pieuse reine consolait la captivité des fidèles , et relevait leur espérance.

Quand Dieu laisse sortir du puits de l'abîme la fumée qui obscurcit le soleil , selon l'expression de l'Apocalypse % c'està-dire l'erreur et l'hérésie ; quand, pour punir les scandales , ou pour réveiller les peuples et les pasteurs , il permet à l'esprit de séduction de tromper les âmes hautaines, et de répandre partout un chagrin superbe, une indocile curiosité et un esprit de révolte, il détermine, dans sa sagesse profonde, les limites qu'il veut donner aux malheureux progrès de l'erreur, et aux souffrances de son Eglise. Je n'entreprends pas, chrétiens, de vous dire la destinée des hérésies de ces derniers siècles , ni de marquer le terme fatal dans lequel Dieu a résolu de borner leur cours. Mais, si mon jugement ne me trompe pas, si , rappelant la mémoire des siècles passés, j'en fais un juste rapport à l'état présent , j'ose croire , et je vois les sages concourir à ce sentiment, que les jours d'aveuglement sont écoulés, et qu'il est temps désormais que la lumière revienne. Lorsque le roi Henri Ylll , prince en tout le reste accompli , s'égara dans les passions qui ont perdu Salomon et tant d'autres rois % et commença d'ébranler l'autorité de l'Eglise, les sages lui dénoncèrent qu'en remuant ce seul point, il mettait tout en péril, et qu'il donnait, contre son dessein, une licence effrénée aux âges suivants. Les sages le prévirent; mais les sages sonl-ils crus en ces temps d'emportement, et ne se rit-on pas de leurs prophéties? Ce qu'une judicieuse prévoyance n'a pu mettre dans l'esprit des hommes , une maîtresse plus impérieuse, je

1 Apoc. IX. î.— « Notes hist. No 35.

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veux dire l'expérience, les a forcés de le croire. Tout ce que la religion a de plus saint a été en proie. L'Angleterre a tant changé qu'elle ne sait plus elle-même à quoi s'en tenir; et , plus agitée en sa terre , et dans ses ports mêmes , que l'Océan qui l'environne , elle se voit inondée par l'effroyable débordement de mille sectes bizarres \ Qui sait si , étant revenue de ses erreurs prodigieuses touchant la royauté '\ elle ne poussera pas plus loin ses réflexions , et si , ennuyée de ces changements , elle ne regardera pas avec complaisance l'état qui a précédé ?

Cependant admirons ici la piété de la reine, qui a su si bien conserver les précieux restes de tant de persécutions. Que de pauvres, que de malheureux, que de familles ruinées, pour la cause de la foi , ont subsisté pendant tout le cours de sa vie par l'immense profusion de ses aumônes ! Elles se répandaient de toutes parts jusqu'aux dernières extrémités de ses trois royaumes, et, s'étendant par leur abondance même sur les ennemis de la foi , elles adoucissaient leur aigreur et les ramenaient à l'Eglise. Ainsi , non-seulement elle conservait , mais encore elle augmentait le peuple de Dieu. Les conversions étaient innombrables; et ceux qui en ont été témoins oculaires nous ont appris que, pendant trois ans de séjour qu'elle a fait dans la cour du roi son fils , la seule chapelle royale a vu plus de trois cents convertis , sans parler des autres, abjurer saintement leurs erreurs entre les mains de ses aumôniers '. Heureuse d'avoir conservé si soigneusement Tétincelle de ce feu divin que Jésus est venu allumer au monde * ! Si jamais l'Angleterre revient à soi ; si ce levain précieux vient un jour à sanctifier toute cette masse où il a été mêlé par ses royales mains, la postérité la plus éloignée n'aura

\ Notes hist. No 36. — « tbid. N» 37. ~ ^ jbid. N" 38. - * Ignem veni mittere in terrain. Luc. xu. 49.

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pas assez de louanges pour célébrer les vertus de la religieuse Henriette , et croira devoir à sa piété l'ouvrage si mémorable du rétablissement de l'Eglise.

Que si l'histoire de l'Eglise garde chèrement la mémoire de celte reine, notre histoire ne taira pas les avantages qu'elle a procurés à sa maison et à sa patrie. Femme et mère trèschérie et très-honorée , elle a réconcilié avec la France le roi son mari et le roi son fils. Qui ne sait qu'après la mémorable action de l'île de Ré, et durant ce fameux siège de La Rochelle , cette princesse , prompte à se servir des conjonctures importantes , fit conclure la paix qui empêcha l'Angleterre de continuer son secours aux Calvinistes révoltés^? Et dans ces dernières années , après que notre grand roi, plus jaloux de sa parole et du salut de ses alliés que de ses propres intérêts, eut déclaré la guerre aux Anglais , ne fut-elle pas encore une sage et heureuse médiatrice'? ne réunit-elle pas les deux royaumes? et depuis encore, ne s'est-elle pas appliquée, en toutes rencontres, à conserver cette même intelligence? Ces soins regardent maintenant Vos Altesses Royales; et l'exemple d'une grande reine, aussi bien que le sang de France et d'Angleterre, que vous avez uni par votre heureux mariage , vous doit inspirer le désir de travailler sans cesse à l'union de deux rois qui vous sont si proches, et de qui la puissance et la vertu peuvent faire le destin de toute l'Europe.

Monseigneur, ce n'est plus seulement par cette vaillante main et par ce grand cœur que vous acquerrez de la gloire. Dans le calme d'une profonde paix, vous aurez des moyens de vous signaler, et vous pouvez servir l'Etat sans l'alarmer, comme vous avez fait tant de fois, en exposant, au milieu des plus grands hasards de la guerre , une vie aussi précieuse et aussi nécessaire que la vôtre '. Ce service. Monseigneur,

» Notes hist. No 33. — ^ Ibid. No 89. — » Ibid. N" 72.

n'est pas le seul qu'on attend de vous , et l'on peut tout espérer d'un prince que la sagesse conseille, que la valeur anime, et que la justice accompagne dans toutes ses actions. Mais où m'emporte mon zèle, si loin de mon triste sujet? Je m'arrête à considérer les vertus de Philippe, et ne songe pas que je vous dois l'histoire des malheurs de Henriette.

J'avoue, en la commençant, que je sens plus que jamais la difficulté de mon entreprise. Quand j'envisage de près les infortunes inouïes d'une si grande reine, je ne trouve plus de paroles ; et mon esprit , rebuté de tant d'indignes traitements qu'on a faits à la majesté et à la vertu, ne se résoudrait jamais à se jeter parmi tant d'horreurs , si la constance admirable avec laquelle cette princesse a soutenu ses calamités ne surpassait de bien loin les crimes qui les ont causées. Mais en même temps, chrétiens, un autre soin me travaille. Ce n'est pas un ouvrage humain que je médite. Je ne suis pas ici un historien qui doit vous développer le secret des cabinets, ni l'ordre des batailles , ni les intérêts des partis : il faut que je m'élève au-dessus de l'homme, pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu. « J'entrerai, avec David, dans les puissances du Seigneur \ » et j'ai à vous faire voiries merveilles de sa main et de ses conseils ; conseils de juste vengeance sur l'Angleterre; conseils de miséricorde pour le salut de la reine ; mais conseils marqués par le doigt de Dieu , dont l'empreinte est si vive et si manifeste dans les événements que j'ai à traiter, qu'on ne peut résister à cette lumière.

Quelque haut qu'on puisse remonter pour rechercher dans les histoires les exemples des grandes mutations, on trouvera quejusques ici elles sont causées, ou par la mollesse, ou par la violence des princes. En effet, quand les princes, négligeant de connaître leurs affaires et leurs armées, ne travaillent qu'à

1 Introibo in potentias Domiiii. Ps. izt. 17.

la chasse, comme disait cet historien ' , n'ont de gloire que pour le luxe, ni d'esprit que pour inventer des plaisirs ; ou quand, emportés par leur humeur violente , ils ne gardent plus ni lois ni mesures, et qu'ils ôtent les égards et la crainte aux hommes, en faisant que les maux qu'ils souffrent leur paraissent plus insupportables que ceux qu'ils prévoient; alors, ou la licence excessive, ou la patience poussée à l'extrémité, menacent terriblement les maisons régnantes.

Charles I", roi d'Angleterre, était juste, modéré, magnanime, très-instruit de ses affaires et des moyens de régner. Jamais prince ne fut plus capable de rendre la royauté, nonseulement vénérable et sainte , mais encore aimable et chère à ses peuples. Que lui peut-on reprocher, sinon la clémence? Je Yeux bien avouer de lui ce qu'un auteur célèbre a dit de César, « qu'il a été clément jusqu'à être obligé de s'en repentir : » Cœsari proprium et peculiare sit clemenliœ insigne , qua usque ad pœnitentiam omnes superavit \ Que ce soit donc là, si l'on veut, l'illustre défaut de Charles aussi bien que de César: mais que ceux qui veulent croire que tout est faible dans les malheureux et dans les vaincus ne pensent pas pour cela nous persuader que la force ait manqué à son courage, ni la vigueur à ses conseils. Poursuivi à toute outrance par l'implacable malignité de la fortune, trahi de tous les siens, il ne s'est pas manqué à lui-même. iMalgré les mauvais succès de ses armes infortunées, si l'on a pu le vaincre, on n'a pas pu le forcer; et, comme il n'a jamais refusé ce qui était raisonnable étant vainqueur, il a toujours rejeté ce qui était faible et injuste étant captif. J'ai peine à contempler son grand cœur dans ses dernières épreuves. xMais certes il a montré qu'il

1 Venatus maximus labor est. Ce mot est de l'historien des conquêtes d'Alexandre, dans la description du luxe et de la naoUesse des princes indiens. Q. Curt. 1. VIII, c. 9 ; t. II, p. 225 (édit. de Lemaire).- î Pliue l'Ancien , Hist, nat. 1. VIT, c. 26; t. III, p. 108 (édit. de Leraaire).

n'est pas permis aux rebelles de faire perdre la majesté à un roi qui sait se connaître ; et ceux qui ont vu de quel front il a paru dans la salle de Westminster, et dans la place de Whitehall, peuvent juger aisément combien il était intrépide à la tète de ses ^armées, combien auguste et majestueux au milieu de son palais et de__sa cour \ Grande reine, je satisfais à vos plus tendres désirs, quand je célèbre ce monarque; et ce cœur, qui n'a jamais vécu que pour lui, se réveille, tout poudre qu'il est , et devient sensible, même sous ce drap mortuaire, au nom d'un époux si cher, à qui ses ennemis mêmes accorderont le litre de sage et celui de juste , et que la postérité mettra au rang des grands princes, si son histoire trouve des lecteurs dont le jugement ne se laisse pas maîtriser aux événements ni à la fortune ^

Ceux qui sont instruits des affaires , étant obligés d'avouer que le roi n'avait point donné d'ouverture ni de prétexte aux excès sacrilèges dont nous abhorrons la mémoire, en accusent la fierté indomptable de la nation; et je confesse que la haine des parricides pourrait jeter les esprits dans ce sentiment. Mais, quand on considère de plus près l'histoire de ce grand royaume, et particulièrement les derniers règnes, où l'on voit non-seulement les rois majeurs , mais encore les pupilles , et les reines même si absolues et si redoutées; quand on regarde la facilité incroyable avec laquelle la religion a été ou renversée ou rétablie par Henri , par Edouard, par Marie, par Elisabeth, on ne trouve ni la nation si rebelle, ni ses parlements si fiers et si factieux : au contraire, on est obligé de reprocher à ces peuples d'avoir été trop soumis , puisqu'ils ont mis sous le joug leur foi même et leur conscience ^ N'accusons donc pas aveuglément le naturel des habitants de l'île la plus célèbre du monde , qui, selon les plus fidèles histoires, tirent

» Notes hist. N» 40. — 2 Ibid. N» 41. - s Ibid. N» 42. K.

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82 BOSSUET. — l(JGO. — ORAISON FUNÈBRE

leur origine des Gaules ; et ne croyons pas que les Merciens , les Danois et les Saxons aient tellement corrompu en eux ce que nos pères leur avaient donné de bon sang , qu'ils soient capables de s'emporter à des procédés si barbares , s'il ne s'y était mêlé d'autres causes K Qu'est-ce donc qui les a poussés? quelle force , quel transport , quelle intempérie a causé ces agitations et ces violences? N'en douions pas , chrétiens ; les fausses religions, le libertinage d'esprit, la fureur de disputer des choses divines, sans fin, sans règle, sans soumission , a emporté les courages. Voilà les ennemis que la reine a eu à combattre, et que ni sa prudence, ni sa douceur, ni sa fermeté n'ont pu vaincre.

J'ai déjà dit quelque chose de la licence oii se jettent les esprits, quand on ébranle les fondements de la religion , et qu'on remue les bornes une fois posées. Mais comme la matière que je traite me fournit un exemple manifeste, et unique dans tous les siècles, de ces extrémités furieuses, il est, Messieurs, de la nécessité de mon sujet de remonter jusqu'au principe, et de vous conduire pas à pas par tous les excès où le mépris de la religion ancienne, et celui de l'autorité de l'Eglise, ont été capables de pousser les hommes.

Donc la source de tout mal est que ceux qui n'ont pas craint de tenter, au siècle passé, la réformation par le schisme", ne trouvant point de plus fort rempart contre toutes leurs nouveautés que la sainte autorité de l'Eglise , ils ont été obligés de la renverser. Ainsi les décrets des conciles, la doctrine des Pères et leur sainte unanimité, l'ancienne tradition du Saint-Siège et de l'Eglise catholique, n'ont plus été, comme autrefois, des lois sacrées et inviolables. Chacun s'est fait à soi-même un tribunal oi^i il s'est rendu l'arbitre de sa croyance ; et , encore qu'il semble que les novateurs aient

' Noten hist. N" 43. — '- Ibid. N«s 33 et 36.

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voulu retenir les esprits en les renfermant dans les limites de l'Ecrilnre sainte, comme ce n'a été qu'à condition que chaque fidèle en deviendrait Tinterprète , et croirait que le Saint- Esprit lui en dicte rexplicalion , il n'y a point de particulier qui ne se voie autorisé par celte doctrine à adorer ses inventions, à consacrer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu'il pense. Dès lors on a bien prévu que , la licence n'ayant plus de frein, les sectes se multiplieraient jusqu'à Tintîni j que l'opiniâtreté serait invincible; et que, tandis que les uns ne cesseraient de disputer , ou donneraient leurs rêveries pour inspirations, les autres , fatigués de tant de folles visions , et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion déchirée parlant de sectes , iraient enfin chercher un repos funeste et une entière indépendance dans l'indifîérence des religions ou dans l'athéisme.

Tels, et plus pernicieux encore, comme vous verrez dans la suite, senties effets naturels de celte nouvelle doctrine. Mais de môme qu'une eau débordée ne fait pas partout les mêmes ravages, parce que sa rapidité ne trouve pas partout les mêmes penchants et les mêmes ouvertures , ainsi , quoique cet esprit d'indocilité et d'indépendance soit également répandu dans toutes les hérésies de ces derniers siècles, il n'a pas produit universellement les mêmes effets : il a reçu diverses limites, suivant que la crainte , ou les intérêts , ou l'humeur des particuliers et des nations, ou enfin la puissance divine, qui donne, quand il lui plaît , des bornes secrètes aux passions des hommes les plus emportées, l'ont différemment retenue. Que s'il s'est montré tout entier à l'Angleterre, et si sa malignité s'y est déclarée sans réserve, les rois en ont souffert ; mais aussi les rois en ont été cause. Ils ont trop fait sentir aux peuples que l'ancienne religion se pouvait changer. Les sujets ont cessé d'en révérer les maximes, quand ils les ont vues céder aux passions et aux intérêts de leurs princes. Ces

terres trop remuées , et devenues incapables de consistance, sont tombées de toutes parts, et n'ont fait voir que d'effroyables précipices. J'appelle ainsi tant d'erreurs téméraires et extravagantes qu'on voyait paraître tous les jours. Ne croyez pas que ce soit seulement la querelle de l'épiscopat, ou quelques chicanes sur la liturgie anglicane, qui aient ému les Communes \ Ces disputes n'étaient encore que de faibles commencements , par où ces esprits turbulents faisaient comme un essai de leur liberté. Mais quelque chose de plus violent se remuait dans le fond des cœurs : c'était un dégoût secret de tout ce qui a de l'autorité, et une démangeaison d'innover sans fin , après qu'on en a vu le premier exemple.

Ainsi les Calvinistes, plus hardis que les Luthériens, ont servi à établir les Sociniens, qui ont été plus loin qu'eux, et dont ils grossissent tous les jours le parti. Les sectes infinies des Anabaptistes sont sorties de cette même source ; et leurs opinions, mêlées au calvinisme, ont fait naître les Indépendants , qui n'ont point eu de bornes , parmi lesquels on voit les Trembleurs, gens fanatiques , qui croient que toutes leurs rêveries leur sont inspirées ; et ceux qu'on nomme Chercheurs, à cause que, dix-sept cents ans après Jésus-Christ, ils cherchent encore la religion, et n'en ont point d'arrêtée ^

C'est, Messieurs, en cette sorte que les esprits une fois émus, tombant de ruines en ruines, se sont divisés en tant de sectes. En vain les rois d'Angleterre ont cru les pouvoir retenir sur cette pente dangereuse, en conservant l'épiscopat. Car que peuvent des évêques qui ont anéanti eux-mêmes l'autorité de leur chaire , et la révérence qu'on doit à la succession, en condamnant ouvertement leurs prédécesseurs jusqu'à la source même de leur sacre, c'est-à-dire jusqu'au pape saint Grégoire, et au saint moine Augustin, son disciple, et le premier

1 Notes hisl. N» 44. — ^ Ibid. N» 45.

apôtre do la nation anglaise'? Qu'est-ce que l'épiscopat, quand il se sépare de l'Eglise, qui est son tout, aussi bien que du Saint-Siège, qui est son centre, pour s'attacher, contre sa nature , à la royauté comme à son chef? Ces deux puissances d'un ordre si différent ne s'unissent pas, mais s'embarrassent mutuellement, quand on les confond ensemble ; et la majesté des rois d'Angleterre serait demeurée plus inviolable, si, contente de ses droits sacrés , elle n'avait point voulu attirer à soi les droits et l'autorité de l'Eglise. Ainsi rien n'a retenu la violence des esprits féconds en erreurs ; et Dieu , pour punir l'irréligieuse instabilité de ces peuples, les a livrés à l'intempérance de leur folle curiosité ; en sorte que l'ardeur de leurs disputes insensées, et leur religion arbitraire, est devenue la plus dangereuse de leurs maladies.

11 ne faut point s'étonner s'ils perdirent le respect de la majesté et des lois, ni s'ils devinrent factieux, rebelles et opiniâtres. On énerve la religion quand on la change , et on lui ôte un certain poids, qui seul est capable de tenir les peuples. Ils ont dans le fond du cœur je ne sais quoi d'inquiet qui s'échappe, si on leur ôte ce frein nécessaire; et on ne leur laisse plus rien à ménager, quand on leur permet de se rendre maîtres de leur religion. C'est de là que nous est né ce prétendu règne de Christ, inconnu jusques alors au christianisme , qui devait anéantir toute la royauté , et égaler tous les hommes ^; songe séditieux des Indépendants, et leur chimère impie et sacrilège. Tant il est vrai que tout se tourne en révoltes et en pensées séditieuses, quand l'autorité de la religion est anéantie ! Mais pourquoi chercher des preuves d'une vérité que le Saint-Esprit a prononcée par une sentence manifeste ? Dieu même menace les peuples qui altèrent la religion qu'il a établie de se retirer du milieu d'eux, et par là de

1 En S96. — « Notes hist. N" 46.

86 BOSSCET. — 1G69. — ORATSON FUNÈBRE

les livrer aux guerres civiles. Ecoulez comme il parle par la bouche du prophète Zacharie : « Leur âme, dit le Seigneur, a varié envers moi , » quand ils ont si souvent changé la religion , «et je leur ai dit : Je ne serai plus votre pasteur, » c'est-à-dire je vous abandonnerai à vous-mêmes et à votre cruelle destinée. Et voyez la suite : « Que ce qui doit mourir aille à la mort; que ce qui doit être retranché soit retranché. » Entendez-vous ces paroles? « Et que ceux qui demeureront, se dévorent les uns les aulres*.» 0 prophétie trop réelle et trop véritablement accomplie ! La reine avait bien raison de juger qu'il n'y avait point de moyen d'ôter les causes des guerres civiles, qu'en retournant à l'unité catholique, qui a fait fleurir, durant tant de siècles, l'Eglise et la monarchie d'Angleterre, autant que les plus saintes Eglises et les plus illustres monarchies du monde. Ainsi, quand cette pieuse princesse servait l'Eglise, elle croyait servir l'Etal ; elle croyait assurer au roi des serviteurs, en conservant à Dieu des fidèles. L'expérience a justifié ses sentiments; et il est vrai que le roi son fils n'a rien trouvé de plus ferme dans son service que ces catholiques si haïs, si persécutés , que lui avait sauvés la reine sa mère. En effet, il est visible que, puisque la séparation et la révolte contre l'autorité de l'Eglise a été la source d'où sont dérivés tous les maux, on n'en trouvera jamais les remèdes que par le retour à l'unité , et par la soumission ancienne. C'est le mépris de celte unité qui a divisé l'Angleterre. Que si vous me demandez comment tant de factions opposées et tant de sectes incompatibles, qui se devaient apparemment détruire les unes les autres , ont pu si opiniâtrement conspirer ensemble contre le trône royal, vous l'allez apprendre.

1 Anima eorum \ariavit in me; et dixi : Non pascara vos. Quod moritur, moriatur; et quod succiditur, succidatur; et leliqui dévorent unusquisque ca'rnem proximi sui. Zach. xi, 8 et suiv.

IjE HENRIETTE-MARIE DE FRANCE. 87

Un homme s'csl rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance; mais au reste si vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées; enfin un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent être nés pour changer le monde *. Que le sort de tels esprits est hasardeux , et qu'il en paraît dans l'histoire à qui leur audace a été funeste! Mais aussi que ne font-ils pas, quand il plaît à Dieu de s'en servir! il fut donné à celui-ci de tromper les peuples, et de prévaloir contre les rois ^ Car, comme il eut aperçu que, dans ce mélange infini de sectes, qui n'avaient plus de règles certaines, le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière, était le charme qui possédait les esprits, il sut si bien les concilier par là, qu'il fit un corps redoutable de cet assemblage monstrueux. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appàl de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom. Ceuxci, occupés du premier objet qui les avait transportés, allaient toujours, sans regarder qu'ils allaient à la servitude; et leur subtil conducteur, qui, en combattant, en dogmatisant, en mêlant mille personnages divers, en faisant le docteur et le prophète, aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement enchanté le monde, qu'il était regardé de toute l'armée comme un chef envoyé de Dieu pour la protection de l'indépendance, commença à s'apercevoir qu'il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée de ses entreprises, ni ces fameuses victoires

* Notes hist. N" 47. — ^ Apoc. xiii, 5, 7.

«SH BO^SraT. — IG(J9. — ORAISON FUNÈBRE

dont la vertu était indignée, ni celte longue tranquillité qui a étonné l'univers. C'était le conseil de Dieu d'instruire les rois à ne point quitter son Eglise. 11 voulait découvrir par un grand exemple tout ce que peut l'hérésie, combien elle est naturellement indocile et indépendante , combien fatale à la royauté et à toute autorité légitime. Au reste, quand ce grand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins , rien n'en arrête le cours : ou il enchaîne , ou il aveugle , ou il dompte tout ce qui est capable de résistance. « Je suis le Seigneur, dit-il par la bouche de Jérémie; c'est moi qui ai fait la terre, avec les hommes et les animaux, et je la mets entre les mains de qui il me plaît ; et maintenant j'ai voulu soumettre ces terres à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur', w 11 l'appelle son serviteur, quoique infidèle, à cause qu'il l'a nommé pour exécuter ses décrets. « Et j'ordonne, poursuit-il, que tout lui soit soumis, jusqu'aux animaux ^ » Tant il est vrai que tout ploie et que tout est souple quand Dieu le commande. Mais écoutez la suite de la prophétie : « Je veux que ces peuples lui obéissent, et qu'ils obéissent encore h son fils, jusqu'à ce que le temps des uns et des autres vienne \ » Voyez, chrétiens, comme les temps sont marqués , comme les générations sont comptées : Dieu détermine jusqu'à quand doit durer l'assoupissement, et quand aussi se doit réveiller le monde '*.

Tel a été le sort de l'Angleterre. Mais que, dans cette effroyable confusion de toutes choses , il est beau de considérer ce que la grande Henriette a entrepris pour le salut de ce

1 Ego feci terrain et honiines et jumenta quœ sunt super faciein terrae, in fortitudine mea magna et in brachio meo extento, et dedi eam ei qui placuit in oculis meis. Et nunc itaque ego dedi omnes terras istas in manu Nabucbodonosor régis Babylonis, servi mei. xxvii, 5 et 6. — ^ Insuper et beslias agri dedi ei ut serviant illi. Ibid., 6. — * Et servient ei omnes gentes, et filio ejus, donec veniat tempus terrae ejus et ipsius. Ibid. 7. — * Soles hist. No 48.

royaume; ses voyages , ses négociations, ses traités, tout ce que sa prudence et son courage opposaient à la fortune de l'Etat ; et enfin sa constance , par laquelle , n'ayant pu vaincre la violence de la destinée, elle en a si noblement soutenu l'effort! Tous les jours elle ramenait quelqu'un des rebelles; et de peur qu'ils ne fussent malheureusement engagés à faillir toujours, parce qu'ils avaient failli une fois, elle voulait qu'ils trouvassent leur refuge dans sa parole. Ce fut entre ses mains que le gouverneur Sliarborough remit ce port et ce château inaccessible. Les deux Hotam , père et fils , qui avaient donné le premier exemple de perfidie, en refusant au roi même les portes de la forteresse et du port de Hull , choisirent la reine pour médiatrice, et devaient rendre au roi cette place avec celle de Beverley ; mais ils furent prévenus et décapités; et Dieu, qui voulut punir leur honteuse désobéissance par les propres mains des rebelles, ne permit pas que le roi profitât de leur repentir \ Elle avait encore gagné un maire de Londres , dont le crédit était grand , et plusieurs autres chefs de la faction. Presque tous ceux qui lui parlaient se rendaient à elle; et si Dieu n'eût point été inflexible, si l'aveuglement des peuples n'eût pas été incurable, elle aurait guéri les esprits, et le parti le plus juste aurait été le plus fort. On sait, Messieurs, que la reine a souvent exposé sa personne dans ces conférences secrètes ; mais j'ai ta vous faire voir déplus grands hasards. Les rebelles s'étaient saisis des arsenaux et des magasins; et, malgré la défection de tant de sujets, malgré l'infâme désertion de la milice même , il était encore plus aisé au roi de lever des soldats que de les armer. Elle abandonne, pour avoir des armes et des munitions , nonseulement ses joyaux, mais encore le soin de sa vie. Elle se met en mer au mois de février*, malgré l'hiver et les tem-

» No/wA/*/. N049. — 2 1642.

90 BOSSl'ET. — IfiOO. — ORAISON FUNÈBRE

pêtes; et sous prétexte de conduire en Hollande la princesse royale sa fille aînée', qui avait été mariée cà Guillaume , prince d'Orange , elle va pour engager les Etats dans les intérêts du roi , lui gagner des officiers , lui amener des munitions. L'hiver ne l'avait pas effrayée, quand elle partit d'Angleterre : l'hiver ne l'arrête pas, onze mois après, quand il faut retourner auprès du roi ; mais le succès n'en fut pas semblable. Je tremble au seul récit de la tempête furieuse dont sa flotte fut battue durant dix jours. Les matelots furent alarmés jusqu'à perdre l'esprit, et quelques-uns d'entre eux se précipitèrent dans les ondes. Elle , toujours intrépide autant que les vagues étaient émues , rassurait tout le monde par sa fermeté. Elle excitait ceux qui l'accompagnaient à espérer en Dieu , qui faisait toute sa confiance ; et, pour éloigner de leur esprit les funestes idées de la mort qui se présentait de tous côtés, elle disait, avec un air de sérénité qui semblait déjà ramener le calme , que les reines ne se noyaient pas. Hélas! elle est réservée à quelque chose de bien plus extraordinaire; et, pour s'être sauvée du naufrage, ses malheurs n'en seront pas moins déplorables. Elle vit périr ses vaisseaux , et presque toute l'espérance d'un si grand secours. L'amiral, où elle était, conduit par la main de Celui qui domino sur la profondeur de la mer, et qui dompte ses flots soulevés, fut repoussé aux ports de la Hollande, et tous les peuples furent étonnés d'une délivrance si miraculeuse.

Ceux qui sont échappés du naufrage disent un éternel adieu à la mer et aux vaisseaux; et, comme disait un ancien auteur, ils n'en peuvent même supporter la vue ^ Cependant, onze jours après, ô résolution étonnante! la reine, à peine sortie d'une tourmente si épouvantable, pressée du

1 La princesse Henriette-Marie. — 2 Naufragio liberati , exinde repudiura et navi et mari dicunt. Tertull. de Pcenit. c. 7.

désir de revoir le roi et de le secourir, ose encore se commettre à la furie de l'Océan et à la rigueur de Thiver. Elle ramasse quelques vaisseaux qu'elle charge d'officiers et de munitions, et repasse enfin en Angleterre. Mais qui ne serait étonné de la cruelle destinée de cette princesse? Après s'être sauvée des Ilots, une autre tempête lui fut presque fatale. Cent pièces de canon tonnèrent sur elle à son arrivée, et la maison où elle entra fut percée de leurs coups ^ Qu'elle eut d'assurance dans cet effroyable péril ! mais qu'elle eut de clémence pour l'auteur d'un si noir attentat! On l'amena prisonnier peu de temps après; elle lui pardonna son crime, le livrant pour tout supplice à sa conscience , et à la honte d'avoir entrepris sur la vie d'une princesse si bonne et si généreuse : tant elle était au-dessus de la vengeance aussi bien que de la crainte !

Mais ne la verrons-nous jamais auprès du roi, qui souhaite si ardemment son retour? Elle brûle du même désir, et déjà je lu vois paraître dans un nouvel appareil. Elle marche comme un général à la tète d'une armée royale, pour traverser des provinces que les rebelles tenaient presque toutes. Elle assiège et prend d'assaut en passant une place considérable qui s'opposait à sa marche; elle triomphe, elle pardonne; et enfin le roi la vient recevoir dans une campagne oi^i il avait remporté , l'année précédente, une victoire signalée sur le général Essex. Une heure après, on apporta la nouvelle d'une grande bataille gagnée -. Tout semblait prospérer par sa présence ; les rebelles étaient consternés: et si la reine en eût été crue; si, au lieu de diviser les armées royales et de les amuser, contre son avis , aux sièges infortunés de llull et de Glocester, on eût marché droit à Londres, l'affaire était décidée , et celte campagne eût fini la guerre. Mais le

1 Notes hist. N» 50. — 2 Ibid. N" 51.

moment fut manqué. Le terme l'alal approchait; et le Ciel, qui semblait suspendre en faveur de la piété de la reine la vengeance qu'il méditait, commença à se déclarer. « Tu sais •vaincre, disait un brave Africain au plus rusé capitaine qui fut jamais; mais tu ne sais pas user de ta victoire *. Rome, que tu tenais, t'échappe; et le destin ennemi t'a ôté tantôt le moyen , tantôt la pensée de la prendre ^ » Depuis ce malheureux moment, tout alla visiblement en décadence, et les affaires furent sans retour. La reine, qui se trouva grosse^, et qui ne put par tout son crédit faire abandonner ces deux sièges, qu'on vit enfin si mal réussir, tomba en langueur; et tout l'Etat languit avec elle. Elle fut contrainte de se séparer d'avec le roi, qui était presque assiégé dans Oxford, et ils se dirent un adieu bien triste , quoiqu'ils ne sussent pas que c'était le dernier. Elle se retira à Exeter, ville forte, où elle fut elle-même bientôt assiégée. Elle y accoucha d'une princesse , et se vit, douze jours après, contrainte de prendre la fuite pour se réfugier en France.

Princesse, dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de voire maison! 0 Eternel , veillez sur elle; anges saints, rangez à l'entour vos escadrons invisibles, et faites la garde autour du berceau d'une princesse si grande et si délaissée! elle est destinée au sage et valeureux Philippe, et doit des princes à la France , dignes de lui, dignes d'elle et de leurs aïeux. Dieu l'a protégée , Messieurs. Sa gouvernante, deux ans après, tire ce précieux enfant des mains des rebelles; et quoique ignorant sa captivité, et sentant trop sa grandeur, elle se découvre

1 Tum Maharbal : Yinrere scis , Annibal; Victoria uti nescis. Tit. Liv. 1 xxii, c. 51. — 2 Audita vox Anuibalis ferlur : « Poliundae urbis Romae, modo mentem non dari, modo foriunara. » Ibid. 1. xxvi, c. 11. Dans Phistorien, c'est donc Annibal qui parle ainsi de lui-même. — 3 De la princesse Henriette-Anne, future duchesse d'Orléans, née le 16 juin 1644.

elle-même; quoique, refusant tous les autres noms, elle s'obstine à dire qu'elle est la princesse S elle est enfin amenée auprès de la reine sa mère, pour faire sa consolation durant ses malheurs, en attendant qu'elle fasse la félicité d'un grand prince et la joie de toute la France. Mais j'interromps l'ordre de mon histoire.

J'ai dit que la reine fut obligée à se retirer de son royaume. En effet, elle partit des ports d'Angleterre à la vue des vaisseaux des rebelles, qui la poursuivaient de si près qu'elle entendait presque leurs cris et leurs menaces insolentes. 0 voyage bien différent de celui qu'elle avait fait sur la même mer, lorsque, venant prendre possession du sceptre de la Grande-Bretagne, elle voyait pour ainsi dire les ondes se courber sous elle, et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers ! iMaintenant chassée, poursuivie par ses ennemis implacables, qui avaient eu l'audace de lui faire son procès, tantôt sauvée, tantôt presque prise, changeant de fortune à chaque quart d'heure, n'ayant pour elle que Dieu et son courage inébranlable, elle n'avait ni assez de vents ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. Mais enfin elle arrive à Brest, où, après tant de maux, il lui fut permis de respirer un peu *.

Quand je considère en moi-même les périls extrêmes et continuels qu'a courus cette princesse sur la mer et sur la terre, durant l'espace de près de dix ans , et que d'ailleurs je vois que toutes les entreprises sont inutiles contre sa personne, pendant que tout réussit d'une manière surprenante contre l'Etat, que puis-je penser autre chose, sinon que la Providence, autant attachée à lui conserver la vie qu'à renverser sa puissance, a voulu qu'elle survécût à ses grandeurs , afin qu'elle pût survivre aux attachements de la terre et aux sentiments d'orgueil , qui corrompent d'autant plus les âmes qu'elles sont

» Notes hist. N» 52. — ^ En 1644. Notes hist. N« 33.

94 BOSSUET. — ItiO'J. — UHAISON FU.NÈBKE

plus grandes et plus élevées? Ce fut un conseil à peu près semblable qui abaissa autrefois David sous la main du rebelle Absalon, « Le voyez-vous, ce grand roi, dit le saint et éloquent prêtre de iMarseilie, le voyez-vous seul, abandonné, tellement déchu dans l'esprit des siens qu'il devient un objet de mépris aux uns, et, ce qui est plus insupportable à un grand courage, un objet de pitié aux autres; ne sachant, poursuit Salvien , de laquelle de ces deux choses il avait le plus à se plaindre , ou de ce que Siba le nourrissait, ou de ce que Séméi avait Tinsolence de le maudire*?» Voilà, Messieurs, une image, mais imparfaite, delà reine d'Angleterre, quand , après de si étranges humiliations, elle fut encore contrainte de paraître au monde, et d'étaler, pour ainsi dire, à la France même, et au Louvre, où elle était née avec tant de gloire , toute l'étendue de sa misère. Alors elle put bien dire avec le prophète Isaïe : « Le Seigneur des armées a fait ces choses pour anéantir tout le faste des grandeurs humaines, et tourner en ignominie ce que l'univers a de plus auguste'. » Ce n'est pas que la France ait manqué à la fille de Henri le Grand. Anne la magnanime, la pieuse, que nous ne nommerons jamais sans regret, la reçut d'une manière convenable à la majesté des deux reines. Mais les affaires du roi ne permettant pas que cette sage régente pût proportionner le remède au mal, jugez de l'état de ces deux princesses. Henriette, d'un si grand cœur, est contrainte de demander du secours ; Anne, d'un si grand cœur , ne peut en donner assez ^ Si l'on eût pu avancer ces belles années dont nous admirons maintenant le cours glorieux , Louis, qui

1 Dejcctus usque in servorum suorum , quod grave est, contunieliam ; vel , quod gravius , misericordiam ; ut vel Siba eura pasceret , vel maledicere Semci publicè non timeret. Salv. de Guber. Dei, 1. ii. c. 5. — ^ Dominus excrcituutn cojîilavit hoc, ut delraheret superbiani oinnis gloria', et ad ignoniiniam deduceret universos iiiclvtos teirae. Isa. xxiii. 9. — 3 [t}otes hisf. No 5i.

entend de si loin les gémissements des chrétiens afQigés; qui, assuré de sa gloire, dont la sagesse de ses conseils et la droiture de ses intentions lui répondent toujours , malgré Tincertitude des événements, entreprend lui seul la cause commune, et porte ses armes redoutées à travers des espaces immenses de mer et de terre, aurait-il refusé son bras à ses voisins , à ses alliés , à son propre sang, aux droits sacrés de la royauté, qu'il sait si bien maintenir? Avec quelle puissance FAngleterre l'aurait-elle vu invincible défenseur ou vengeur présent de la majesté violée !

Mais Dieu n'avait laissé aucune ressource au roi d'Angleterre ; tout lui manque , tout lui est contraire. Les Ecossais, à qui il se donne, le livrent aux Parlementaires anglais, et les gardes fidèles de nos rois trahissent le leur \ Pendant que le parlement d'Angleterre songe à congédier l'armée , cette armée toute indépendante réforme elle-même à sa mode le parlement , qui eût gardé quelque mesure , et se rend maîtresse de tout ^ Ainsi le roi est mené de captivité en captivité ; et la reine remue en vain la France , la Hollande , la Pologne même, et les puissances du Nord les plus éloignées. Elle ranime les Ecossais , qui arment trente mille hommes; elle fait avec le duc de Lorraine une entreprise pour la délivrance du roi son seigneur, dont le succès paraît infaillible, tant le concert en est juste. Elle retire ses chers enfants, l'unique espérance de sa maison; et confesse à cette fois que, parmi les plus mortelles douleurs , on est encore capable de joie ^ Elle console le roi, qui lui écrit de sa prison môme qu'elle seule soutient son esprit, et qu'il ne faut craindre de lui aucune bassesse , parce que sans cesse il se souvient qu'il est h. elle. 0 mère, ô femme, ô reine admirable, et digne d'une meilleure

30 janvier 1647. Notes liist. N» 55. — ^ Décembre 1647. Ibid. N" 56. — 3 Notes hist. N" 57.

fortune, si les fortunes de la terre étaient quelque chose ! Enfin il faut céder à voire sort. Vous avez assez soutenu l'Etat , qui est attaqué par une force invincible et divine : il ne reste plus désormais sinon que vous teniez ferme parmi ses ruines \

Comme une colonne, dont la masse solide paraît le plus ferme appui d'un temple ruineux , lorsque ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle sans l'abattre ; ainsi la reine se montre le ferme soutien de l'Etat, lorsque après en avoir longtemps porté le faix , elle n'est pas même courbée sous sa chute.

Qui cependant pourrait exprimer ses justes douleurs? qui pourrait raconter ses plaintes? Non, Messieurs, Jérémie luimême, qui seul semble être capable d'égaler les lamentations aux calamités, ne suffirait pas à de tels regrets. Elle s'écrie avec ce prophète : « Voyez, Seigneur, mon affliction. Mon ennemi s'est fortifié ; et mes enfants sont perdus. Le cruel a mis sa main sacrilège sur ce qui m'était le plus cher. La rovauté a été profanée, et les princes sont foulés aux pieds. Laissez-moi, je pleurerai amèrement; n'entreprenez pas de me consoler. L'épée a frappé au dehors; mais je sens en moi-même une mort semblable '. »

Mais après que nous avons écouté ses plaintes, saintes filles', ses chères amies — car elle voulait bien vous nommer ainsi — vous qui l'avez vue si souvent gémir devant les autels de son unique protecteur, et dans le sein desquelles elle averse les secrètes consolations qu'elle en recevait, mettez fin à ce discours, en nous racontant les sentiments chrétiens dont vous avez été

1 Charles I" fut exécuté le 30 janvier 1649. Notes hist. N» 40. — 2 Facti sunt filii mai perditi, quoniam invaluit inimicus. Lam. i. 16. Manum suam misit hostis ad omnia desiderabilia ejus. Ibid. i. 10. PoUuit regnum et principes ejus Ibid. 11. 2. Recedite a me, amare flebo ; nolite incunibere ut consoleniini me. Is. XXII. 4. Foris interficit gladius, et domi mors similis est. Lam, i. 20. — 3 Les Visitaadines. Notes hist. N" 30.

les témoins fidèles. Combien de fois a-t-clle, en ce lieu, remercié Dieu humblement de deux grandes grâces : l'une , de l'avoir fait chrétienne; l'autre, Messieurs, qu'altendez-vous? peutêtre d'avoir rétabli les affaires du roi son fils? Non, c'est de l'avoir fait reine malheureuse *. Ah ! je commence à regretter les bornes étroites du lieu où je parle. 11 faut éclater, percer cette enceinte, et faire retentir bien loin une parole qui ne peut être assez entendue. Que ses douleurs l'ont rendue savante dans la science de l'Evangile, et qu'elle a bien connu la religion et la vertu de la croix, quand elle a uni le christia- Disme avec les malheurs ! Les grandes prospérités nous aveuglent, nous transportent, nous égarent, nous font oublier Dieu , nous-mêmes , et les sentiments de la foi. De là naissent des monstres de crimes, des raffinements de plaisir, des délicatesses d'orgueil, qui ne donnent que trop de fondement à ces terribles malédictions, que Jésus-Christ a prononcées dans son Evangile: « Malheur à vous qui riez! Malheur à vous qui êtes pleins » et contents du monde ^ ! Au contraire, comme le christianisme a pris sa naissance de la croix, ce sont aussi les malheurs qui le fortifient. Là, on expie ses péchés; là, on épure ses intentions; là, on transporte ses désirs de la terre au ciel; là, on perd tout le goût du monde, et on cesse de s'appuyer sur soi-même et sur sa prudence. 11 ne faut pas se flatter; les plus expérimentés dans les affaires font des fautes capitales ^ Mais que nous nouspardonnonsaisémenl nos fautes, quand lafortune nous les pardonne ; et que nous nous croyons bientôt les plus éclairés et les plus habiles , quand nous sommes les plus élevés et les plus heureux ! Les mauvais succès sont les seuls maîtres qui peuvent nous reprendre utilement, et nous arracher cet aveu d'avoir failli, qui coûte tant à notre orgueil. Alors, quand les malheurs nous ouvrent les yeux, nous repassons

1 Elle se donnait à elle-même le litre de reine malheureuse. — - Vae qui saturati estis.... Vee vobis, qui ridetis. Luc. vi, 25. — 3 Notes hist. No 58.

avec amertume sur tous nos faux pas; nous nous trouvons également accablés de ce que nous avons fait, et de ce que nous avons manqué de faire ; et nous ne savons plus par oii excuser celte prudence présomptueuse qui se croyait infaillible. Nous voyons que Dieu seul est sage; et, en déplorant vainement les fautes qui ont ruiné nos affaires, une meilleure réflexion nous apprend à déplorer celles qui ont perdu notre éternité, avec celte singulière consolation qu'on les répare quand on les pleure.

Dieu a tenu douze ans i sans relâche , sans aucune consolation de la part des hommes, notre malheureuse reine —donnons-lui hautement ce titre, dont elle a fait un sujet d'actions de grâces — lui faisant étudier sous sa main ces dures, mais solides leçons. Enfin, fléchi par ses vœux et par son humble patience, il a rétabli la maison royale. Charles II est reconnu, el l'injure des rois a été vengée ^ Ceux que les armes n'avaient pu vaincre, ni les conseils ramener, sont revenus tout à coup d'eux-mêmes : déçus par leur liberté, ils en ont h la fin détesté l'excès , honteux d'avoir eu tant de pouvoir, et leurs propres succès leur faisant horreur. Nous savons que ce prince magnanime eût pu hâter ses affaires , en se servant de la main de ceux qui s'offraient à détruire la tyrannie par un seul coup. Sa grande âme a dédaigné ces moyens trop bas; il a cru qu'en quelque état que fussent les rois , il était de leur majesté de n'agir que par les lois ou par les armes. Ces lois qu'il a protégées , l'ont rétabli presque toutes seules : il règne paisible et glorieux sur le trône de ses ancêtres, et fait régner avec lui la justice , la sagesse et la clémence.

11 est inutile de vous dire combien la reine fut consolée par ce merveilleux événement ; mais elle avait appris par ses

1 Du 30 janvier 1649, jour de l'exécution de Charles I", au 29 mai 1660, jour de rentrée triomphale de Charles II à Londres. — ^ Le 8 mai 1660. Notes hist. No 59.

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malheurs à ne changer pas dans un si grand changement de son état. Le monde, une fois hanni, n'ont plus de retour dans son cœur. Elle vit avec étonnement que Dieu , qui avait rendu inutiles tant d'entreprises et tant d'efforts, parce qu'il attendait l'heure qu'il avait marquée, quand elle fut arrivée , alla prendre comme par la main le roi son fils, pour le conduire à son trône. Elle se soumit plus que jamais à cette main souveraine , qui tient du plus haut des cieux les rênes de tous les empires; et, dédaignant les trônes qui peuvent être usurpés, elle attacha son affection au royaume oii l'on ne craint point d'avoir des égaux , et où l'on voit sans jalousie ses concurrents \ Touchée de ces sentiments, elle aima cette humble maison ^ plus que ses palais. Elle ne se servit plus de son pouvoir que pour protéger la foi catholique , pour multiplier ses aumônes, et pour soulager plus abondamment les familles réfugiées de ses trois royaumes , et tous ceux qui avaient été ruinéd pour la cause de la religion, ou pour le service du roi. Rappelez en votre mémoire avec quelle circonspection elle ménageait le prochain, et combien elle avait d'aversion pour les discours empoisonnés de \à médisance. Elle savait de quel poids est, non-seulement la moindre parole, mais le silence même des princesj et combien la médisance se donne d'empire, quand elle a osé seulement paraître en leur auguste présence. Ceux qui la voyaient attentive à peser toutes ses paroles, jugeaient bien qu'elle était sans cesse sous la vue de Dieu , et que, fidèle imitatrice de l'institut de Sainte-Marie, jamais elle ne perdait la sainte présence de la Majesté divine. Aussi rappelait-elle souvent ce précieux souvenir par l'oraison , et par la lecture du livre de l'Imitation de Jésus, oi^i elle a[)prenait à se conformer au véritable modèle des chrétiens. Elle veillait

1 Plus amant illiid regnum , in quo non liment habere consortes. S. Aug. de Civit. Dei, 1. v. c. 24; Ojjer. t. VII, p. 141. — 2 Le monastère de Chaillot.

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