DANS SA PASSION
Premier point d'un sermon prêché pour la première fois, le vendredi-saint, 4 avril 1670, par Bourdaloue*.
Judœi signa petunt, et Grœci sapientiam quœrunt. Nos autem prœdicamus Christum crucifixum, Judœis quide'm scandalum, Gentibus autem slultitiam ; ipsis autem vocatis JudcBts atque GrœciSj Christum Deivirtulevi, et Dei sapientiam. — Les Juifs demandent des miracles, et les Grecs cherchent la sagesse. Pour nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifié, qui est un sujet de scandale aux Juifs, et qui paraît une folie aux Gentils: mais qui est la force de Dieu, et la sagesse de Dieu à ceux qui sont appelés, soit d'entre les Gentils, soit d'entre les Juifs. Dans la première Épitre aux Corinthiens, chap. i, v. 22-24.
Sire , - *
Si jamais les prédicateurs pouvaient , avec quelque sujet apparent, rougir de leur ministère, ne serait-ce pas en ce jour, où ils se voient obligés de publier les humiliations étonnantes du Dieu qu'ils annoncent , les outrages qu'il a reçus, les faiblesses qu'il a ressenties, ses langueurs, ses souffrances, sa passion, sa mort? Cependant, disait le grand Apôtre, malgré les ignominies de la croix, je ne rougirai jamais de l'Evangile de mon Sauveur ; et la raison qu'il en apporte est aussi surprenante , et même encore plus surprenante que le sentiment qu'il en avait. C'est que je sais, ajoutait-il, que l'Evangile de la croix est la vertu de Dieu pour tous ceux qui sont éclairés des lumières de la foi. Non eruhesco Evangelium ; vii'lm enim Dei est omni credenli *.
Non-seulement saint Paul n'en rougissait point , mais il s'en glorifiait. Car, à Dieu ne plaise , mes frères , écrivait-il aux Galates , que je fasse jamais consister ma gloire dans aucune autre chose que dans la croix de Jésus-Christ. iMilii autem ahsit gloriari nisi in cruce Domini noslri Jesii Chrisli \
1 Bourdaloue avait alors trente-huit ans. Voyez Notes hist. N<» 61. — î Rom.\, 16. — 3Ga/. VI, 14.
tOâ DOURDALOUE. — 1G70. — PUISSANCE
Bien loin que la croix lui donnât de la confusion dans l'exercice de son ministère, i! prétendait que, pour soutenir son ministère avec honneur, le plus infaillible moyen était de prêcher la croix de l'Homme-Dieu ; et qu'en effet il n'y avait rien dans tout l'Evangile de plus grand , de p'tus merveilleux, de plus propre même h satisfaire des csprfts raisonnables et sensés, que ce profond et adorable mystère Car voilà le sens littéral de ce passage tout divin que j'ai choisi pour mon texte : Juclœi signa pelunt, el Grœci sapienlianrquœrunt. Les Juifs incrédules demandent qu'on Itjur fasge voir des miracles; les Grecs, vains et superbes, scfpitiuejft de.-cliercher la sagesse : les uns et les autres s'obslinefit à ne voiloir croire en Jésus- Christ qu'à ces deux condi4j^nsr-Et îifoi, dit l'Apôtre, pour confondre également l'incrédulité des uns et la vanité des autres, je me contente de leur prêcher Jésus-Christ même crucifié. Pourquoi? parce que c'est par excellence le miracle de la force de Dieu , et tout ensemble le chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu : miracle de la force de Dieu , qui seul doit tenir lieu aux Juifs de tout autre miracle , Chrisliim crucifixum Dei virtulem ; chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu, qui seul est plus que suffisant pour soumettre les Gentils au joug de la foi, et pour les faire renoncer à toute la sagesse mondaine , Chrisfum cnicifixum Dei sapientiam.
Admirable idée que concevait le Docteur des nations, se représentant toujours la passion du Sauveur des hommes comme un mystère de puissance et de sagesse. Or, c'est à celte idée, chrétiens, que je m'attache, parce qu'elle m'a paru, d'une part, plus propre à vous édifier; elde l'autre , plus digne de Jésus-Christ, dont j'ai à vous faire aujourd'hui l'éloge funèbre. Car il ne s'agit pas ici de pleurer la mort de cet Homme- Dieu. Nos larmes, si nous en avons à répandre, doivent être réservées pour un autre usage; et nous ne pouvons ignorer quel est cet usage que nous en devons faire, après que Jésus-
Christ lui-rnômo nous l'a si positivement et si distinctement marqué , lorsque, allant au Calvaire, il dit aux filles de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. Il ne s'agit pas, dis-je, de pleurer sa mort, mais il s'agit delà méditer; ils'agit d'en approfondir le mystère; il s'agit d'y reconnaître le dessein de Dieu , ou plutôt l'ouvrage de Dieu ; il s'agit d'y trouver l'établissement et l'affermissement de notre foi : et c'est, avec la grâce de mon Dieu , ce que j'entreprends. On vous a cent fois touchés et attendris par le récit douloureux de la passion de Jésus-Christ; et je veux, moi, vous instruire. Les discours pathétiques et affectueux que l'on vous a faits ont souvent ému vos entrailles, mais peut-être d'une compassion stérile, ou, tout au plus, d'une componction passagère, qui n'a pas été jusqu'au changement de vos mœurs. Mon dessein est de convaincre votre raison , et de vous dire quehiuc chose encore ôff- plus solide, qui désormais serve de fonds à tous les sentiments de piété que ce mystère peut inspirer.
En deux mots, mes chers auditeurs , qui vont partager cet entretien, vous n'avez peut-être jusqu'à présent considéré la mort du Sauveur que comme le mystère de son humilité et de sa faiblesse; et moi, je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paraître toute Tétenduc de sa puissance : ce sera la première partie. Le monde, jusqu'à présent, n'a regardé ce mystère que comme une folie; et moi je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse : ce sera la seconde partie.
Donnez-moi , Seigneur, pour traiter dignement un si grand sujet, ce zèle dont fut rempli votre Apôtre, quand vous le choisîtes pour porter votre nom aux rois, et pour leur faire révérer, dans l'humiliation même de votre mort, la divinité de votre personne. Je ne parle pas ici, comme saint Paul, à des Juifs, ni à des Gentils; je parle à des chrétiens de profession, mais parmi lesquels on voit tous les jours des faibles dans la
foi, qui, pleins des maximes du siècle, et consultant trop la prudence humaine, ne laissent pas, quoique chrétiens, d'être quelquefois troublés et même tentés sur l'incontestable vérité de leur religion , quand on leur représente le Dieu qu'ils adorent, comblé d'opprobres et expirant sur une croix. Or, c'est pour cela que je dois les fortifier, en leur faisant connaître le don de Dieu caché dans le mystère de votre mort, et en relevant dans leur idée vos faiblesses apparentes \ Soutenez-moi donc, ô mon Dieu, mais en même temps donnez à mes auditeurs celte docilité avec laquelle ils doivent entendre votre parole, pour être non-seulement persuadés, mais convertis et sanctifiés. Je vous la demande, Seigneur, celte grâce , et je l'obtiendrai par les mérites de votre croix même. Car, oubliant aujourd'hui Marie , je n'envisage que votre croix , notre unique espérance; et je vais lui rendre d'abord l'hommage et le culte que lui rend solennellement toute l'Eglise, en lui disant : 0 Crux, ave. ''
Qu'un Dieu, comme Dieu, agisse en maître et en souverain; qu'il ail créé d'une parole le ciel et la terre; qu'il fasse des prodiges dans l'univers, et que rien ne résiste à sa puissance ; c'est une chose, chrétiens, si naturelle pour lui, que ce n'est presque pas un sujet d'admiration pour nous. Mais qu'un
1 II importe de ne pas se tromper sur le hul de l'orateur. Bourdaloue parle à des chrétiens faibles dans la foi, et non pas à des incrédules. Supposant donc que la divinité de Jésus-Christ est reconnue par son auditoire, il prouve que les scandales de la passion, au lieu d'infirmer cette croyance, sont de nature à la fortifier, puisqu'ils montrent la force et la sagesse d'un Dieu là oîi n'apparaissent que faiblesse et folie. Faute de préciser ainsi la pen.sée de ce puissant dialecticien, quelques critiques ont trouvé sa thèse incomplète : elle le serait, en effet, en présence de déistes. Les auditoires du xvii' siècle étaient plus croyants et mieux instruits des mystères de la foi que ceux de nos jours. Mais le grand monde chrétien d'alors, orgueilleux et sensuel, avait besoin comme celui d'aujourd'hui, et peutêtre encore plus , d'être affermi contre les apparentes bassesses de la croix.
DE JÉSUS-CHRIST DANS SA PASSION. lOo
Dieu souffre, qu'un Dieu expire dans les tourments, qu'un Dieu, comme parle l'Ecriture, goûte la mort, lui qui possède seul l'immortalité; c'est ce que ni les anges ni les hommes ne comprendront jamais. Je puis donc bien m'écrier avec le prophète : Ohstupescite, cœli K Ocieux, soyez-en saisis d'étonnement ! car, voici ce qui passe toutes nos vues, et ce qui demande toute la soumission et toute l'obéissance de notre foi. Mais aussi est-ce dans ce grand mystère que notre foi a triomphé du monde , Et hœc est Victoria quœ vincit mundum , fides nostra ^.
Il est vrai, chrétiens, Jésus-Christ a souffert, et il est mort. Mais en vous parlant de sa mort et de ses souffrances, je ne crains pas d'avancer une proposition que vous traiteriez de paradoxe, si les paroles de mon texte ne vous avaient disposés à l'écouter avec respect; et je prétends que Jésus-Christ a souffert et qu'il est mort eu Dieu, c'est-à-dire d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à un Dieu ; d'une manière tellement propre de Dieu, que saint Paul, sans autre raison, a cru pouvoir dire aux Juifs et aux Gentils : Oui, mes frères, ce crucifié que nous vous prêchons, cet homnie dont la mort vous scandalise, ce Christ qui vous a paru au;;Calvaire frappé de la main de Dieu et réduit dans la dernière faiblesse, est la vertu de Dieu même. Ce que vous méprisez en lui, c'est ce qui nous donne de la vénération pour lui. 11 est notre Dieu, et nous n'en voulons point d'autre marque, ni d'autre preuve que sa croix. Voilà le précis de la théologie de saint Paul, que vous n'avez peut-être jamais bien comprise, et que j'entreprends de vous développer. Entrons, chrétiens, dans le sens de ces divines paroles, Christum crucipxnm Dei virtulem ; et tirons-en tout le fruit qu'elles doivent produire dans nos âmes pour notre édification.
i Jerem. ii, 12. — 2 I. Ep. Joan. v, 4.
Je dis que Jésus-Christ est mort d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à un Homme-Dieu : la seule exposition des choses va vous en convaincre. En effet, un hdtrnme qui meurt après avoir prédit lui-même clairement et expressément toutes les circonstances de sa mort ; un homme qui meurt en faisant actuellement des miracles, et les plus grands miracles, pour montrer qu'il n'y a rien que de surhumain et de divin dans sa mort; un homme dont la mort, bien considérée, est ellemême le plus grand de tous les miracles, puisque bien loin de mourir pai- défaillance, comme le reste des hommes, il meurt au contraire par un effort de sa toute-puissance ; mais, ce qui surpasse tout le reste, un homme qui par l'infamie de sa mort parvient à la plus haute gloire , et qui, expirant sur la croix , triomphe par sa croix même du prince du monde, dompte par sa croix l'orgueil du monde, érige sa croix sur les ruines de l'idolâtrie et de l'infidélité du monde ; n'est-ce pas un homme qui meurt en Dieu, ou, si vous voulez, en Homme- Dieu? Et voilà sur quoi s'est fondé l'Apôtre en disant que cet homme mort sur la croix était, non pas le ministre delà vertu de Dieu, mais la vertu même de Dieu incarnée, Chrislum crucifixion Dei vblutem.
Ne séparons point ces quatre preuves ; et vous avouerez qu'il n'y a point d'esprit raisonnable, ni môme d'esprit opiniâtre, qui n'en doive être touché. Venons au détail.
Non, Chrétiens, il n'appartient qu'à un Dieu de pénétrer dans l'avenir jusques à l'avoir absolument en sa puissance, et jusques à pouvoir dire infailliblement et en maître: Cela sera; quoique la chose dépende d'une infinité de causes libres qui y doivent concourir. Il n'appartient qu'à un Dieu de connaître distinctement et par soi-même le fond des cœurs, et d'en révé^. 1er les plus intimes secrets, les intentions les plus cachées, jusqu'à savoir mieux ce qui est, ou ce qui sera dans la pensée et dans la volonté de Thomme, que l'homme même. Or, c'est
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ce qu'a fait Jésus-Christ à l'égard de sa passion et de sa mort.
Je m'explique. A l'entendre parler de sa passion longtemps avant sa passion même, et sans que les Juifs eussent encore formé nul dessein contre lui, on dirait qu'il en parle comme d'un événement déjà arrivé, et dont il raconte l'histoire, tant il est exact à en marquer jusques aux moindres circonstances; et à le voir, le jour de sa mort, subir les différents supplices qu'il endure, on croirait que les bourreaux qui le tourmentent sont moins les exécuteurs des jugements rendus contre sa personne, que de ses prédictions. Enfin, disait-il à ses Apôtres, pour les préparer à ce douloureux mystère , nous allons à Jérusalem, et tout ce qui a été dit du Fils de l'homme va s'accomplir. Car ce Fils de l'homme — c'était la qualité qu'il se donnait — ce Fils de l'homme, que vous voyez et qui vous parle , sera livré aux Gentils; il sera outragé , insulté , fouetté , crucifié. On lui crachera au visage; il mourra dans l'opprobre, et il ressuscitera le troisième jour.
Prenez garde, chrétiens, à la réflexion que fait ici saint Chrysostome. 11 y avait déjà des siècles entiers que les prophètes, qui furent dans l'ancienne loi les précurseurs du Messie, avaient publié toutes ces particularités. Comme l'obstacle principal qui devait un jour détourner les esprits mondains de croire en Jésus-Christ était le prétendu scandale que leur causerait l'ignominie de sa mort, Dieu, par une singulière providence, avait révélé aux prophètes que la mort, quoique ignominieuse de ce Messie, serait dans la plénitude des temps le souverain remède du péché, la réparation solennelle du péché, l'excellent moyen du salut et de la rédemption du monde; afin que la prophétie, témoignage invincible de la divinité, rendît les ignominies mêmes de cette mort, non -seulement vénérables, mais adorables ; et que les hommes, dans cette vue, bien loin de s'en scandaliser, fussent persuadés qu'il n'y avait rien dans
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la passion du Sauveur qui ne fût au-dessus de l'homme. Car voilà , dit saint Chrysostome , quel était le dessein de Dieu , lorsque, dans l'Ancien Testament, il faisait parler Isaïe des souffrances de Jésus-Christ avec autant de certitude, et dans des termes aussi précis que les Evangélistes en ont ensuite parlé dans le Nouveau. Mais ce dessein de Dieu était encore bien plus sensible, et la preuve beaucoup plus convaincante et plus touchante dans la prédiction immédiate qu'en faisait Jésus-Christ lui-même. Car c'est moi, disait-il à ses disciples, en les entretenant de sa mort prochaine, c'est moi qui suis cet homme de douleurs annoncé par Isaïe; c'est moi qui vais remplir jusques à un point tout ce qui en est écrit. Nous voici arrivés au terme de la consommation des choses, et vous en allez être les spectateurs et les témoins. Mais il m'importe que dès maintenant vous en soyez avertis, afin que dans la suite vous n'en soyez pas troublés.
Aussi, tout ce que cet adorable Sauveur leur avait marqué des livres de Moïse et des prophètes , comme se rapportant à lui, s'exécuta-t-il bientôt après, et à la lettre, dans la sanglante catastrophe de sa passion et de sa mort. Ce fut en conséquence et en vertu de ces divines prophéties, dont il était personnellement le sujet, que les Juifs, au lieu de le juger selon leur loi, puisqu'il était Juif, le livrèrent à Pilale, qui était Gentil; que les soldats, contre toutes les formes de la justice , ajoutant à ce que portait l'arrêt de sa condamnation l'insulte et l'inhumanité, lui crachèrent au visage, et le meurtrirent de soufflets; que, jusques aux moindres circonstances du prix auquel il devait être vendu, de l'emploi qu'on devait faire de cet argent , du partage de ses habits et de sa robe jetée au sort, du fiel qu'on lui présenta, les Ecritures, qu'il s'était lui-même appliquées, furent, à ce qu'il semble, la règle de tout ce que ses ennemis attentèrent contre lui; comme s'il n'eût souffert que pour justifier ces oracles , prononcés tant de siècles avant
qu'il eût paru au monde. Ut adimplerenlur Scrîpturœ; ut implerelur sermo quem dixerat K Argument si solide et si fort, qu'il n'en fallut pas davantage pour la conversion de ce fameux eunuque, trésorier de la reine d'Ethiopie, dont il est parlé au livre des Actes, et à qui saint Philippe, diacre, expliqua la merveille que je vous prêche. Toutes ces prophéties, et bien d'autres, littéralement et ponctuellement vérifiées dans la passion de Jésus-Christ, l'obligèrent à reconnaître ce Messie, promis de Dieu, et envoyé dans la plénitude des temps. Nous, mes chers auditeurs, nous, revêtus du caractère de chrétiens, en serions-nous moins touchés; et ce qui a suffi pour convaincre un homme que la lumière de l'Evangile n'avait point encore éclairé , serait-il trop faible pour nous confirmer dans la foi que nous professons?
Je dis de même du secret des cœurs, dont Jésus-Christ, dans sa passion , fit bien voir qu'il était le maître. Il prédit à ses apôtres qu'un d'entre eux le trahirait , et Judas y pensait actuellement et le trahit. 11 prédit à saint Pierre qu'il le renoncerait ; et saint Pierre le renonça en effet. Il lui prédit que , malgré sa chute, sa foi ne manquerait point; et la foi de saint Pierre n'a point manqué. 11 lui prédit qu'après sa conversion il affermirait ses frères; et sa conversion , dans la suite, les affermit tous. Il prédit à Madeleine que l'action qu'elle venait de faire , en répandant sur sa tête un parfum précieux, serait louée et prêchée dans tout le monde; et dans tout le monde on en parle encore aujourd'hui. Il prédit à Jérusalem, en pleurant sur elle, qu'elle serait détruite et ruinée de fond en comble; et Jérusalem fut assiégée, pillée, renversée par les Romains, sans qu'il en restât pierre sur pierre.
Cette science des choses futures et des secrets les plus impénétrables, n'était-elle pas évidemment la science d'un
1 Matth. XXVI, 56; Joan. xm, 18, xviii, 9.
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Dieu? Scrutans corda et renés Deus \ Et un homme qui mourait de la sorte, révélant et manifestant ce qui n'était ni ne pouvait être connu que de Dieu , n'avait-il pas toute la puissance et toute la vertu de Dieu même? Chrisliim crucipxum Dei virlutem.
Mais ce que j'ajoute doit faire encore plus d'impression sur vous. 11 meurt, cet Homme-Dieu, faisant des miracles ; et quels miracles? Ah! chrétiens, y en eut-il jamais, et jamais yen aura-t-il de plus éclatants? Tout mourant qu'il est, il fait trembler la terre , il ouvre les sépulcres, il ressuscite les morts, il déchire le voile du temple, il obscurcit le soleil : prodiges aussi surprenants qu'inouïs , prodiges dont les soldais furent tellement émus qu'ils s'en retournèrent convertis ; mais au reste, remarque saint Augustin, convertis par l'efficace du même sang qu'ils avaient répandu , Ipso rcdempli sanguine quem fudenmt ^. Que dis-je que saint Matthieu n'ait pas rapporté en termes exprès? Viso terrœ motu, et liis quœ fichant, timueruntvalde, dicenles : Vere filius Dei eralisle^.
Je sais qu'il s'est trouvé, jusque dans le christianisme, des impies plus ennemis de Jésus-Christ que les Juifs et les païens mêmes, qui n'ont point eu honte de contester la vérité de ces miracles, prétendant qu'ils pouvaient être supposés; que, par un dessein formé, les Evangclistes avaient pu s'accorder entre eux pour les publier à la gloire de leur maître. Mais c'est ici que l'impiété, pour me servir du terme de l'Ecriture, se confond elle-même; et, qu'en s'élevant contre Dieu , elle fait paraître autant d'ignorance que de malignité. Car, sans examiner combien ce doute est téméraire, puisqu'il n'a point d'autre fondement que la prévention et l'esprit de libertinage, il faudrait montrer, dit saint Augustin, quel intérêt
« Ps. VII, 10. — 2 In Joa. Ev. c. 16 ; Aug. Oper. t. m, part. 2, p. 724. — ^ Mat th. xxvii, 54.
auraient eu les Evangélistes à publier ces miracles de Jésus- Christ, s'ils eussent été persuadés que c'étaient de faux miracles. N'est-il pas évident que tout le fruit qu'ils en devaient attendre et qui leur en revint, fut la haine publique , les persécutions, les fers, les tourments les plus cruels? Bien loin donc de croire qu'ils eussent pris plaisir à inventer et à débiter ces miracles dont ils auraient connu la fausseté, il faudrait plutôt s'étonner que, les ayant connus pour vrais , ils eussent eu assez de force pour en rendre, au dépens de leur propre vie, le témoignage qu'ils en ont rendu. De plus, poursuit saint Augustin, le style seul dont les Evangélistes ont écrit l'histoire de Jésus-Christ et de sa passion , lelir simplicité, leur naïveté, ne marquant ni indignation contre les Juifs, ni compassion pour leur maître ; parlant de lui comme en auraient parlé les hommes du monde les plus indifférents et les moins intéressés dans sa cause; racontant ses faiblesses dan? le jardin, ses dégoûts, ses ennuis, ses frayeurs, le sanglant affront qu'il eut à essuyer dans le palais d'Hérode, et le mépris que ce prince lui témoigna, le traitement indigne qu'on lui fit chez Anne , chez Caiphe, chez Pilate ; et les racontant avec plus d'exactitude et plus au long que ses miracles mômes; cette sincérité, dis-je, fait bien voir qu'ils n'écrivaient pas en hommes passionnés et prévenus , mais en témoins fidèles et irréprochables de la vérité, dont ils furent les martyrs jusqu'à l'effusion de leur sang.
Ce n'est pas tout. Car si ses miracles étaient supposés, les Juifs, à qui il importait tant de découvrir l'imposture , et qui ne manquaient pas alors d'écrivains célèbres , n'eussentils pas pris soin d'en détromper le monde? ne se fussent-ils pas inscrits contre? Et c'est néanmoins ce qu'ils n'ont jamais fait, et ce qu'ils ne font pas même encore, puisque leurs propres auteurs et Josèphe , entre les autres, les démentiraient. Cette éclipse universelle , arrivée contre le cours de la nature, eut
quelque chose de si prodigieux et de si remarquable, que Tertullien , deux siècles après , en parlait encore aux païens , magistrats de Rome, comme d'un fait dont ils conservaient la tradition dans leurs archives , Ciim mundi casum relatum hahetis in archivis vestris \ Ce fait même , qu'on regardait comme un fait constant et avéré, surprit tellement Denys l'Aréopagite , ce sage de la gentilité, mais devenu un des plus fermes appuis et des plus grands ornements de notre religion , que, tout éloigné qu'il était de la Judée, et plus encore de la connaissance de nos mystères, il en fut frappé jusqu'à reconnaître lui-même que ces ténèbres avaient été pour lui comme une source de lumière, ou l'avaient au moins disposé à recevoir avec soumission les vérités de la foi et les divines instructions de saint Paul. Que dirai-je de ce fameux criminel crucifié avec Jésus-Christ, et tout à coup converti par ce même Sauveur? Ce changement si subit , qui d'un scélérat fit un vaisseau d'élection et de miséricorde, pouvait-il être l'effet d'une persuasion humaine, et ne partait-il pas visiblement d'un principe surnaturel et divin? Si Jésus-Christ n'eût agi en Dieu, eùt-il pu, mourant sur la croix, se faire connaître à ce malheureux, et confesser sa divinité? et ce miracle de la grâce ne sert-il pas encore à confirmer tous les prodiges de la nature, dont le ciel et la terre, comme de concert, honorèrent ce Dieu agonisant et expirant?
Mais, me direz-vous, les Pharisiens, malgré ces miracles,, ne laissèrent pas de persister dans leur incrédulité J'en conviens, mes chers auditeurs; mais, sans entrer sur ce point dans la profondeur et dans l'abîme des jugements de Dieu , toujours justes et saints, quoique terribles et redoutables, vous savez quelle fut l'envie des Pharisiens contre Jésus- Christ ; et vous n'ignorez pas ce que peut une telle passion
1 Apologet. c. xxi; Opcr. p. 20 ( Paris, 1675).
pour aveugler les esprils et pour endurcir les cœurs. Quelque inconcevable qu'ait été l'obstination des Pharisiens, peut-être encore aujourd'hui trouverait-on dans le monde , et dans le monde chrétien , des hommes aussi incrédules , s'ils voyaient leurs ennemis faire des miracles ; et qui plutôt attribueraient ces miracles à l'enfer, comme les Pharisiens attribuaient ceux du Sauveur du monde au Prince des ténèbres, que de renoncer à leurs préjugés et à leur haine. Quoi qu'il en soit , reprend saint Chrysostome, c'est par là même que commença la réprobation des Pharisiens ; et ce mystère de la prédestination et de la réprobation divine parut en ce que les mêmes miracles qui convertirent les soldats et une grande foule de peuple, ne servirent qu'à rendre les Pharisiens plus indociles et plus opiniâtres. Mais c'est encore à cette différence que nous devons reconnaître dans Jésus-Christ mourant la toute-puissante vertu dont nous parlons. Car, comme raisonne saint Chrysostome , mourir en sauvant les uns et en réprouvant les autres; en éclairant les aveugles , qui vivaient dans les ténèbres de l'infidélité, et en aveuglant les plus éclairés, qui abusaient de leurs lumières ; en convertissant ceux-là par miséricorde , et laissant périr ceux-ci par justice : n'était-ce pas faire éclater, jusque dans sa mort, les plus glorieux et même les plus essentiels attributs de Dieu ?
11 n'y eut qu'un miracle que Jésus-Christ ne voulut pas faire dans sa passion : c'était de se sauver lui-même, comme le lui proposaient ses ennemis, l'assurant qu'ils croiraient en lui, s'il descendait de la croix. Si rex Israël est, clescendat nunc de cruce, et credimus ei ^ Mais pourquoi ne le fit-il pas ce miracle? On en voit aisément la raiso^i, dit saint Augustin; et c'est que ce seul miracle eût détruit tous les autres et arrêté le grand ouvrage qu'il avait entrepris , et à quoi tous les
' Matth. XXVII, 42.
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antres miracles se rapportaient comme à leur fin , savoir, l'ouvrage de la rédemption des hommes, qui devait être consommé sur la croix. D'ailleurs ses ennemis , préoccupés de leur passion , auraient aussi peu déféré à ce miracle qu'à celui de la résurrection de Lazare. Car, si l'évidence du fait qui les obligea de convenir que Lazare , mort et enseyeli depuis quatre jours, était incontestablement ressuscité, au lieu de les déterminer à croire en Jésus-Christ , leur fit prendre la résolution de le perdre , parce que ce n'était plus la raison, mais la passion qui présidait à leurs conseils ; peut-on juger que le voyant descendre de la croix, ils eussent été de meilleure foi et plus disposés à lui rendre la gloire qui lui était due? Mais, sans m'arrêter aux Pharisiens, répondez-moi , mes chers auditeurs, et dites-moi : Jésus-Christ, dans la conjoncture où je le considère, pouvant, comme il est indubitable, se sauver lui-même , et ne le voulant pas , n'a-t-il pas fait quelque chose de plus grand et de plus au-dessus de l'homme , que s'il l'eût en effet voulu ? Miracle pour miracle — appliquezvous à ceci que vous n'avez peut-être jamais bien pénétré, et qui me paraît plus édifiant — , miracle pour miracle, la douceur avec laquelle il permet aux soldats de se saisir de sa personne, après les avoir renversés par terre en se présentant seulement à eux et leur disant cet^e parole : C'est moi. Ego sum; la réprimande qu'il fait à saint Pierre sur l'indiscrétion de son zèle , le blâmant d'avoir tiré l'épée contre un domestique du grand-prêtre, lui faisant entendre qu'il n'avait qu'à prier son père, et que son père lui enverrait des légions d'anges qui combattraient pour sa défense ; et, afin de le convaincre qu'il ne parlait pas en vain , guérissant actuellement par un miracle le serviteur que Pierre avait blessé; ce silence si admirable et si constamment soutenu devant ses juges, surtout devant Pilate , qui, convaincu de son innocence, ne l'interrogeait que pour avoir lieu de l'absoudre ; ce refus du coii'
tenter la curiosité d'Hérode, dont il lui était si facile de s'attirer la protection ; celabandonnement de sa propre cause et par conséquent de sa vie; cette tranquillité et cette paix au milieu des insultes les plus outrageantes ; cette détermination à supporter tout sans en demander justice, sans prendre personne à partie , sans former la moindre plainte; cette charité héroïque qui lui fait excuser en mourant ses persécuteurs ; tout cela , je dis tous ces miracles de patience dans un homme d'ailleurs d'une conduite irréprochable et pleine de sagesse, n'étaienl-ils pas plus miraculeux que s'il eût pensé à se tirer des mains de ses bourreaux , et qu'il se fût détaché de la croix? Chrislum crucifixum Dei virlulem\
Il n'est donc mort que parce qu'il l'a voulu, et même encore de la manière qu'il l'a voulu : ce qui n'appartient , dit saint Augustin , qu'à un homme-Dieu, et ce qui marque dans la mort même la souveraineté et l'indépendance de Dieu. Or voilà, chrétiens , sur quoi j'ai fondé cette autre proposition , que la mort de Jésus-Christ, bien considérée en elle-même, avait été non-seulement un miracle, mais le plus singulier de tous les miracles. Pourquoi ? parce qu'au lieu que les autres hommes meurent par faiblesse , meurent par violence , meurent par nécessité, il est mort, je ne dis pas précisément par choix et par une dispositign libre de sa volonté, mais par un effet de son absolue puissance : en sorte que jamais il n'a fait, comme Fils de Dieu et comme Dieu , un plus grand effort de cette puissance absolue , que dans le moment oia il consentit que son âme bienheureuse fût séparée de son corps ; et les théologiens en apportent deux raisons. Comprenez-les.
Premièrement, disent-ils , parce que Jésus-Christ ayant été exempt de tout péché , et absolument impeccable , il devait être et il était naturellement immortel ; d'où il s'ensuit que
1 I. Co/. 1,24.
IJ6 BOURliALOLE. — 1(570. — PUISSANCE
son corps et son âme, unis hyposlaliquement à la Divinilé, ne pouvaient être séparés sans un miracle. 11 fallut donc que Jésus-Christ, pour faire celle séparation, forçât , pour ainsi dire, toutes les lois de la providence ordinaire, et qu'il usât de tout le pouvoir que Dieu lui avait donné, pour détruire cette belle vie, qui, quoique humaine, était toutefois la vie d'un Dieu. Secondement , parce que Jésus-Christ , en vertu de son sacerdoce, étant par excellence le souverain pontife de la loi nouvelle, il n'y avait que lui qui pût, ni qui dût offrir à Dieu le sacrifice de la rédemption du monde, et immoler la victime qui y était destinée. Or, cette victime , c'était son corps. Nul autre que lui ne devait donc l'immoler , ce corps; nul autre que lui n'avait le pouvoir pour cela nécessaire. Les bourreaux qui le cruciGaient étaient bien les ministres de la justice de Dieu, mais ils n'étaient pas les prêtres qui devaient sacrifier cette hostie à Dieu. 11 fallait un pontife qui fût saint , qui fût innocent , qui fut sans tache , qui fût séparé des pécheurs et revêtu d'un caractère particulier. Or ce caractère ne pouvait convenir qu'à Jésus-Christ; d'où saint Augustin concluait que Jésus-Christ , par l'effet le plus merveilleux, avait été tout ensemble et le prêtre et l'hostie de son sacrifice. Idem sacerdos et hostia \
Ce fut donc lui-même qui se sacrifia, qui exerça sur sa propre personne cette fonction de prêtre et de pontife; luimême qui détruisit , au moins pour quelques jours , cet adorable composé d'un corps souffrant et d'une âme glorieuse ; en un mot, lui-même qui se fit mourir. Car ce ne furent point les bourreaux qui lui ôtèrent la vie ; mais il la quitta de luimême. Nemo tollit animam meam a me , sed ego pono eam a me ipso '. 11 est mort sur la croix, dit saint Augustin ; mais, à
1 Passim. Voyez Vlnclex de ses œuvres , au mot Christus sacerdos. — ^ Joan. X, 18.
DE JÉSUS-CHRIST DANS SA PASSION. d 17
parler proprement et dans la rigueur , il n'est pas mort par le supplice de la croix. Et pour vous le faire comprendre, il est certain, par le témoignage même des Juifs, que le supplice de la croix , ou plutôt, que ce qui faisait mourir les criminels condamnés à la croix, n'était pas simplement d'y être attachés , mais d'y être rompus vifs. Or, selon la prophétie , Jésus-Christ avait déjà rendu le dernier soupir lorsqu'on voulut lui briser les os ; d'où vient que Pilate s'étonna qu'il fût si tôt mort. Pilatus aulem mirabalur , si jam ohiisset *. Et ce qui montre qu'il n'était point mort par défaillance de la nature , c'est qu'en expirant, il poussa un grand cri vers le ciel. Jésus autem, emissa voce magna, eœpiravil \ Chose si extraordinaire, qu'au rapport de l'Evangélisle, le centenier qui l'observait de près, et qui le vit expirer de la sorte, protesta hautement qu'il était Dieu et vrai Fils de Dieu. Videns autem cenlurio , qui ex adverso stabat , quia sic damans eœpirasset, ait : Vere Filins Dei erat isle^. Si ce centenier eût été un disciple du Sauveur , et qu'il eût ainsi raisonné , peutêtre son raisonnement et son témoignage pourraient-ils être suspects ; mais c'est un infidèle , c'est un païen qui , de la manière dont il voit mourir Jésus-Christ, conclut sans hésiter qu'il meurt par miracle ; et qui , de ce miracle , tire immédiatement la conséquence qu'il est donc vraiment le Fils de Dieu. Videns quia sic expirasset, ait : Vere Filius Dei erat iste. En faut-il davantage pour justifier la parole de l'Apôfro : Christum crucifixum Dei virlulem ?
Il est vrai que ce Sauveur mourant a eu ses langueurs et ses faiblesses; et je pourrais répondre d'abord avec Isaïe que les langueurs et les faiblesses qu'il fit paraître dans sa mort, n'étaient pas les siennes , mais les nôtres, et que le [)rodigo est qu'il ait porté seul les faiblesses et les langueurs de tous
' Marc. XV, 44. — 2 Ibid. 37. -- 3 Ibiff. 39.
les hommes. Verc languores noslros ipse tulit , et dolores nostros ipse portavil\ Mais parce que celle pensée , quoique solide , serait peul-être encore trop spirituelle pour des esprits mondains et incrédules, je réponds autrement avec saint Chrysoslome, et je dis : Oui, ce Sauveur mourant a eu ses faiblesses; mais le prodige est , que ses faiblesses mêmes , que ses langueurs mêmes , que ses défaillances mêmes , aient été dans le cours de sa passion comme autant de miracles. Car s'il sue en priant dans le jardin, c'est d'une sueur de sang , et si abondante que la terre en est baignée. Si quelques moments après sa mort on lui perce le côté, par un autre effet égalemont miraculeux, il en sort du sang et de l'eau ; et celui qui le rapporte assure qu'il l'a vu , et qu'il en doit être cru. Et qui vidilf teslimonium perhibuit -. On dirait qu'il ne souffre et qu'il ne meurt que pour faire éclater dans sa personne la vertu de Dieu , Chrislum crucifixum Dei virlulem.
Concluons par une dernière preuve, mais essentielle : c'est de voir un homme que l'ignominie de sa mort , que la confusion, l'opprobre , l'humiliation infinie de sa mort , élèvent à toute la gloire que peut prétendre un Dieu ; tellement , qu'à son seul nom et en vue de sa croix , les plus hautes puissances du monde fléchissent les genoux et se prosternent pour lui faire hommage de leur grandeur. Humiliavit semelipsuniy factus ohediens usque ad morlcm, morlem aulem crucis. Propter quod et Dcus exaltavit illum , ut in nomine Jesu omne genu flectatur , cœkslium , tcrrestrium , et infernorum '\ Voilà ce que Dieu révélait à saint Paul, dans un temps — remarque bien importante — dans un temps où tout semblait s'opposer à l'accomplissement de cette prédiction ; dans un temps où, selon toutes les vues de la prudence humaine, cette prédiction devait passer pour chimérique ; dans un temps
' Im'ie, LUI, 4. — * Joan. xix, 35. — ^ Plnllpp. ii, 8-10.
OÙ le nom de Jésus-Christ élail en horreur. Toutefois, ce qu'avait dit l'Apôtre est arrivé ; ce qui fut pour les chrétiens de ce temps-là un point de foi, a cessé , en quelque façon , de l'être pour nous, puisque nous sommes témoins de la chose, et qu'il ne faut plus captiver nos esprits pour la croire. Les puissances de la terre fléchissent maintenant les genoux devant ce crucifié. Les princes, et les plus grands de nos princes, sont les premiers à nous en donner l'exemple; et il n'a tenu qu'à nous, les voyant en ce saint jour au pied de l'autel adorer Jésus-Christ sur la croix, de nous consoler et de nous dire à nous-mêmes : Voilà ce que m'avait prédit saint Paul; et ce que du temps de saint Paul j'aurais rejeté comme un songe , c'est ce que je vois , et de quoi je ne puis douter. Or, un homme, mes chers auditeurs, dont la croix, selon la helie expression de saint Augustin, a passé du lieu infâme dos supplices sur le front des monarques et des empereurs , a locis suppliciorum ad frontes imper alorum^ ; un homme qui, sans autre secours, sans autres armes, par la vertu seule de la croix, a vaincu l'idolâtrie, a triomphé de la superstition, a détruit le culte des faux dieux, a conquis tout l'univers, au lieu que les [dus grands rois de l'univers ont besoin , pour les moindres conquêtes, de tant de secours; un homme qui, comme léchante l'Eglise, a trouvé le moyen de régner par où les autres cessent de vivre, c'est-à-dire par le bois qui fut l'instrument de sa mort, quia Dominus regnavit a ligno; et ce qui est encore plus merveilleux, un homme qui, pendant sa vie, avait expressément marqué que tout cela s'accomplirait, et que du moment qu'il serait élevé de la terre, il attirerait tout à lui, voulant, comme l'observe l'évangéliste, signifier par là de quel genre de mort il devait mourir, et ego, si exaltatus fuero a terra , omnia traham ad meipsum; hoc autem dicebat signifîcans qua morte
• In Psalm. 36, sermo ii ; Aug. Oper. t. IV, p. 267.
esset moriturus *; un tel homme n'est-il pas plus qu'homme? n'est-il pas homme et Dieu tout ensemble? Quelle vertu la croix où nous le contemplons n'a-t-elle pas eue pour le faire adorer des peuples? Combien d'apôtres de son Evangile, combien d'imitateurs de ses vertus, combien de confesseurs, combien de martyrs , combien d'âmes saintes dévouées à son culte , combien de disciples zélés pour sa gloire; disons mieux, combien de nations, combien de royaumes, combien d'empires n'a-t-il pas attirés à lui par le charme secret, mais toutpuissant de cette croix? Chrislum crucifixum Dei virtutem.
Ah! mes frères, les Pharisiens voyaient les miracles de ce Dieu crucifié, et ils ne se convertissaient pas. C'est ce que nous avons peine à comprendre. Mais ce qui se passe dans nous est-il moins incompréhensible? Car nous voyons actuellement un miracle de la mort de Jésus-Christ encore plus grand , un miracle subsistant, un miracle avéré et incontestable, je veux dire, le triomphe de sa croix, le inonde converti, le monde devenu chrétien , le monde sanctifié par sa croix. El ego, si exaltalus fuero a terra, omnia traham ad meipsum , Nous le voyons, et notre foi, malgré ce miracle, est toujours languissante et chancelante. Voilà ce que nous devons pleurer, et ce qui doit nous faire trembler. Mais pour profiter de ce mystère, au lieu de trembler et de pleurer par le sentiment d'une dévotion passagère et superficielle , tremblons et pleurons dans l'esprit d'une salutaire componction. Jésus-Christ mourant a fait des miracles. 11 faut qu'il en fasse encore un qui doit être le couronnement de tous les autres, et c'est le miracle de notre conversion. Il a fait fendre les pierres, il a ouvert les tombeaux, il a déchiré le voile du temple. 11 faut que la vue de sa croix fasse fendre nos cœurs , peut-être plus durs que les pierres. 11 faut qu'elle ouvre nos consciences,
» Joan. xn, 32 et 33.
DE JÉSCS-GHRIST DANS SA PASSION. 121
peut-être jusqu'à présent fermées comme des tombeaux. Il faut qu'elle déchire notre chair, cette chair de péché, par les saintes rigueurs de la pénitence. Car pourquoi ce Dieu mourant ne nous convertira-t-il pas, puisqu'il a bien converti les auteurs de sa mort? et quand nous convertira-t-il , si ce n'est en ce grand jour où son sang coule avec abondance pour notre salut et notre sanctification?
Pécheurs, qui m'écoutez , voilà ce qui doit vous remplir de confiance. Tandis que vous êtes pécheurs, vous êtes, en qualité de pécheurs , les ennemis de Jésus-Christ ; vous êtes ses persécuteurs ; le dirai-je? — mais puisque c'est après saint Paul, pourquoi ne le dirais-je pas? — vous êtes même ses bourreaux. Car autant de fois qu'il vous arrive de succomber à la tentation et de commettre le péché, vous crucifiez tout de nouveau ce Sauveur dans vous-mêmes. Mais souvenez-vous que le sang de cet Homme-Dieu a eu le pouvoir d'effacer le péché môme des Juifs qui l'ont répandu. Chrisli sanguis sic fusus est , ut ipsum peccalum poluerit delere quo fusus est \ C'est en cela, dit saint Augustin, qu'a paru la vertu toute divine de la rédemption de Jésus-Christ; c'est en cela qu'il a paru Sauveur. De ses ennemis il a fait des prédestinés , de ses persécuteurs il a fait des saints ; tout pécheurs que vous êtes , quel droit n'avezvous donc pas de prétendre à ses miséricordes? Approchez du trône de sa grâce, qui est sa croix; mais approchez-en avec des cœurs contrits et humiliés , avec des cœurs soumis et purifiés de la corruption du monde, avec des cœurs dociles et susceptibles de toutes les impressions de l'esprit céleste. Car tel est le miracle que ce Dieu Sauveur veut, par la vertu de sa croix, opérer aujourd'hui dans vous. Votre retour à Dieu , et un retour parfait, après de si longs égarements ; votre pénitence , et une pénitence exemplaire, après tant de désordres et
» In Joan. Ev, c. 16; Aug. Ope}\ i, III, Part. 2, p. 724,