DE MICHEL LE TELLIER
rent ne pouvoir donner auprès de lui une meilleure recommandation à ce centenier, qu'en disant à notre Sauveur : «Il aime notre nation ^ » Jérémie a-t-il plus versé de larmes que lui sur les ruines de sa patrie? Que n'a pas fait ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les malheurs de ses citoyens? Fidèle au prince comme à son pays, il n'a pas craint d'irriter l'envie des Pharisiens en défendant les droits de César ^ ; et lorsqu'il est mort pour nous sur le Calvaire, victime de l'univers, il a voulu que le plus chéri de ses évangélistes remarquât qu'il mourait spécialement pour sa nation, quia moriturus eratpro gente '.
Si notre zélé ministre, louché de ces vérités, exposa sa vie, craindrait-il de hasarder sa fortune? Ne sait-on pas qu'il fallait souvent s'opposer aux inclinations du cardinal son bienfaiteur? Deux fois, en grand politique, ce judicieux favori sut céder au temps, et s'éloigner de la cour*. Mais il le faut dire, toujours il y voulait revenir trop lot. Le Tellier s'opposait à ses impatiences jusqu'à se rendre suspect ; et, sans craindre ni ses envieux, ni les défiances d'un ministre également soupçonneux et ennuyé de son état, il allait d'un pas intrépide oij la raison d'Etat le déterminait. 11 sut suivre ce qu'il conseillait. Quand l'éloignement de ce grand ministre eut attiré celui de ses confidents , supérieur par cet endroit au ministre même, dont il admirait d'ailleurs les profonds conseils, nous l'avons vu retiré dans sa maison ~% où il conserva sa tranquillité parmi les incertitudes des émotions populaires et d'une cour agitée; et résigné à la Providence, il vit sans inquiétude frémir à l'entour les flots irrités; et parce qu'il souhaitait le rétablissement du ministre, comme un soutien nécessaire de la réputation et de l'autorité delà régence,etnon pas, comme plusieurs antres, pour son intérêt que le poste qu'il occupait lui donnait assez
* Diligit enhn gentem nostram. Luc. vu, 5. — ' Matth. xxii, 21. — » Joan, XI, 81, — * Lcôfévrier 16ol, etlel9août 1652. — 8 En 1651.
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de moyens de ménager d'ailleurs, aucun mauvais Irailement ne le rebutait. Un beau-frère, sacrifié malgré ses services, lui montrait ce qu'il pouvait craindre. 11 savait, crime irrémissible dans les cours, qu'on écoutait des propositions contre luimême, et peut-être que sa place eût été donnée, si on eût pu la remplir d'un homme aussi sur. Mais il n'en tenait pas moins la balance droite. Les uns donnaient au ministre des espérances trompeuses; les autres lui inspiraient de vaines terreurs, et, en s'empressant beaucoup, ils faisaient les zélés et les importants. Le Tellier lui montrait la vérité, quoique souvent importune ; et industrieux à se cacher dans les actions éclatantes, il en renvoyait la gloire au ministre, sans craindre dans le même temps de se charger des refus que l'intérêt de l'Etat rendait nécessaires. Et c'est de là qu'il est arrivé qu'en méprisant par raison la haine de ceux dont il lui fallait combattre les prétentions, il en acquérait Testime et souvent même l'amitié et la confiance. L'histoire en racontera de fameux exemples : je n'ai pas besoin de les rapporter; et, content de remarquer des actions de vertu dont les sages auditeurs puissent profiter, ma voix n'est pas destinée à satisfaire les politiques ni les curieux.
Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos mallieurs? cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'Etat, d'un caractère si haut qu'on ne pouvait ni Testimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; ferme génie que nous avons vu, en ébranlant l'univers, s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le courage de le reconnaître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et enfin comme peu capable de contenter ses désirs : tant il connut son erreur, et le vide des grandeurs humaines \ Mais pendant qu'il vou-
* Le cardinal de Retz. .\o/e* hisf. N» lo6.
BÈ MICHEL LE TÉIlIER. 3?9
lait acquérir ce qu'il devait un jour mépriser, il remua tout par de secrets et puissants ressorts; et, après que tous les partis furent abattus, il sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards ^ La religion s'intéresse dans ses infortunes ; la ville royale s'émeut; et Rome même menace *. Quoi donc, n'est-ce pas assez que nous soyons attaqués au dedans et au dehors par toutes les puissances temporelles? Faut-il que la religion se mêle dans nos malheurs, et qu'elle semble nous opposer de près et de loin une autorité sacrée? Mais, parles soins du sage Michel le Tellier, Rome n'eut point à reprocher au cardinal Mazarin d'avoir terni l'éclat de la pourpre dont il était revêtu ; les afTaires ecclésiastiques prirent une forme réglée \ Ainsi le calme fut rendu à l'Etat ; on revoit dans sa première vigueur l'autorité affaiblie; Paris et tout le royaume, avec un fidèle et admirable empressement, reconnaît son roi gardé par la Providence et réservé à ses grands ouvrages ; le zèle des compagnies, que de tristes expériences avaient éclairées, est inébranlable ; les pertes de l'Etat sont réparées ; le cardinal fait la paix avec avantage* ; au plus haut point de sa gloire, sa joie est troublée par la triste apparition de la mort; intrépide, il domine jusqu'en ses bras et au milieu de son ombre; il semble qu'il ait entrepris de montrer à toute l'Europe que sa faveur, attaquée par tant d'endroits, est si hautement rétablie que tout devient faible contre elle, jusqu'à une mort prochaine et lente. 11 meurt avec cette triste consolation •' ; et nous voyons commencer ces belles années dont on ne peut assez admirer le cours glorieux.
Cependant la grande et pieuse Anne d'Autriche rendait un
1 Notes hist. N» 157. — 2 Ibid. N" 138. — * Ibid. — ^ La paix des Pyrénées, conclue le 7 novembre 1659. Ibid. N^^ 106 et 138. — » Le cardinal Mazarin mourut le 9 mars 1661. 'Sotes hist. N» 159.
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perpétuel témoignage à l'inviolable fidélité de notre ministre, où, parmi tant de divers mouvements, elle n'avait jamais remarqué un pas douteux. Le roi , qui dès son enfance l'avait vu toujours attentif au bien de l'Etat et tendrement attaché à sa personne sacrée, prenait confiance en ses conseils; et le ministre conservait sa modération , soigneux surtout de cacher l'important service qu'il rendait continuellement à l'Etat, en faisant connaître les hommes capables de remplir les grandes places, et en leur rendant à propos des offices qu'ils ne savaient pas. Car que peut faire de plus utile un zélé ministre, puisque le prince, quelque grand qu'il soit, ne connaît sa force qu'à demi, s'il ne connaît les grands hommes que la Providence fait naître en son temps pour le seconder? Ne parlons pas des vivanfs, dont les vertus non plus que les louanges ne sont jamais sûres dans le variable état de celte vie. Mais je veux ici nommer par honneur le sage, le docte et le pieux Lamoignon, que notre ministre proposait toujours comme digne de prononcer les oracles de la justice dans le plus majestueux de ses tribunaux *. La justice , leur commune amie, les avait unis ; et maintenant ces deux âmes pieuses, touchées sur la terre du même désir de faire régner les lois , contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d'où les nôtres sont dérivées ; et si quelque légère trace de nos faibles distinctions paraît encore dans une si simple et si claire vision, elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle....
1 Le célèbre Lamoiîrnon , premier président du parlement de Paris , mourut le 10 décembre 1677.
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