‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 32 sur 87 · DE MICHEL LE TELLIER · texte numérisé non relu

DE MICHEL LE TELLIER

l'archiduc , forcé d'avouer qu'il n'avait pas de pouvoir, fit connaître lui-même au peuple ému — si toutefois un peuple ému connaît quelque chose — qu'on ne faisait qu'abuser de sa crédulité '. Mais s'il y eut jamais une conjoncture où il fallut montrer de la prévoyance et un courage intrépide, ce fut lorsqu'il s'agit d'assurer la garde des trois illustres captifs '. Quelle cause les fit arrêter : si ce fut ou des soupçons , ou des vérités , ou de vaines terreurs, ou de vrais périls, et dans un pas si glissant des précautions nécessaires , qui le pourra dire à la postérité ? Quoi qu'il en soit, l'oncle du roi est persuadé ; on croit pouvoir s'assurer des autres princes , et on fait des coupables, en les traitant comme tels ', Mais où garder des lions toujours prêts à rompre leurs chaînes , pendant que chacun s'efforce de les avoir en sa main pour les retenir ou les lâcher au gré de son ambition ou de ses vengeances? Gaston, que la cour avait attiré dans ses sentiments , était-il inaccessible aux factieux ? Ne vois-je pas au contraire autour de lui des âmes hautaines, qui, pour faire servir les princes à leurs intérêts cachés, ne cessaient de lui inspirer qu'il devait s'en rendre le maître ? De quelle importance, de quel éclat, de quelle réputation au dedans et au dehors d'être le maître du sort du prince de Condé ! Ne craignons pas de le nommer, puisque enfin tout est surmonté par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L'avoir entre ses mains, c'était y avoir la victoire même qui le suit éternellement dans les combats. Mais il était juste que ce précieux dépôt de l'Etat demeurât entre les mains du roi; et il lui appartenait de garder une si noble partie de son sang *.

Pendant donc que notre ministre travaillait à ce glorieux ouvrage, où il y allait de la royauté et du salut de l'Etat, il

* En 1650, au mois de septembre. Notes hist. N» 154. — * Le prince de Condé, son frère le prince de Conti et son beau-frère le duc de Longuevillc, arrêtée par Mazarin, le 18 janvier 1650. — ' Notes hist. N° 155. — * Ibid.

276 B0S3UET. — 4686. — oraison funèbre

fut seul en butte aux factieux. Lui seul, disaient-ils, savait dire et taire ce qu'il fallait. Seul il savait épancher et retenir son discours: impénétrable, il pénétrait tout; et pendant qu'il tirait le secret des cœurs , il ne disait, maître de lui-même, que ce qu'il voulait. 11 perçait dans tous les secrets, démêlait toutes les intrigues, découvrait les entreprises les plus cachées et les plus sourdes machinations. C'était ce sage dont il est écrit : « Les conseils se recèlent dans le cœur de l'homme à la manière d'un profond abîme sous une eau dormante; mais l'homme sage les épuise ; » il en découvre le fond. Siculaqua yrofunda, sic comilium in corde viri ; vir sapiens exhauriet illudK Lui seul réunissait les gens de bien , rompait les liaisons des factieux, en déconcertait les desseins, et allait recueillir dans les égarés ce qu'il y restait quelquefois de bonnes intentions. Gaston ne croyait que lui; et lui seul savait profiter des heureux moments et des bonnes dispositions d'un si grand prince. « Venez, venez, faisons contre lui de secrètes menées. » Venite, et cogitemus adversus eum cogitationes. Unissons-nous pour le décréditer; tous ensemble a frappons-le de notre langue, et ne souffrons plus qu'on écoule tous ses beaux discours. » Percutiamus eum lingua, neque attendamus ad universos sermones ejus *. Mais on faisait contre lui de plus funestes complots. Combien reçut-il d'avis secrets que sa vie n'était pas en sûreté? Et il connaissait, dans le parti, de ces fiers courages dont la force malheureuse et l'esprit extrême ose tout, et sait trouver des exécuteurs. Mais sa vie ne lui fut pas précieuse, pourvu qu'il fut fidèle à son ministère. Pouvaitil faire à Dieu un plus beau sacrifice que de lui offrir une âme pure de l'iniquité de son siècle, et dévouée à son prince et à sa patrie? Jésus nous en a montré l'exemple: les Juifs même le reconnaissaient pour un si bon citoyen qu'ils cru-

1 Prov. XX, b. — » Jerem. xvm, 18.

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