‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 35 sur 87 · PREMIER POINT · texte numérisé non relu

PREMIER POINT

Quelle est, mes frères , cette Jérusalem dont le Prophète parle , cette cité pacifique dont les portes ne se ferment ni jour ni nuit, qui suce le lait des nations , dont les rois de la terre senties nourriciers et viennent adorer les sacrés vestiges? Elle isst si puissante que tout royaume qui ne Ini sera pas soumis périra; et si heureuse qu'elle n'aura plus d'antre soleil que Dieu , qui fera luire sur elle un jour éternel. Qui ne voit que ce ne peut être cette Jérusalem rebâtie par les Juifs ramenés de Babylone, ville faible, malheureuse, souvent en guerre, toujours en servitude sous les Perses, les Grecs, les Romains; enfin sous ces derniers, réduite en cendres, avec une dispersion universelle de ses enfants, qui dure encore depuis seize siècles? C'est donc manifestement hors du peuple juif qu'il faut chercher l'accomplissement des promesses dont il est déchu.

Il n'y a plus d'autre Jérusalem que celle d'en haut, qui est notre mère, selon saint Paul ' : elle vient du ciel , et elle enfante sur la terre.

Qu'il est beau , mes frères , de voir comment les promesses se sont accomplies en elle! Tel était le caractère du Messie qu'il devait non pas subjuguer par les armes, comme les Juifs charnels le prétendaient grossièrement , mais , ce qui est infiniment plus noble et plus digne de la magnificence des promesses, attirer par sa puissance sur les cœurs, sous son règne d'amour et de vérité, toutes les nations idolâtres.

Jésus-Christ naît , et la face du monde se renouvelle. La loi de Moïse, ses miracles, ceux des Prophètes , n'avaient pu servir de digue contre le torrent de l'idolâtrie, et conserver le culte du vrai Dieu chez un seul peuple resserré dans un coin du monde ; mais celui qui vient d'en haut est au-dessus

» Ad Gttlat. IV, 26.

28i FÉNELON. — 1687. — ?ERMON

de tout : à Jésus est réservé de posséder toutes les nations en héritage. II les possède, vous le voyez. Depuis qu'il a été élevé sur la croix, il a attiré tout à lui. Dès l'origine du christianisme, saint Irénée et Tertullien ont montré que l'Eglise était déjà plus étendue que cet empire même qui se vantait d'être lui seul tout l'univers. Les régions sauvages et inaccessibles du IVord, que le soleil éclaire à peine, ont vu la lumière céleste; les plages brûlantes d'Afrique ont été inondées des torrents de la grâce; les empereurs mêmes sont devenus les adorateurs du nom qu'ils blasphémaient, et les nourriciers de l'Eglise dont ils versaient le sang. Mais la vertu de l'Evangile ne doit pas s'éteindre après ces premiers efforts , le temps ne peut rien contre elle: Jésus-Christ , qui en est la source, est de tous les temps; il était hier, il est aujourd'hui,'et il sera aux siècles des siècles '. Aussi vois-je cette fécondité qui se renouvelle toujours; la vertu de la croix ne cesse d'attirer tout à elle.

Regardez ces peuples barbares qui firent tomber l'empire romain. Dieu les a multipliés et tenus en réserve sous un ciel glacé, pour punir Rome païenne et enivrée du sang des martyrs: il leur lâche la bride, et le monde en est inondé. Mais, en renversant cet empire, ils se soumettent à celui du Sauveur; tout ensemble ministres des vengeances et objets des miséricordes sans le savoir, ils sont menés comme par la main au-devant de l'Evangile; et c'est d'eux qu'on peut dire à la lettre qu'ils ont trouvé le Dieu qu'ils ne cherchaient pas.

Combien voyons-nous encore de peuples que l'Eglise a enfantés à Jésus-Christ depuis le huitième siècle, dans ces temps mêmes les plus malheureux, où ses enfants, révoltés contre elle, n'ont point de honte de lui reprocher qu'elle a été stérile et répudiée par son Epoux ! Vers le dixième siècle, dans ce

i Jésus Chrijtus beri et hodie, ipse et in saecula. Àd Hebr, xai, 8.

siècle dont oâ exagère trop les malheurs , accourent en foule à l'Eglise, les uns sur les autres, l'Allemand, de loup ravissant devenu agneau, le Polonais, le Poinéranien , le Bohémien, le Hongrois conduit aux pieds des Apôtres par son premier roi saint Etienne. Non, non, vous le voyez, la source des célestes bénédictions ne tarit point. Alors l'Epoux donna de nouveaux enfants à l'Epouse , pour la justifier et pour montrer qu'elle ne cesse point d'être son unique et sa bien-aimée.

Mais que vois-je depuis deux siècles? Des régions immenses qui s'ouvrent tout à coup ; un nouveau monde inconnu à l'ancien, et plus grand que lui. Gardez-vous bien de croire qu'une si prodigieuse découverte ne soit due qu'à l'audace des hommes. Dieu ne donne aux passions humaines, lors môme qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il leur faut pour être les instruments de ses desseins : ainsi l'homme s'agite , mais Dieu le mène. La foi plantée dans l'Amérique , parmi tant d'orages , ne cesse pas d'y porter des fruits.

Que reste-t-il ? Peuples des extrémités de l'Orient , votre heure est venue. Alexandre , ce conquérant rapide , que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre de ses pieds, lui qui fut si jaloux de subjuguer le monde entier, s'arrêta bien loin au deçà de vous; mais la charité va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brûlants , ni les déserts , ni les montagnes , ni la distance des lieux , ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l'intempérie de l'air, ni le milieu fatal de la ligne où l'on découvre un ciel nouveau , ni les flottes ennemies , ni les côtes barbares , ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui volent comme les nuées? Vents, portez-les sur vos ailes. Que le Midi, que l'Orient, que les îles inconnues les attendent et les regardent en silence venir de loin. Qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes qu'on voit venir du haut des montagnes apporter la paix , annoncer les biens éternels , prêcher le salut , et dire : 0

:^8t) FÉ.NELO'. — 1687. — SERMON

Sion , Ion Dieu régnera sur toi ' ! Les voici ces nouveaux conquérants , qui viennent sans armes , excepté la croix du Sauveur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus , mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste.

Peuples qui les vîtes venir , quelle fut d'abord votre surprise, et qui peut la représenter? Des hommes qui viennent à vous sans être attirés par aucun motif ni de commerce , ni d'ambition, ni de curiosité; des hommes qui, sans vous avoir jamais vus, sans savoir même où vous êtes, vous aiment tendrement, quittent tout pour vous , et vous cherchent au travers de toutes les mers, avec tant de fatigues et de périls, pour vous faire part de la vie éternelle qu'ils ont découverte ! Nations ensevelies dans l'ombre de la mort , quelle lumière sur vos têtes!

A qui doit-on , mes frères, cette gloire et cette bénédiction de nos jours? A la compagnie de Jésus, qui, dès sa naissance, ouvrit, par le secours des Portugais , un nouveau chemin à l'Evangile dans les Indes. N'est-ce pas elle qui a allumé les premières étincelles du feu de l'apostolat dans le sein de ces hommes livrés à la grâce ? H ne sera jamais effacé de la mémoire des justes, le nom de cet enfmt d'Ignace qui, de la même main dont il avait rejeté l'emploi de la confiance la plus éclatante, forma une petite société de prêtres, germes bénis de cette communauté \

0 Ciel , conservez à jamais la source d'une grâce si abondante, et faites que ces deux corps portent ensemble le nom du Seigneur Jésus à tous les peuples qui l'ignorent !

Parmi ces différents royaumes où la grâce prend diverses

1 Qiiara pukliri super montes pedes annuntiaiitis et pra?dicantis pacem,annuntiantis bonum , pra-dicanlis salutem , dicentis Sion : Regnabit Deus tuus ! Is. LU, 7; Sah. i, 15; ad Rom. x, 15. — ^ Le père Alexandre de Rhode?.

Notes hist. N» 162.

formes selon la diversité des naturels, des mœurs et des gouvernements , j'en aperçois un qui est le canal de l'Evangile pour les autres. C'est à Siam que se rassemblent ces hommes de Dieu ; c'est là que se forme un clergé composé de tant de langues et de peuples sur qui doit découler la parole de vie '; c'est là que commencent à s'élever jusque dans les nues des temples qui retentiront des divins cantiques.

Grand roi dont la main les élève, que tardez-vous à faire au vrai Dieu, de votre cœur même, le plus agréable et le plus auguste de tous les temples '. Pénétrants et attentifs observateurs , qui nous montrez un goût si exquis ; fidèles ministres qu'il a envoyés du lieu où le soleil se lève jusqu'à celui où il se couche, pour voir Louis , rapportez-lui ce que vos yeux ont vu : ce royaume fermé , non , comme la Chine , par une simple muraille, mais par une chaîne de places fortifiées qui en rendent les frontières inaccessibles ; cette majesté douce et pacifique qui règne au dedans ; mais surtout cette piété qui cherche bien plus à faire régner Dieu que l'homme. Sache, par nos histoires, la postérité la plus reculée que l'Indien est venu mettre aux pieds de Louis les richesses de l'aurore, en reconnaissance de l'Evangile reçu par ses soins ! Encore n'est-ce pas assez de nos histoires; fasse le Ciel qu'un jour, parmi ces peuples, les pères attendris disent à leurs enfants pour les instruire : Autrefois, dans un siècle favorisé de Dieu, un roi rwmmé Louis, jaloux d'étendre les conquêtes de Jésus-Christ bien loin au delà des siennes , fit passer de nouveaux apôtres aux Indes; c'est par là que nous sommes chrétiens; et nos ancêtres accoururent d'un bout de l'univers à l'autre pour voir la sagesse , la gloire et la piété qui étaient dans cet homme mortel !

* Notes hist. N" 163. — ' Ces paroles s'adressent au roi de Siam, qui annonçait alors des dispositions favorables au christianisme. Noies hist. N» 161.

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