‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 36 sur 87 · FÉNELON. — 1687. — SERMON · texte numérisé non relu

FÉNELON. — 1687. — SERMON

Sous sa protection , que la distance des lieux ne peut affaiblir, ou plutôt — car à Dieu ne plaise que nous mettions notre espérance ailleurs qu'en la croix î — ou plutôt par la vertu toute-puissanle du nom de Jésus-Christ , évêques , prêtres , allez annoncer l'Evangile à toute créature. J'entends la voix de Pierre qui vous envoie et qui vous anime. 11 vit, il parle dans son successeur; son zèle et son autorité ne cessent de confirmer ses frères. C'est de la chaire principale , c'est du centre de l'unité chrétienne que sortent les rayons de la foi la plus pure et la plus féconde , pour percer les ténèbres de la genlilité. Allez donc, anges prompts et légers ; que sous vos pas les montagnes descendent , que les vallées se comblent , que toute chair voie le salut de Dieu.

Frappe, cruel Japon ; le sang de ces hommes apostoliques ne cherche qu'à couler de leurs veines, pour te laver dans celui du Sauveur que tu ne connais pas. Empire de la Chine, lu ne pourras fermer tes portes. Déjà un saint pontife, marchant sur les traces de François Xavier, a béni cette terre par ses derniers soupirs '. Nous l'avous vu, cet homme simple et magnanime, qui revenait tranquillement de faire le tour entier du globe terrestre. Nous avons vu cette vieillesse prématurée et si touchante, ce corps vénérable, courbé, non sous le poids des années, mais sous celui de ses pénitences et de ses travaux; et il semblait nous dire à nous tous, au milieu desquels il passait sa vie, à nous tous qui ne pouvions nous rassasier de le voir, de l'entendre, de le bénir , de goûter l'onction et de sentir la bonne odeur de Jésus-Christ, qui était en lui ; il semblait nous dire: Maintenant me voilà, je sais que vous ne verrez plus ma face. Nous l'avons vu qui venait de mesurer la

* II s'agit ici de M. Fallu, évèque d'Héliopolis et vicaire apostolique du Tonkin , mort en Chine en 1684, huit mois après son arrivée dans cet empire. Parti pour l'Asie en 1657, revenu en France en 1680 pour y chercher des ouvriers apostoliques, il avait repassé les mers en 1C82.

terre entière ; mais son cœur, plus grand que le monde, était encore dans ces régions si éloignées. L'Esprit l'appelait à la Chine : et l'Évangile, qu'il devait à ce vaste empire, était comme un feu dévorant au fond de ses entrailles, qu'il ne pouvait plus retenir.

Allez donc, saint vieillard, traversez encore une fois l'Océan étonné et soumis ; allez au nom de Dieu, Vous verrez la terre promise; il vous sera donné d'y entrer, parce que vous avez espéré contre l'espérance même. La tempête, qui devait causer le naufrage, vous jettera sur le rivage désiré. Pendant huit mois, votre voix mourante fera retentir les bords de la Chine du nom de Jésus-Christ. 0 mort précipitée ! ô vie précieuse, qui devait durer plus longtemps! ô douces espérances tristement enlevées ! Mais adorons Dieu , taisons-nous.

Voilà, mes frères, ce que Dieu a fait en nos jours pour faire taire les bouches profanes et impies. Quel autre que Jésus- Christ, fils du Dieu vivant, aurait osé promettre qu'après son supplice tous les peuples viendraient à lui, et croiraient en son nom? Environ dix-sept siècles après sa mort, sa parole est encore vivante et féconde dans toutes les extrémités de la terre. Par l'accomplissement d'une promesse inouïe et si étendue, Jésus-Christ montre qu'il lient dans ses mains immortelles les cœurs de toutes les nations et de tous les siècles.

Par là nous montrons encore la vraie Eglise à nos frères errants, comme saint Augustin la montrait aux sectes de son siècle. Qu'il est beau , mes frères, qu'il est consolant déparier le même langage, et de donner précisément les mêmes marques de l'Eglise que ce père donnait il y a treize cents ans ! C'est cette ville située sur le sommet de la montagne, qui est vue de loin par tous les peuples de la terre ; c'est ce royaume de Jésus-Christ, qui possède toutes les nations ; c'est cette société la plus répandue , (jui seule a la gloire d'annoncer Jésus- Christ aux peuples idolâtres; c'est cette Eglise, qui non-seu-

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lement doit être toujours visible mais toujours la plus visible et la plus éclatante. Car il faut que la plus grande autorité extérieure et vivante qui soit parmi les chrétiens, mène sûrement et sans discussion les simples à la vérité. Autrement la Providence se manquerait à elle-même; elle rendrait la religion impraticable aux simples; elle jetterait les ignorants dans Tabîmc des discussions et des incertitudes des philosophes; elle n'aurait donné le texte des Ecritures, manifestement sujet à tant d'interprétations différentes, que pour nourrir l'orgueil et la division. Que deviendraient les âmes dociles pour autrui et défiantes d'elles-mêmes, qui auraient horreur de préférer leur propre sens à celui de l'assemblée la plus digne d'être crue qu'il y ait sur la terre? Que deviendraient les humbles, qui craindraient avec raison bien davantage de se tromper eux-mêmes que d'être trompés par l'Eglise? C'est par cette raison que Dieu , outre la succession non interrompue des pasteurs, naturellement si propre à faire passer la vérité de main en main dans la suite de tous les siècles , a mis cette fécondité si étendue et si singulière dans la vraie Eglise, pour la distinguer de toutes les sociétés retranchées , qui languissent obscures , stériles et resserrées dans un coin du monde. Comment osent-elles dire , ces sectes nouvelles, que l'idolâtrie régnait partout avant leur réforme ? Toutes les nations ayant été données par le Père au Fils , Jésus-Christ a-t-il laissé perdre son héritage? Quelle main plus puissante que la sienne le lui a ravi? Quoi donc! sa lumière était-elle éteinte dans l'univers? Peut-être croyez-vous, mes frères, que c'est moi; non, c'est saint Augustin qui parle ainsi aux Donatistes , aux Manichéens, et, en changeant seulement les noms, à nos Protestants.

Cette étendue de l'Eglise, cette fécondité de notre Mère dans toutes les parties du monde , ce zèle apostolique qui reluit dans nos seuls pasteurs et que ceux des nouvelles

sectes n'ont pas même entrepris d'imiter, embarrassent les plus célèbres défenseurs du schisme. Je l'ai lu dans leurs derniers livres; ils n'ont pu le dissimuler. J'ai vu même les personnes les plus sensées et les plus droites de ce parti avouer que cet éclat, malgré toutes les subtilités dont on tâche de l'obscurcir, les frappe jusqu'au cœur et les attire à nous.

Qu'elle est donc grande cette œuvre qui console l'Eglise, qui la multiplie, qui répare ses pertes, qui accomplit si glorieusement les promesses, qui rend Dieu sensible aux hommes, qui montre Jésus - Christ toujours vivant et régnant dans les cœurs par la foi , selon sa parole, au milieu même de ses ennemis ; qui répand en tous lieux son Eglise, afin que tous les peuples puissent l'écouter; qui met en elle ce signe éclatant que tout œil peut voir, et auquel les simples sont assurés, sans discussion, que la vérité de la doctrine est attachée! Qu'elle est grande cette œuvre ! Mais où sont les ouvriers capables de la soutenir? mais où sont les mains propres à recueillir ces riches moissons dont les campagnes de l'Orient sont déjà blanchies? Jamais la France , il est vrai , n'a eu de plus pressants besoins pour elle qu'aujourd'hui. Pasteurs, rassemblez vos conseils et vos forces pour achever d'abattre ce grand arbre, dont les branches orgueilleuses montaient jusqu'au ciel, et qui est déjà ébranlé jusqu'à ses plus profondes racines ^ Ne laissez aucune étincelle cachée du feu de l'hérésie prêt à s'éteindre; ranimez votre discipline ; hâtez-vous de déraciner par la vigueur de vos Canons le scandale et les abus; faites goûter à vos enfants les chastes délices des saintes lettres ; formez des hommes qui soutiennent la majesté de l'Evangile, et dont les lèvres gardent la science. 0 mère ! faites sucer à vos enfants les deux mamelles de la science et de la charité. Que par vous la vérité luise encore sur la terre. Montrez que

* Allusion à la révocation de l'édit de Nantes, signée au mois d'octobre 1685,

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