‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 38 sur 87 · SECOND POINT · texte numérisé non relu

SECOND POINT

Si Dieu, terrible dans ses conseils sur les enfants des hommes, n'a pas même épargné les branches naturelles de l'olivier franc, comment oserions-nous espérer qu'il nous épargnera, nous, mes frères, branches sauvages et entées, nous, branches mortes et incapables de fructifier *? Dieu frappe sans pitié son ancien peuple, ce peuple héritier des promesses, ce peuple race bénite d'Abraham, dont Dieu s'est déclaré le Dieu à jamais; il le frappe d'aveuglement, il le rejette de devant sa face, il le disperse comme la cendre au vent; il

1 Ad Roman, xi, 17-21.

SUR LA VOCATION DES GENTILS. 20o

n'est plus son peuple , et Dieu n'est plus son Dieu ; et il ne sert plus, ce peuple réprouvé, qu'à montrer à tous les autres peuples qui sont sous le ciel, la malédiction et la vengeance divine qui distille sur lui goutte à goutte, et qui y demeurera jusqu'à la fin.

Comment est-ce que la nation juive est déchue de l'alliance de ses pères et de la consolation d'Israël? le voici, mes frères. Elle s'est endurcie au milieu des grâces , elle a résisté au Saint- Esprit, elle a méconnu l'Envoyé de Dieu. Pleine des désirs du siècle, elle a rejeté une rédemption qui, loin de flatter son orgueil et ses passions charnelles, devait au contraire la délivrer de son orgueil et de ses passions. Voilà ce qui a ferm.é les cœurs à la vérité, voilà ce qui a éteint la foi, voilà ce qui a fait que «la lumière luisant au milieu des ténèbres, les ténèbres ne l'ont point comprise K » La réprobation de ce peuple a-t-elle anéanti les promesses? A Dieu ne plaise! La main du Tout- Puissant se plaît à montrer qu'elle est jalouse de ne devoir ses œuvres qu'à elle-même ; elle rejette ce qui est , pour appeler ce qui n'est pas '. Le peuple qui n'était pas même peuple, c'est-àdire, les nations dispersées, qui n'avaient jamais fait un corps ni d'Etat, ni de religion, ces nations qui vivaient enfoncées dans une brutale idolâtrie, s'assemblent et sont tout à coup un peuple bien-aimé. Cependant les Juifs, privés de la science de Dieu jusqu'alors héréditaire parmi eux, enrichissent de leurs dépouilles toutes les nations. Ainsi Dieu transporte le don de la foi , selon son bon plaisir et selon le profond mystère de sa volonté.

Ce qui a fait la réprobation des Juifs — prononçons ici, mes frères, notre jugement pour prévenir celui de Dieu — ce qui a fait leur réprobation, ne doit-il pas faire la nôtre ? Ce peuple , quand Dieu l'a foudroyé, était-il plus attaché à la terre que

' Joann. i, ^. — ^ Ad Roman, iv, 17.

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nous, plus enfoncé dans la chair, plus enivré de ses passions mondaines, plus aveuglé par sa présomption, plus rempli de lui-même, plus vide de l'amour de Dieu? Non, non, mes frères; ses iniquités n'étaient point encore montées jusqu'à la mesure des nôtres. Le crime de crucifier de nouveau Jésus- Christ, mais Jésus-Christ connu, mais Jésus-Christ goûté, mais Jésus-Christ régnant parmi nous; le crime de fouler aux pieds volontairement notre uni(iuc hostie de propiliation et le sang de l'alliance, n'esl-il pas plus énorme et plus irrémissible que celui de répandre ce sang, comme les Juifs, sans le connaître?

Ce peuple est-il le seul que Dieu a frappé? Hâtons-nous de descendre aux exemples de la loi nouvelle; ils sont encore plus effrayants. Jetez, mes frères, des yeux baignés de larmes sur ces vastes régions d'où la foi s'est levée sur nos têtes, comme lesoieil. Quesont-elles devenues ces fameuses Eglises d'Alexandrie, d'Antioche, de Jérusalem, de Constantinople, qui en avaient d'innombrables sous elles? C'est là que, pendant tant de siècles, les conciles assemblés ont étouffé les plus noires erreurs, et prononcé ces oracles qui vivront éternellement; c'est là que régnait avec majesté la sainte discipline , modèle après lequel nous soupirons en vain. Cette terre était arrosée du sang des martyrs, elle exhalait le parfum des vierges; le désert même fleurissait par ses solitaires; mais tout est ravagé sur ces montagnes découlantes de lait et de miel , où paissaient sans crainte les troupeaux d'israél. Là maintenant sont les cavernes inaccessibles des serpents et des basilics.

Que reste-t-il sur les côtes d'Afrique, où les assemblées d'évéques étaient aussi nombreuses que les conciles universels, et où la loi de Dieu attendait son explication de la bouche d'Augustin? Je ne vois plus qu'une terre encore fumante de la foudre que Dieu y a lancée.

Mais quelle terrible parole de relranchemenl Dieu n'a-t-il

pas fait entendre sur la terre dans le siècle passé! L'Angleterre, rompant le sacré lien de l'unité qui peut seul retenir les esprits, s'est livrée à toutes les visions de son cœur. Une partie des Pays-Bas, l'Allemagne, le Danemark, la Suède, sont autant de rameaux que le glaive vengeur a retranchés, et qui ne tiennent plus à l'ancienne tige.

L'Eglise, il est vrai, répare ces pertes ; de nouveaux enfants, qui lui naissent au delà des mers , essuient ses larmes pour ceux qu'elle a perdus. Mais l'Eglise a des promesses d'éternité; et nous, qu'avons-nous, mes frères, sinon des menaces qui nous montrent à chaque pas l'abîme ouvert sous nos pieds? Le fleuve de la grâce ne tarit point, il est vrai; mais souvent, pour arroser de nouvelles terres, il détourne son cours, et ne laisse dans l'ancien canal que des sables arides. La foi ne s'éteindra point, je l'avoue ; mais elle n'est attachée à aucun des lieux qu'elle éclaire; elle laisse derrière elle une affreuse nuit à ceux qui ont méprisé le jour , et elle porte ses rayons à des yeux plus purs.

Que ferait plus longtemps la foi chez des peuples corrompus jusqu'à la racine, qui ne portent le nom de fidèles que pour le flétrir et le profaner? Lâches et indignes chrétiens , par vous le christianisme est avili et méconnu; par vous le nom de Dieu est blasphémé chez les gentils; vous n'êtes plus qu'une pierre de scandale à la porte de la maison de Dieu, pour faire tomber ceux qui y viennent chercher Jésus- Christ.

Mais qui pourra remédier aux maux de nos Eglises, et relever la vérité qui est foulée aux pieds dans les places publiques? L'orgueil a rompu ses digues et inondé la terre ; toutes es conditions sont confondues; le faste s'appelle politesse, la plus folle vanité une bienséance; les insensés entraînent les sages et les rendent semblables à eux; la mode , si ruineuse par son inconstance et par ses excès capricieux , est une loi

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tyrannique à laquelle on sacrifie toutes les autres ; le dernierdes devoirs est celui de payer ses dettes. Les prédicateurs n'osent plus parler pour les pauvres, à la vue d'une foule de créanciers dont les clameurs montent jusqu'au ciel. Ainsi la juslice fait taire la charité; mais la justice elle-même n'est plus écoutée. Plutôt que de modérer les dépenses superflues, on refuse cruellement le nécessaire à ses créanciers. La simplicité , la modestie, la frugalité, la probité exacte de nos pères, leur ingénuité, leur pudeur, passent pour des vertus rigides et austères d'un temps trop grossier. Sous prétexte de se polir, on s'est amolli pour la volupté et endurci contre la vertu et contre l'honneur. On invente chaque jour et à l'infini de nouvelles nécessités pour autoriser les passions les plus odieuses. Ce qui était d'un faste scandaleux dans les conditions les plus élevées, il y a quarante ans, est devenu une bienséance pour les plus médiocres. Détestable raffinement de nos jours! monstre de nos mœurs ! La misère et le luxe augmentent comme de concert; on est prodigue de son bien et avide de celui d'autrui ; le premier pas de la fortune est de se ruiner. Qui pourrait supporter les folles hauteurs que l'orgueil affecte , et les bassesses infâmes que l'intérêt fait faire ? On ne connaît plus d'autre prudence que la dissimulation , plus de règle des amitiés que l'intérêt, plus de bienfaits qui puissent attacher à une personne dès qu'on la trouve ou inutile ou ennuyeuse. Les hommes, gâtés jusque dans la moelle des os par les ébranlements et les enchantements des plaisirs violents et raffinés, ne trouvent plus qu'une douceur fade dans les consolations d'une vie innocente ; ils tombent dans les langueurs mortelles de l'ennui dès qu'ils ne sont plus animés par la fureur de quelque passion. Est-ce donc là être chrétien? Allons, allons dans d'autres terres, où nous ne soyons plus réduits à voir de tels disciples de Jésus-Christ. 0 Evangile! est-ce là ce que vous enseignez? 0 foi chré-

Sl'R LA TOCATIOX DES GEXTILS. 200

tienne! vengez-vous ; laissez une élernelle nuit sur la face de la terre, de cette terre couverte d'un déluge d'iniquités.

Mais, encore une fois , voyons nos ressources sans nous flatter. Quelle autorité pourra redresser des mœurs si dépravées? Une sagesse vaine et intempérante, une curiosité superbe et effrénée emporte les esprits. Le Nord ne cesse d'enfanter de nouveaux monstres d'erreur; parmi ces ruines de l'ancienne foi, tout tombe, tout tombe comme par morceaux; le reste des nations chrétiennes en sent le contre-coup; on voit les mystères de Jésus-Christ ébranlés jusqu'aux fondements. Des hommes profanes et téméraires ont franchi les bornes, et ont appris à douter de tout. C'est ce que nous entendons tous les jours : un bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles, et nous en avons le cœur déchiré. Après s'être corrompus dans ce qu'ils connaissent, ils blasphèment enfin ce qu'ils ignorent. Prodige réservé à nos jours! l'instruction augmente, et la foi diminue. La parole de Dieu, autrefois si féconde, deviendrait stérile, si l'impiété l'osait; mais elle tremble sous Louis; et, comme Salomon , il la dissipe de son regard. Cependant de tous les vices on ne craint plus que le scandale. Quedis-je?le scandale même est au comble; car l'incrédulité, quoique timide, n'est pas muette : elle sait se glisser dans les conversations, tantôt sous des railleries envenimées, tantôt sous des questions oij l'on veut tenter Jésus-Christ, comme les Pharisiens. En même temps l'aveugle sagesse de la chair, qui prétend avoir droit de tempérer la religion au gré de ses désirs, déshonore et énerve ce qui reste de foi parmi nous. Chacun marche dans la voie de son propre conseil ; chacun , ingénieux à se tromper, se fait une fausse conscience. Plus d'autorité dans les pasteurs, plus d'uniformité de discipline. Le dérèglement ne se contente plus d'être toléré, il veut cire la règle même, et appelle excès tout ce qui s'y oppose. La chaste colombe, dont

le partage ici-bas est de gémir, redouble ses gémissements. Le péché abonde, la charité se refroidit, les ténèbres s'épaississent, le mystère d'iniquité se forme ; dans ces jours d'aveuglement et de péché, les élus même seraient séduits, s'ils pouvaient l'être. Le flambeau de l'Evangile , qui doit faire le tour de l'univers, achève sa course. 0 Dieu! que vois-je ? où sommes-nous? Le jour de la ruine est proche , et les temps se hâtent d'arriver. Mais adorons en silence et avec tremblement l'impénétrable secret de Dieu.

Ames recueillies , âmes ferventes, hâtez-vous de retenir la foi prête à nous échapper. Vous savez que dix justes auraient sauvé la ville abominable de Sodôme que le feu du ciel consuma. C'est à vous à gémir sans cesse au pied des autels pour ceux qui ne gémissent pas de leurs misères. Opposez-vous, soyez le bouclier d'Israël contre les traits de la colère du Seigneur; faites violence à Dieu, il le veut; d'une main innocente arrêtez le glaive déjà levé.

Seigneur, qui dites dans vos Ecritures : « Quand même une mère oublierait son propre fils, le fruit de ses entrailles, et moi je ne vous oublierai jamais*, » ne détournez point votre face de dessus nous. Que votre parole croisse dans ces royaumes oii vous l'envoyez; mais n'oubliez pas les anciennes Eglises dont vous avez conduit si heureusement la main pour planter la foi chez ces nouveaux peuples. Souvenez-vous du siège de Pierre, fondement immobile de vos promesses; souvenez-vous de l'Eglise de France, mère de celle d'Orient sur qui votre grâce reluit; souvenez-vous de celle maison qui est la vôtre, des ouvriers qu'elle forme, de leurs larmes, de leurs prières, de leurs travaux. Que vous dirai-je, Seigneur, pour nousmêmes? Souvenez-vous de notre misère et de votre miséricorde; souvenez-vous du sang de votre Fils, qui coule sur

1 Is. XLIX, 15,

nous, qui vous parle en notre faveur, et en qui seul nous nous confions. Bien loin de nous arracher, selon votre justice, ce peu de foi qui nous reste encore , augmeft'iez-la , purifiezla, rendez-la vive ; qu'elle perce toutes nos ténèbres , qu'elle étouffe toutes nos passions, qu'elle redresse tous nos ju^-ements, afin qu'après avoir cru ici-bas, nous puissions voir éternellement dans votre sein ce que nous aurons cru. Amen.

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