FÉNELON. — 1687. — SERMON
ce n'est pas en vain que Jésus-Christ a prononcé cet oracle pour tous L'S temps sans restriction : « Qui vous écoute, m'écoute •. » Mais que les besoins du dedans ne fassent pas abandonner ni oublier ceux du dehors. Eglise de France, ne perdez pas votre couronne. D'une main, allaitez dans votre sein vos propres enfants ; étendez l'autre sur cette extrémité de la terre où tant de nouveau-nés, encore tendres en Jésus-Christ, poussent de faibles cris vers vous, et attendent que vous ayez pour eux des entrailles de mère.
0 vous, qui avez dit à Dieu : Vous êtes mon sort et mon héritage % ministres du Seigneur, qui êtes aussi son héritage et sa portion , foulez aux pieds la chair et le sang. Dites à vos parents : Je vous ignore. Ne connaissez que Dieu , n'écoutez que lui. Que ceux qui sont déjà attachés ici dans un travail réglé, y persévèrent. Car les dons sont divers, et il suffit que chacun suive le sien ; mais qu'ils donnent du moins leurs \œux et leurs prières à l'œuvre naissante de la foi. Que chacun de ceux qui sont libres se dise à soi-même : Malheur à moi si je n'évangélise! Hélas! peut-être que tous les royaumes de l'Orient ensemble n'ont pas autant de prêtres qu'une paroisse d'une seule ville. Paris, lu t'enrichis de la pauvreté des nations, ou plutôt, par de malheureux enchantements, tu perds pour toi-même ce que tu enlèves aux autres ; tu prives le champ du Seigneur de sa culture, les ronces et les épines le couvrent; tu prives les ouvriers de la récompense due au travail. Que ne puis-je aujourd'hui, mes frères, m'écrier comme Moïse aux portes du camp d'Israël : « Si quelqu'un est au Seigneur, qu'il se joigne à moi *! » Dieu m'en est témoin, Dieu devant qui je parle, Dieu à la face duquel je sers chaque jour , Dieu qui lit dans les cœurs et qui sonde les reins. Sei-
♦ s. Luc. X, 16. — ' Dominus pars haereditatis mea;. Ps. xv, S. — ^Si quis est Doinini, juugatur mihi. Exod. xxxu, 26.
gneur, vous le savez que c^est avec confusion et douleur qu'admirant votre œuvre, je ne me sens ni les forces, ni le courage d'aller l'accomplir. Heureux ceux à qui vous donnez de le faire! Heureux moi-même, malgré ma faiblesse et mon indignité, si mes paroles peuvent allumer dans le cœur de quelque saint prêtre cette flamme céleste dont un pécheur comme moi ne mérite pas de brûler' !
Par ces hommes chargés des richesses de l'Evangile la grâce croît, et le nombre des croyants se multiplie de jour en jour; l'Eglise refleurit, et son entière et ancienne beauté se renouvelle. Là on court pour baiser les pieds d'un prêtre quand il passe; là on recueille avec soin, avec un cœur affamé et avide, jiisqu'aux moindres parcelles de la parole de Dieu qui sort de sa bouche ; là on attend avec impatience , pendant toute la semaine, le jour du Seigneur où tous les frères, dans un saint repos, se donnent tendrement le baiser de paix, n'étant tous ensemble qu'un cœur et qu'une âme; là on soupire après la joie des assemblées, après les chants des louanges de Dieu, après le sacré festin de l'Agneau; là on croit voir encore les travaux, les voyages, les dangers des Apôtres avec la ferveur des Eglises naissantes. Heureuses parmi ces Eglises celles que le feu de la persécution éprouve pour les rendre plus pures! Heureuses ces Eglises dont nous ne pouvons nous empêcher de regarder la gloire d'un œil jaloux! On y voit des catéchumènes qui désirent de se plonger, non-seulement dans les eaux salutaires, mais dans les flammes du Saint-Esprit et dans le sang de l'Agneau, pour y blanchir leurs robes; des catéchumènes qui attendent le martyre avec le baptême. Quand aurons-nous de tels chrétiens , dont les délices soient de se nourrir des paroles de la foi , de goûter les vertus du
* Fénelon avait voulu se consacrer aux missions du Canada et du Levant. Voyez son histoire par le cardinal de Bausset , t. I , p. 42.
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siècle futur, el de s'entretenir de leur bienheureuse espérance? Là ce qui est regardé ici comme excessif, comme impraticable, ce qu'on ne peut croire possible sur la foi des histoires des premiers temps, est la pratique actuelle de ces Eglises; là, être chrétien et ne plus tenir à la terre, est la même chose; là on n'ose montrer à ces fidèles enflammés nos tièdes chrétiens d'Europe, de peur que cet exemple contagieux ne leur apprenne à aimer la vie et à ouvrir leurs cœurs aux joies empoisonnées du siècle. L'Evangile dans son intégrité fait encore sur eux toute son impression naturelle; il forme des pauvres bienheureux, des affligés qui trouvent la joie dans les larmes , et des riches qui craignent d'avoir leur consolation en ce monde; tout milieu entre le siècle et Jésus-Christ est ignoré; ils ne savent que prier, se cacher, souffrir, espérer. 0 aimable simplicité! ô foi vierge! ô joie pure des enfants de Dieu ! ô beauté des anciens jours que Dieu ramène sur la terre, et dont il ne reste plus parmi nous qu'un triste et honteux souvenir ! Hélas! malheur à nous! Parce que nous avons péché, notre gloire nous a quittés, elle s'envole au delà des mers, un nouveau peuple nous l'enlève. Voilà, mes frères, ce qui doit nous faire trembler.