‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 41 sur 87 · DISCOURS ACADÉMIQUE · texte numérisé non relu

DISCOURS ACADÉMIQUE

des vivants, dont je blesserais la modestie par mes louanges. Pendant cet henreux renouvellement des lettres , M. Pellisson présente un beau spectacle à la postérité. Armand , cardinal de Richelieu ', changeait alors la face de l'Europe , et , recueillant les débris de nos guerres civiles , posait les vrais fondements d'une puissance supérieure à toutes les autres. Pénétrant dans le secret de nos ennemis, et impénétrable pour celui de son maître, il remuait de son cabinet les plus profonds ressorts dans les cours étrangères pour tenir nos voisins toujours divisés. Constant dans ses maximes, inviolable dans ses promesses, il faisait sentir ce que peuvent la réputation du gouvernement et la confiance des alliés. INé pour connaître les hommes et pour les employer selon leurs talents, il les attachait par le cœur à sa personne et à ses desseins pour l'Etat, Par ces puissants moyens , il portait chaque jour des coups mortels à l'impérieuse maison d'Autriche , qui menaçait de son joug tous les pays chrétiens. En même temps il faisait au dedans du royaume la plus nécessaire de toutes les conquêtes, domptant l'hérésie tant de fois rebelle ^ Enfin, ce qu'il trouva le plus difficile, il calmait une cour orageuse, où les grands, inquiets et jaloux, étaient en possession de l'indépendance \ Aussi le temps, qui efface les autres noms, fait croître le sien ; et à mesure qu'il s'éloigne de nous, il est mieux dans son point de vue. Mais, parmi ses pénibles veilles, il sut se faire un doux loisir pour se délasser par le charme de l'éloquence et de la poésie *. Il reçut dans son sein l'Académie naissante. Un magistrat éclairé et ama-

* Né en 1585, évcque de Luçon en 1607, secrétaire d'État en 1616, cardinal en 1622, à la tète du ministère en 1624 , mort en 1642. — 2 Allusion au siège de la Rochelle, boulevard du calvinisme ; Louis XIII y entra le 1^' novembre 1628. Malheureusement, la politique trop humaine de ce rcdoutablo ministre afifermil le protestantisme en Allemag:ue, afui d'affaiblir la maison ti'Autriche. — ' Acquise sous la régence de Marie de Médicis, mère de Louis Xllf, roi à neuf ans, — * On a de lui des discours, des harangues, des traités de

pendant ce loisir, dans les sources de la tradition, de quoi combattre la vérité; mais la vérité le vainquit , et se montra à lui avec tous ses charmes. Il sortit de sa prison honoré de l'estime et des bontés du roi; mais, ce qui est bien plus grand, il en sortit étant déjà dans son cœur humble enfant de l'Eglise. La sincérité et le désintéressement de sa conversion lui en firent retarder la cérémonie, de peur qu'elle ne fût récompensée par une place que ses talents pouvaient lui attirer, et qu'un autre moins vertueux que lui aurait recherchée *.

Depuis ce moment il ne cessa de parler, d'écrire, d'agir, de répandre les grâces du prince, pour ramener ses frères errants. Heureux fruits des plus funestes erreurs! Il faut avoir senti, par sa propre expérience, tout ce qu'il en coûte dans ce passage des ténèbres à la lumière, pour avoir la vivacité, la patience, la tendresse, la délicatesse de charité, qui éclatent dans ses écrits de controverse.

Nous l'avons vu, malgré sa défaillance, se traîner encore au pied des autels jusqu'à la veille de sa mort , pour célébrer, disait-il, sa fête et l'anniversaire de sa conversion. Hélas! nous Tavons vu , séduit par son zèle et par son courage , nous promettre, d'une voix mourante, qu'il achèverait son grand ouvrage sur l'Eucharistie. Oui, je l'ai vu les larmes aux yeux, je l'ai entendu ; il m'a dit tout ce qu'un catholique, nourri de[)uis tant d'années des paroles de la foi, peut dire pour se préparer à recevoir les sacrements avec ferveur. La mort , il est vrai, le surprit, venant sous l'apparence du sommeil; mais elle le trouva dans la préparation des vrais fidèles -.

Au reste. Messieurs, ses travaux pour la magistrature et pour les affaires de religion que le roi lui avait conflées, ne l'empêchaient pas de s'appliquer aux belles-lettres, pour lesquelles il était né. Sa plume fut d'abord choisie pour écrire le

1 Notes hist. N» 3. — ^ Le 7 février 1693.

DISCOURS AGADÉMlOlîEi ,'Ji3

règne présent. Avec quelle joie verrons-nous, Messieurs, flans celte histoire, un prince qui , dès sa plus grande jeunesse, achève par sa fermeté ce que le grand Henri son aïeul osa à peine commencer! Louis étoufife la rage du duel altéré du plus noble sang des Français; il relève son autorité abattue , règle ses finances, discipline ses troupes. Tandis que d'une main il fait tomber à ses pieds les murs de tant de villes fortes aux yeux de tous ses ennemis consternés , de l'autre il fait fleurir, par ses bienfaits , les sciences et les beaux-arts dans le sein tranquille de la France.

Mais que vois-je, Messieurs ? une nouvelle conjuration de cent peuples qui frémissent autour de nous pour assiéger, disent-ils , ce grand royaume comme une seule place K C'est l'hérésie, presque déracinée par le zèle de Louis, qui se ranime et qui rassemble tant de puissances. Un prince ambitieux ose, dans son usurpation , prendre le nom de libérateur : il réunit les protestants et il divise les catholiques -.

Louis seul, pendant cinq années, remporte des victoires et fait des conquêtes de tous côtés sur cette ligue qui se vantait de l'accabler sans peine et de ravager nos provinces; Louis seul soutient, avec toutes les marques les plus naturelles d'un cœur noble et tendre, la majesté de tous les rois en la personne d'un roi indignement renversé du trône ^ Qui racontera ces merveilles , Messieurs?

Mais qui osera dépeindre Louis dans cette dernière campagne, encore plus grand par sa patience que par sa conquête? Il choisit la plus inaccessible place des Pays-Bas'^ ; il trouve un rocher escarpé , deux profondes rivières qui l'environnent,

1 Ligue d'Augsbourg, signée le 21 juin 1686. — ^ Guillaume, prince d'Orange, fui l'ànie de cette coalition ; il fit la guerre à Jacques II, roi catholique d'Angleterre {Notes hist. N"s 57 et 78), dont il avait épousé la fille , sous prétexte de protéger la religion protestante. — ^ Jacques II, détrôné en 1689. — * Nainur, assiégé et pris par Louis XIV, au mois de juin 1692.

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