‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 46 sur 87 · TABLEAU DE LA RAPIDITÉ DE LA VIE · texte numérisé non relu

TABLEAU DE LA RAPIDITÉ DE LA VIE

Extrait d'un sermon sur la joie du chrétien, prêché de 1696 à 1702, dans la cathédrale de Meaux , le jour de Pâques ^

Il nous a paru intéressant de marquer par ce dernier rayon l'époque où s'éteignirent à la fois les deux grandes lumières de la chaire au XVII* siècle, Bossuel et Bourdaloue, morts tous les deux la même année 1704, à un mois d'intervalle^. Le fragment que nous allons citer est tiré d'une ébauche dont l'inégalité atteste une plume fatiguée ^. En 1696 avait commencé la cruelle et longue infirmité qui mena le grand évêque de Meaux à la tombe, et remplit ses huit dernières années de la pensée incessante d'une fin prochaine. A partir de ce moment, ses prédications furent rares, et seulement pour son peuple. Ses forces, ranimées en 1702, rendirent quelque éclat à son éloquence: il put piècher le 21 septembre, à Sanit-Germain, pour relever le courage de Jacques II, roi catholique d'Angleterre, détrôné. Ce discours ne nous est pas parvenu *.

La vie humaine [est] semblable à un chemin, dont l'issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier

1 Date probable. Œuvres de Bossuet, t. XIII, p. 688. — 2 Bossuet le 12 avril, Bourdaloue le 13 mai. — ^ Les mots entre crochets indiquent les lacunes qu'il a fallu remplir, pour compléter les phrases inachevées. — * Nous en avons cependant l'analyse conservée par l'abbé Ledieu , secrétaire de Bossuet. Voyez VHiS' toire de Bossuet, par le cardinal de Bausset, t. IV, p. 36 et suiv.

36(5 BossuET. — 169(3 a 1702. —dernière lxspiration.

pas; mais la loi est prononcée : il faut avancer toujours. Je voudrais retourner sur mes pas : marche, marche ! Un poids invincible, une force invincible nous entraîne; il fatJt sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines [nous fatiguent et nous inquiètent dans la route] : encore si je pouvais éviter ce précipice affreux. Non, non; il faut marcher, il faut courir : [telle est la] rapidité des années. On se console pourtant, parce que de temps en temps [on rencontre des] objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent, etc. On voudrait arrêter : marche, marche ! Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé: fracas efîroyable, inévitable ruine ! On se console , parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir, quelques fruits qu'on perd en les goiilant : enchantement! Toujours entraîné, tu approches du goufîre aflreux ; déjà tout commence à s'effacer. Les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes , leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires : tout se ternit, tout s'efface. L'ombre de la mort [se présente] ; on commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord; encore un pas! Déjà l'horreur trouble les sens, la tète tourne, les yeux [s'égarent]; il faut marcher. [On voudrait retourner] en arrière; plus de moyen : tout est tombé, tout est évanoui , tout est échappé.

Je n'ai pas besoin de vous dire que ce chemin , c'est la vie; que ce gouffre, c'est la mort. Mais la mort finit tous les maux passés, et se finit elle-même. Non, non : dans ces gouffres, des feux dévorants, [des] grincements de dents, un pleur éternel, un feu qui ne s'éteint pas, un ver qui ne meurt pas. Tel est le chemin de celui qui s'abandonne aux sens; plus court aux uns qu'aux autres. On ne voit pas la fin : quelquefois on tomba sans y penser, et tout d'au coup. Mais le fidèle [demeure

ferme] : Jésus-Chrisl, qui l'accompngne toujours, [le soutient]; il méprise ce qu'il voit périr et échapper. Au bout, près de l'abîme, une main invisible le transportera; ou plutôt il y entrera comme Jésus-Christ, il mourra comme Jésus-Christ, pour triompher de la mort.

Sermon prêché par Massillon, d'abord à Saiut-Eustache, puis à la cour, de 1701 à 1704.

« La prcmièie fois, dit Voltaire, quo Massillon, depuis évoque de Clermont, prcctia son fameux seimon du petit nombre des élus, il y eut un endroit où un transpojt de saisissement s'empaia de tout l'auditoire; presque tout le monde se leva à moitié par un mouvement involontaire; le murmure d'acclamation et de surprise fut si fort qu'il troubla l'orateur, et ce trouble ne servit qu'à augmenter le pathétique de ce morceau... Cette figure, la plus hardie qu'on ait jamais emproyée, et en même temps la plus à sa place, est un des plus beaux tiaits d'éloquence qu'on puisse lire chez les nations anciennes et modernes, et le reste du discours n'est pas indigne de cet endroit si saillant ». »

Voltaire, excellent juge en fait d'éloquence et de poésie, quand la passion ne l'égarait pas , était trop mauvais théologien pour apei'cevoir le défaut d'une suite d'arguments exagérés, dont la gradation, toute fantastique, amena l'auditoire à ce prodigieux saisissement. Nous avons

1 Dict. philosopha au mot Éloquence; Œuvres de Voltaire, t. XXXIX, p. 529 et b30. — Dussault ajoute que quand Massillon répéta ce discours à Versailles , devant la cour, qui était prévenue et attendait avec empressement le morceau célèbre, il réussit comme si l'épreuve avait été nouvelle. « L'orateur, dit-il, avant d'entrer dans ce mouvement , jeta ses regards sur le roi , et parut hésiter un moment, comme par respect pour la majesté royale; puis, s'abandonnant à toute la véhémence oratoire , il ne s'arrêta plus qu'à l'instant où l'émotion , portée au comble et visiblement parlagée par Louis XIV, l'obligea de s'interrompre. II pâlit alors, demeura muet, et posa, pendant quelques minutes, les deux mains sur ses yeux , laissant ainsi à l'assemblée le temps de revenir de sa frayeur, et prenant celui de se remettre lui-même. La vérité et la beauté de l'action achevèrent reflet du morceau. » — Orais. funèbres . Notice sur Massillon, p. 284. (Paris, 18-22.)

cru qu'il était utile d'en faire la remarque dès le début : quelques notes indiqueront les parties faibles des trois arguments auxquels se réduit ce sermon en trois points. Aucun des discours de Massillon n'est plus propre à montrer la véritable physionomie de son talent, faible du côté de la logique, prodigieux du côté de l'art et de la passion.

Multi leprosi erant in Israël sub Elisœo propheta ; et nemo eorutn mundatus est, nisi Naanam S;irus. — 11 y avait beaucoup de lépreux en Israël du temps du prophète Elisée , et aucun d'eux ne fut guéri que le seul Naaman le Syrien. Lie, iv, 27.

Vous nous demandez tous les jours, mes frères, s'il est vrai que le chemin du ciel soit difficile, et si le nombre de ceux qui se sauvent est aussi petit que nous le disons. A une question si souvent proposée, et encore plus souvent éclaircie, Jésus-Christ vous répond aujourd'hui qu'il y avait beaucoup de veuves en Israël affligées de la famine , et que la seule veuve de Sarepla mérita d'être secourue par le prophète Elie; que le nombre des lépreux était grand en Israël du temps du prophète Elisée, et que cependant Naaman tout seul fut guéri par l'homme de Dieu \

Pour moi, mes frères, si je venais ici vous alarmer plutôt que vous instruire, il me suffirait de vous exposer simplement ce qu'on lit de plus terrible dans les livres saints sur cette grande vérité, et, parcourant de siècle en siècle l'histoire des justes, vous montrer que, dans tous les temps, les élus ont été fort rares. La famille de Noé , seule sur la terre, sauvée de l'inondation générale; Abraham, seul, discerné de tout le reste des hommes , et devenu le dépositaire de l'alliance ; Josué et Caleb, seuls de six cent mille Hébreux, introduits

* Jésus-Christ ne répond pas ici à la question du petit nombre des élus , mais à rorgueilleuse prétention des Juifs, qui croyaient avoir droit aux grâces du Messie. Il peut répandre ses dons de préférence sur les gentils, puisque Elie et Elisée, dont la conduite avait figuré la sienne, refusèrent leur secours aux Israélites, et le donnèrent à la veuve de Sarepta , qui était Sidonienne, et à Naaman , qui était Syrien.

dans la terre de promesse; un Job, seul juste dans la terre de Hus; Lot, dans Sodome; les trois enfants juifs, dans Babylone'.

A des figures si eCTrayantes auraient succédé les expressions des prophètes : vous auriez vu dans Isaïe les élus aussi rares que ces grappes de raisin qu'on trouve encore après la vendange , et qui ont échappé à la diligence du vendangeur; aussi rares que ces épis qui restent par hasard après la moisson, et que la faux du moissonneur a épargnés ^

L'Evangile aurait encore ajouté de nouveaux traits à la terreur de ces images : je vous aurais parlé de deux voies, dont l'une est étroite, rude, et la voie d'un très-petit nombre; l'autre, large, spacieuse, semée de fleurs, et qui est comme la voie pubhque de tous les hommes; enfin , en vous faisant remarquer que partout, dans les livres saints, la multitude est toujours le parti des réprouvés, et que les élus, comparés au reste des hommes , ne forment qu'un petit troupeau qui échappe presque à la vue ^; je vous aurais laissé, sur votre salut, dans des alarmes toujours cruelles à quiconque n'a pas encore renoncé à la foi et à l'espérance de sa vocation *.

Mais que ferais-je en bornant tout le fruit de cette instruc-

1 Ces figures regardent autant la vocation à l'Evangile que la prédestination au royaume des cieux; admissibles comme ornement de style, elles n'ont pas la force nécessaire pour être placées en tète d'une thèse aussi grave, aussi désespérante que celle-ci. — ^ Cette terrible prédiction d'isaïe annonce la ruine de Damas et des villes d'Israël où les habitants devinrent rares, comme le prophète l'avait dit. Isaïe, xvii, 5 et 6 ; kl., xxiv, 13; S. Jérôme, in Isaiam; Oper , t. m, p. 123. — 3 Nolite timere pusillus grex. Luc, xii, 32. — * Le texte de l'Evangile le plus effrayant sur ce mystère est cette sentence de Jésus- ChrLst : Multi sunt vocati, pauci vero electi. Matth. xx, 16. Mais muUi est mis là pour omnes , car tous les hommes sont appelés au royaume de Dieu. Notrc- Seigneur ne compare pas le nombre des élus à celui des chrétiens, mais à la totalité du genre humain, oiî se trouveront au dernier jugement assez d'idolâtres , d'infidèles, d'incrédules et d'hérétiques volontaires, pour que le nombre des élus demeure comparativement petit, quand même la moitié des chrétiens serait sauvée.

lion à vous prouver seulement que Irès-peu de personnes se sauvent? Hélas! je découvrirais le danger , sans apprendre à l'éviter; je vous montrerais avec le prophète le glaive de la colère de Dieu levé sur vos tètes, et je ne vous aiderais pas à vous dérober au coup qui vous menace; je troublerais les consciences, et je n'instruirais pas les pécheurs.

Mon dessein donc aujourd'hui est de chercher dans nos mœurs les raisons de ce petit nombre. Comme chacun se flatte qu'il n'en sera pas exclu, il importe d'examiner si sa confiance est bien fondée. Je veux, en vous marquant les causes qui rendent le salut si rare , non pas vous faire conclure en général que peu seront sauvés, mais vous réduire à vous demander à vous-même si, vivant comme vous vivez, vous pouvez espérer de Tèlre : qui suis-je ? que fais-je pour le ciel? et quelles peuvent être mes espérances éternelles ?

Je ne me propose point d'autre ordre dans une matière aussi importante. Quelles sont les causes qui rendent le salut si rare ? je vais en marquer trois principales , et voilà le seul plan de ce discours : l'art et les recherches seraient ici mal placés. Appliquez-vous, qui que vous soyez : le sujet ne saurait être plus digne de votre attention , puisqu'il s'agit d'apprendre quelles peuvent être les espérances de votre destinée éternelle. Implorons , etc. Ave, Maria.

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