DE M. LE DAUPHIN ET DE M"»® LA DAUPHINE
s'est appesanti sur les princes aussi bien que sur les sujets. Une maison pareille à la maison de David, élevée par les mains de la sagesse, appuyée sur tant de colonnes qui semblaient la rendre inébranlable aux assauts de la fortune et aux injures des temps, Dieu, qui depuis tant d'années la tenait ouverte à la victoire, à la magnificence, cà la joie, fermée en apparence à la douleur et au chagrin, par combien de coups imprévus, subits et réitérés, vient-il d'y étendre la solitude , et d'y introduire la mort !
On n'y voyait point cependant ni d'Amnon, ni d'Absalon, dignes du courroux de Dieu. L'obéissance et le respect, la concorde et l'affection y régnaient dans tous les cœurs. La France ne laisse pas d'y voir les révolutions qui autrefois étonnèrent la Judée; et le monarque religieux y verse, sur sa famille innocente et désolée , les mêmes larmes que David sur ses enfimts criminels et malheureux.
Depuis un an qu'il en répand sur un fils\ dont l'ambition la plus forte était de lui obéir , oi^i en trouver encore assez pour pleurer un petit-fîls% que toutes les vertus chrétiennes et politiques disposaient à bien régner; une princesse" qui régnait déjà par les charmes de sa douceur; un tendre enfant*, qui, sous la tleur des traits engageants de sa mère, cachait le fruit des hautes qualités de son père et de ses aïeux?
N'avez-vous donc donné. Seigneur, au règne d'un souverain qui nous a presque tous vus naître , et que nous révérons tous comme notre père commun; n'avez-vous donné à son règne une étendue inconnue jusqu'ici à tous les rois , que pour
1 Louis de France , Dauphin , l'élève de Bossuet , mort de la petite vérole , le 14 avril 1711, à l'âge de quarante-neuf ans. — 2 Louis de France, duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon, mort le 18 février 1712, dans sa trentième année. — ' Marie-Adélaïde de Savoie, morte le 11 février 1712, sept jours avant son mari. — '• Louis de France, duc de Bretagne , arrière-pctit-liis de Louis XIV, mourut le 8 mars de la même année , âgé de cinq ans. 11 ne restait plus que le futur Louis XV, enfant de deux ans.
402 MASSILLOX. — 1715. — EXoRDE I)E l'ORAIs. FUN. DELOCISXIV.
faire éclater de son temps des prodiges inouïs dans tous les règnes? N'avez-vous arrangé sous ses yeux , dans un ordre si brillant, la nombreuse postérité que vous paraissiez lui destiner, que pour lui enlever en vingt jours ce qui faisait l'appui de son trône pour tout un siècle? Une couronne portée depuis plus de douze cents ans par tant de rois, élevée avec tant d'éclat sur l'auguste front qui la soutient depuis soixantedix ans, n'a pour appui prochain qu'un enfant de deux ans 1 Par quel débordement de crimes avons-nous pu mériter cette effusion des vases de la colère et de la fureur de Dieu? Ut inlereat ex vohis vir, et muJier, parvulus... de medio Judœ?
C'est à quoi nous réduit le déplorable trépas de très-haut, très-puissant et excellent prince Monseigneur Louis, Dauphin, précédé de celui de très-haute, très-puissante et excellente princesse Madame Marie-Adélaïde de Savoie , son épouse ; et suivi de celui de Monseigneur Louis, aussi Dauphin, leur fils aîné.
EXOEIDE DE LORAISON FUNÈBRE
DE LOUIS LE GRAND, prononcée par Massillon, dans la Sainte-Chapelle, en 1715 *.
Efce magnus effcctus sum , et prœcessi omncs sapienlia qui fuerunt ante me in Jérusalem... et agnovi quod in his quoque esset labor, et afjlictio spiritus. — Je suis devenu grand ; j'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux qui m'out précédé dans Jérusalem ; et j"ai reconnu qu'en cela même il n"y avait que vanité et allliction d'esprit. Eccles. i, <6, <7.
Après avoir prononcé lentement ce texte, l'orateur se recueillit; puis ses yeux se fixèrent sur l'assemblée en deuil; il promena ensuite ses regards autour de lenceinte funèbre; enfin, les ramenant sur le catafalque, il s'écria 2:
Dieu seul est grand , mes frères , et dans ces derniers mo-
* Massillon avait alors cijiquante-deux ans , et n'était pas encore évêque. — ' Biogr. Univers.
MASSILLtW. — 1718. — FRAGMENT t»U PETIT CARÊME. -i03
inents surtout où il préside à la mort des rois de la terre. Plus leur gloire et leur puissance ont éclaté, plus, en s'évanouissant alors, elles rendent hommage à sa grandeur suprême : Dieu paraît tout ce qu'il est j et l'homme n'est plus rien de tout ce qu'il croyait être.
Heureux le prince dont le cœur ne s'est point élevé au milieu de ses prospérités et de sa gloire; qui, semblable à Salomon , n'a pas attendu que toute sa grandeur expirât avec lui, au lit de la mort, pour avouer qu'elle n'était que vanité et affliction d'esprit; et qui s'est humilié sous la main de Dieu, dans le temps même que l'adulation semblait le mettre audessus de l'homme !
Oui, mes frères, la grandeur et les victoires du roi que nous pleurons ont été autrefois assez publiées : la magnificence des éloges a égalé celle des événements ; les hommes ont tout dit, il y a longtemps, en parlant de sa gloire. Que nous reste-t-il ici, que d'en parler pour notre instruction?
« Massillon, dit Chateaubriand, a fait quelques oraisons funèbres : elles sont inférieures à ses autres discours. Son éloge de Louis XIV n'est remarquable que parla première phrase : Dieu seul est grand, mes frères! C'est un beau mot que celui-là prononcé en regardant le cercueil de Louis le Grand K »
FRAGMENT DU PETIT CARÈiME DE MASSTLLON,
prêché à la cour, en présence de Louis XV âgé de sept ans, en 1718 î.
Le Petit Carême de Massillon est entre les mains de tout le monde, et sa réputation est certainement au-dessus de son mérite : c'est le jugement des plus graves critiques 5. L'harmonie en effet ne suffit pas à
1 Génie du christianisme , t. IIÏ, c. m. — * Massillon venait d'être nommé évêque de Clermont; il avait cinquante-quatre ans.— ^ « Il nous semble, dit Chateaubriand, qu'on a vante trop exclusivement son Petit Carême ; l'auteur y