MASSILLON. — 1718. — FRAGMENT DU PETIT CARÊME
l'éloquence. Cette double considération nous aurait empêché de lui assigner une place dans cette galerie de nos chefs-d'œuvre oratoires, n'était sa date. Il termine Icphis grand de nos siècles littéraires, et commence le plus frivole; il appartient encore au premier par la perfection du goût et la pureté du langage ; il ouvre le second par la légèreté de sa logique. Pascal. BossuetjBourdaloue.Fénelon ont disparu: Voltaire arrive avec son esprit ; .Jean-Jacques Rousseau avec ses paradoxes , Thomas avec ses échasses. La chaire elle-même va substituer l'antithèse à la force des pensées, la prétention au beau. Partout l'éloquence prendra un air académique , en attendant qu'elle devienne inculte et sauvage au temps de l'anarchie.
Le fragment que nous avons choisi est extrait du sermon sur les Tentations des grands. « On se ressentait encore , dit Laharpe , des maux alTreux qu'avait produits, sous le dernier règne, la vanité des conquêtes. Massillon, prêchant sur l'ambition , croyait ne pouvoir pas inspirer à Louis XV trop d'horreur pour la guerre ; et voici comment il lui peint un roi conquérant ^ :
Sa gloire, Sire, sera toujours souillée de sang. Quelque insensé chantera peut-être ses victoires; mais les provinces, les villes, les campagnes en pleureront. On lui dressera des monuments superbes pour immortaliser ses conquêtes; mais les cendres encore fumantes de tant de villes autrefois florissantes, mais la désolation de tant de campagnes dépouillées de leur ancienne beauté, mais les ruines de tant de murs sous lesquelles des citoyens paisibles ont été ensevelis, mais tant de calamités qui subsisteront après lui, seront des monuments lugubres qui immortaliseront sa vanité et sa folie. 11 aura passé comme un torrent pour ravager la terre, et non comme
montre, sans doute, une grande connaissance du cœur humain, des vues fines sur les vices des cours, des moralités écrites avec une élégance qui ne bannit pas la simplicité ; mais il y a certainement une éloquence plus pleine , un style plus hardi , des mouvements plus pathétiques et des pensées plus profondes dans quelques uns de ses sermons, tels que ceux sur la mort, sur Vimpénitence finale, sur le petit -nombre des élus, sur la nécessité d'un avenir, sur la passion de Jésus-Christ. »
> Cours de littérature, t. VII, p. 121. (Paris, an VIL.)