I.-J. ROUSSEAU. — -1749. — PROSOPOPÉE DE FABRICIUS
des statuaires et des histrions , que vous avez arrosé de votre sang la Grèce et l'Asie ! Les dépouilles de Carlliage sont la proie d'un joueur de flùle! Romains, hàlez-vous de renverser ces amphilhéâtros; brisez ces marbres; brûlez ces tableaux; chassez ces esclaves qui vous subjuguent , et dont les funestes arts vous corrompent. Que d'autres mains s'illustrent par de vains talents : le seul talent digne de Rome est celui de conquérir le monde , et d'y faire régner la vertu. Quand Cynéas prit notre sénat pour une assemblée de rois, il ne fut ébloui ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée; il n'y entendit point cette éloquence frivole, l'étude et le charme des hommes futiles. Que vit donc Cynéas de si majestueux? 0 citoyens! il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts, le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel : l'assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander à Rome et de gouverner la terre.
Voilà tout ce que nous pouvons citer d'un discours que les académies du xvui^ siècle mirent au rang des chefs-d'œuvre de notre éloquence, et dans lequel la postérité n'a vu qu'un paradoxe revêtu de toutes les magnificences do la rliétorique. Laharpe, devenu raisonnable en devenant clnétieii , le jugea ainsi, en 1803 :
« Le premier ouvrage de Rousseau est celui qu'il a le plus élégamment écrit, et c'est le moins estimable de tous... Ce discours, où l'on prétendait que les arts et les sciences avaient corrompu les mœurs , n'était qu'un sophisme continuel , fondé sur cet artifice, si commun et si aisé, de ne présenter qu"un côté des objets, et de les montrer sous un faux jiiur. 11 est ridicule d'imaginer que l'on puisse corrompre son âme en cultivant sa raison. I.e principe d'erreur qui règne dans tout le discours consiste à supposer que le progrès des arts et la cori-uption des mœurs, qui vont ordinairement ensemble, sont l'un à l'autre comme la cause est à Teffet. Point du tout. L'homme n'est point corlompu parce qu'il est éclairé ; mais quand il est corrompu , il peut se servir, pour ajouter à ses vices , de ces mêmes lumières qui pouvaient ajouter à ses vei'tus... Ce sujet... pouvait être très-philosophique, mais
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l'auteur ne voulait être que singulier. C'était le conseil que lui avait donné un homme de lettres célèbre, avec lequel il était fort lié. « Quel parti prendrcz-vous?» dit-il au Genevois qui allait composer pour l'Académie de Dijon. « Celui des lettres, d dit Rousseau. — « Non , c'est le pont aux ânes ; prenez le parti contraire, et vous verrez quel bruit vous ferez *. »
Ce succès d'un sophisme dut en effet encourager cet écrivain paradoxal , qui , en faisant imprimer son discours, mit en tête cet avertissement :
« Qu'est-ce que la célébrité? Voici le malheureux ouvrage à qui je dois la mienne. 11 est certain que celte pièce , qui m'a valu un prix et qui m'a fait un nom , est tout au plus médiocre... »