‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 59 sur 87 · EXORDE DE BRIDAINE · texte numérisé non relu

EXORDE DE BRIDAINE

improvisé à Saint - Sulpice , en 1751*.

L'abbé Maury, parlant de l'éloquence apostolique , écrivait en -1777 : « L'homme de ce siècle le plus justement célèbre en ce genre, M. Bridaine, était né avec une éloquence populaire, pleine d'images et de mouvements ; et nul n'a possédé à un plus haut degré que lui le rare talent de s^emparer d'une multitude assemblée. Il avait un si bel organe qu'il rendait ci'oyables tous les prodiges que l'histoire nous raconte de la déclamation des anciens , et il se faisait entendre aussi aisément de dix mille personnes en pleine campagne , que s'il eût parlé sous la voûte la plus sonore. On remarquait dans tout ce qu'il disait des tours naturellement oratoires, des métaphores très-hardies, des pensées brusques, neuves et frappantes, tous les caractères d'une riche imagination , quelques traits , quelquefois même des discours entiers, préparés avec soin et écrits avec autant de goût que de chaleur. Je me souviens de lui avoir entendu répéter le début du premier sermon qu'il prêcha dans

1 Cet homme de lettres fut Diderot. Lauarpe , Cours de littérat., t. XVI , p. 355. (Paris, an XIII.) — ^ Jacques Bridaine , né dans le diocèse d'Uzès, le 21 mars 1701 , élevé au collège des jésuites d'Avignon , mourut le 22 décembre 1767, après avoir fait deux cent cinquante missions. Quelques provinces du Nord exceptées, il n'y a pas, pour ainsi dire, en France, de ville, de bourg, de village qui ait échappé à son zèle apostolique.

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l'église de Saiiit-Sulpice, à Paris, en ITol. La plus haute compagnie de la capitale voulut rentûndre par curiosité. Bridaiue aperçut dans l'assemblée plusieurs évoques , des personnes décorées , une foule innombrable d'ecclésiastiques; et ce spectacle, loin de l'intimider, lui inspira l'exorde qu"on va lire. Voici ce que ma mémoire me rappelle de ce morceau , dont j'ai toujours été vivement frappé , et qui ne paraîtra point indigne de Bossuct ou de Démosthène. »

A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi, il me semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous demander grâce en faveur d'un pauvre missionnaire, dépourvu de tous les talents que vous exigez quand on vient vous parler de votre salut. J'éprouve cependant aujourd'hui un sentiment bien différent, et, si je suis humilié, gardez-vous de croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité, comme si j'étais accoutumé à me prêcher moi-même ! A Dieu ne plaise qu'un ministre du Ciel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous ! Car, qui que vous soyez, vous n'êtes tous comme moi que des pécheurs. C'est devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé dans ce moment de frapper ma poitrine. Jusqu'à présent j'ai publié les justices du Très-Haut dans des temples couverts de chaume; j'ai prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés qui manquaient de pain; j'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion. Qu'ai-je fait, malheureux? J'ai contristé les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu; j'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes simples et fidèles que j'aurais dû plaindre et consoler. C'est ici, où mes regards ne tombent que sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité souffrante, ou sur des pécheurs audacieux et endurcis, ah ! c'est ici seulement qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre, et placer avec moi dans celte chaire, d'un côté, la mort qui vous menace, et de l'autre, mon grand Dieu qui vient vous juger. Je tiens

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