GUÉNARD. — 17.^."). — DISCOURS
de toutes les qualités de l'esprit. Qu'on y réfléchisse, on verra que tous les hommes, à la réserve d'un très-petit nombre, pensent les uns d'après les autres, et que leur raison tout entière est en quelque sorte composée d'une foule de jugements étrangers qu'ils ramassent autour d'eux. C'est ainsi que les opinions bizarres des peuples, les dogmes souvent absurdes de l'Ecole, l'esprit de corps avec tous ses préjugés, le génie des sectes avec toutes ses extravagances, se perpétuent d'âge en âge et ne meurent presque jamais avec les hommes, parce que toutes ces idées sortant de l'âme des vieillards et des maîtres, entrent aussitôt dans celle des enfants et des disciples, qui les transmettront de même à leurs crédides successeurs. Oui , je le répète , juger par ses propres yeux , être l'auteur véritable de ses pensées, c'est une qualité singulière et qui prouve la supériorité de l'intelligence.
Rien de plus commun que le défaut opposé, même dans les philosophes. Toute leur science ordinairement est-elle autre chose qu'un amas d'opinions empruntées, auxquelles ils s'attachent par faiblesse, comme le peuple à ses traditions? Il est aisé de compter les hommes fameux qui n'ont pensé d'après personne, et qui ont fait penser d'après eux le genre humain. Seuls, et la tête levée, on les voit marcher sur les hauteurs ; tout le reste des philosophes suit comme un troupeau. N'est-ce pas cette lâcheté d'esprit qu'il faut accuser d'avoir prolongé l'enfance du monde et des sciences? Adorateurs stnpides de l'antiquité, les philosophes ont rampé durant vingt siècles sur les traces des premiers maîtres ; la raison , condamnée au silence, laissait parler l'autorité : aussi rien ne s'éclaircissait dans l'univers, et l'esprit humain, après s'être traîné deux mille ans sur les vestiges d'Aristote, se trouvait encore aussi loin de la vérité '.
Enfin parut en France un génie puissant et hardi , qui
\ Jugement exagéré. Âj^ -^ , ,
SUR l'esprit PHILOSOPHIQITE. 425
entreprit de secouer le joug du prince de l'Ecole '. Cet homme nouveau'" vint dire aux autres hommes que, pour être philosophe, il ne suffisait pas de croire , mais qu'il fallait penser. A ces paroles, toutes les écoles se troublèrent; une vieille maxime régnait encore : Ipse dixit, le maître l'a dit. Cette maxime d'esclave irrita tous les esprits faibles contre le père de la philosophie pensante ; elle le persécuta comme novateur et comme impie, le chassa de royaume en royaume; et l'on vit Descartes s'enfuir ^, emportant avec lui la vérité, qui, par malheur , ne pouvait être ancienne tout en naissant. Cependant, malgré les cris et la fureur de l'ignorance, il refusa toujours de jurer que les anciens fussent la raison souveraine ; il prouva même que ses persécuteurs ne savaient rien, et qu'ils devaient désapprendre ce qu'ils croyaient savoir. Disciple de la lumière, au lieu d'interroger les morts et les dieux de l'Ecole, il ne consulta que les idées claires et distinctes, la nature et l'évidence. Par ses méditations profondes il tira presque toutes les sciences du chaos; et par un coup de génie plus grand encore, il montra le secours mutuel qu'elles devaient se prêter, les enchaîna toutes ensemble, les éleva les unes sur les autres; et, se plaçant ensuite sur cette hauteur, il marchait, avec toutes les forces de l'esprit humain ainsi rassemblées, à la découverte de ces grandes vérités que d'autres, plus heureux, sont venus enlever après lui, mais en suivant les sentiers de lumière que Descartes avait tracés. Ce fut donc le courage et la fierté d'esprit d'un seul homme qui causèrent dans les sciences cette heureuse et mémorable révolution dont nous goûtons aujourd'hui les avantages avec une superbe ingratitude. Il fallait aux sciences un homme de ce caractère,
* D'Arislote.— 2 René Descartes, né en 1596, mort en 1650, inventeur de l'application de l'algèbre à la géométrie et d'une nouvelle méthode philosophique, qui parut eu 1637 et 1641 . — ^ H se retira en Suède, où il mourut. C'est dans les Pays-Bas, où il vécut vingt-cinq ans, et non pas en France, qu'il fut ainsi persécuté.
é% fiUÉNARIt. — l'oo. — DlSCOUIiS
un homme qui osât conjurer tout seul avec son génie contre les anciens tyrans de la raison , qui osât fouler aux pieds ces idoles que tant de siècles avaient adorées. Descartes se trouvait enfermé dans le labyrinthe avec tous les autres philosophes; mais il se fit lui-même des ailes et s'envola, frayant ainsi de nouvelles routes à la raison captive.
Seconde propriété de l'esprit philosophique : ajoutons encore un trait qui achève de le caractériser.
Je le trouve dans le talent de saisir les principes généraux, et d'enchaîner les idées entre elles par la force des analogies : c'est Téritablement le talent de penser en grand. Ce brillant caractère me frappe d'abord dans tous les ouvrages marqués au coin de la vraie philosophie. Je sens un génie supérieur qui m'enlève au-dessus de ma sphère, et qui, m'arrachant aux petits objets autour desquels ma raison se traînait lentement, me place tout d'un coup dans une région élevée, d'où je contemple ces vérités premières auxquelles sont attachées, comme autant de rameaux à leur tige, mille vérités particulières dont les rapports m'étaient inconnus : il me semble alors que mon esprit se multiplie et devient plus grand qu'il n'était.
Les philosophes d'un génie vulgaire sont toujours noyés dans les détails. Incapables de remonter aux principes d'où l'on voit sortir les conséquences, comme une eau vive et pure de sa source, ils se fatiguent à suivre le cours de mille petits ruisseaux , qui se troublent à tout moment, qui les égarent dans leurs détours, et les abandonnent ensuite au milieu d'un désert aride. Ces esprits étroits et rampants prennent toujours les choses une à une, et ne les voient jamais comme elles sont, parce qu'ils n'ont pas saisi l'ensemble qui montre clairement l'usage et l'harmonie des parties différentes : science confuse, amas de poussière, qui ne fait qu'aveugler la raison et la charger d'un poids inutile.
Jetons hors de noire âme cette foule de petites idées, et
SUR L*ESPRIT PHILOSOPHIOUE. i"27
voyons, s'il est possible, comme le vrai philosophe, par ces grandes vues qui embrassent les rapports éloignés et décident à la fois une infinité de questions, en montrant l'endroit où mille objets viennent se toucher en secret par un côté, tandis que, par un autre, ils paraissent s'éloigner à l'infini et ne pouvoir jamais se rapprocher. Il n'appartient qu'à ces génies rapides qui s'élancent tout d'un coup aux premières causes, de traiter les sciences, les arts et la morale d'une manière également noble et lumineuse. Ecartant avec dédain toutes ces minuties scolastiques qui remplissent l'esprit sans l'éclairer, ils vous porteront d'abord au centre où tout vient aboutir, et vous mettront à la main le nœud, pour ainsi dire, de toutes les vérités de détail, lesquelles, à le bien prendre, ne sont réellement vérités que pour ceux qui en connaissent l'étendue elles affinités secrètes. Aussitôt toutes vos observations s'éclairent mutuellement, toutes vos idées se rassemblent en un corps de lumière; il se forme de toutes vos expériences un grand et unique fait, et de toutes vos vérités une seule et grande vérité, qui devient comme le fil de tous les lubyrinlhes. Nous le voyons, c'est un petit nombre de principes généraux et féconds qui a donné la clef de la nature, et qui, par une mécanique simple, explique l'ordre de l'architecture divine : voilà le sceau de l'esprit philosophique.
Rassemblons ici toutes ses qualités essentielles. Un esprit vaste et profond, qui voit les choses dans leurs causes et dans leurs principes; un esprit naturellement fier et courageux, qui dédaigne de penser d'après les autres; un esprit observateur, qui découvre des vérités partout, et les développe par une réflexion continuelle : telles sont les propriétés du sublime talent de penser; tels sont les caractères qui distinguent l'esprit philosophique de toute autre sorte d'esprit.
Après avoir exposé ce qu'il est en lui-même, essayons de
428 GUÉNARD. — 17on. — DISCOURS
montrer, suivant la porole de l'Apôtre, les écueils qu'il doit éviter et les bornes qu'il doit se prescrire relativement aux divers objets dont il s'occupe.